CHAPITRE XXVI
nière dont il embrassa la ligne générale d'opérations et le mauvais emploi de 6a masse sur les points décisifs, il faut lui rendre la justice qu'il mérite, pour l'exécution de quelques opérations partielles de cette campagne. Sa résolution de rétablir une ligne intérieure avec le prince Henri , et de se réunir au besoin à lui, pour frapper un coup décisif, est surtout digne d'éloges : c'était exécuter dans une circonstance critique, ce qu'il eût pu faire plus tôt sans danger ; mais enfin c'était le seul parti convenable, et Daun n'y mit aucun obstacle.
F rédéric montra une grande habileté dans les marches du 9 au 13 août sur la Katzbach ; je lui reprocherai seulement d'avoir perdu une marche en séjournant inutilement le 8 août, à Buntzlau : on sait maintenant qu'il est facile de marcher sept à huit jours consécutifs, et il importait assez de gagner une journée sur Daun , pour supprimer ce séjour.
La marche de nuit, qu'il exécuta à Lignitz , pour sortir d'embarras , est un des mouvements les mieux combinés de ses campagnes ; il devait nécessairement lui réussir : un critique sévère lui reprocherait peut-être d'avoir d'abord engagé trop peu de troupes contre Laudon, au lieu de profiler de l'absence de Dnun pour décider les premières attaques , en y employant une partie des forces inutiles de sa droite , qui faisaient face à Pfcffendorf : mais il est excusable , parce qu'il fut presque surpris; néanmoins cette faute pouvait être irrepable, car Laudon aurait pu se maintenir jusqu'à l'arrivée de Daun, et alors la position du roi eût été désespérée. C'était du premier moment que tout dépendait ; Frédéric avait trop de coup d'œil pour ne pas le sentir, et on ne conçoit pas comment il ne se décida pas sur-le-champ à jeter sa
(I) L'affaire de I.ignili offre encore plus de ressemblance «tcc les batailles qui ont eu lieu , depuis que ceci a clé (Viil , » Ahrnslici g cl ù h< limiiil ;
plus forte niasse sur le corps qui le menaçait. Au reste, ce monarque, assoupi à son feu de bivouac, réveillé par le major Hund, qui lui apprend que l'ennemi est à 400 pas de lui , commande une juste admiration , par son sang-froid, et l'a -propos des ordres qu'il donna. Ce trait est un des plus beaux de sa vie.
La bataille de Lignitz offre un grand rapprochement avec les opérations de Bonaparte , lorsqu'il assiégeait Mantoue , et que Wurmser , débouchant en mémo temps sur Vérone et sur Brescia , voulait envelopper l'armée française : la seule différence qui existe , c'est que Bonaparte combina son mouvement rapide sur les deux parties isolées , et que Frédéric surpris n'eut point l'initiative de la combinaison (1).
Le roi lié avec le prince Henri , eût pu réparer en un instant, par sa jonction avec lui , toutes les fautes de la campagne ; cette opération valait une victoire, et néanmoins il n'y songea pas. Les Russes ayant commencé à s'éloigner, Frédéric chercha à pousser Daun; cela était fort bien, il convenait qu'ils prissent une direction divergente si prononcée, que tout accord dans leurs opérations devint impossible : mais pour cela , il fallait risquer une bataille.
Les circonstances étaient plus impérieuses qu'à Torgau , et beaucoup plus avantageuse» ; le roi avail pour lui, sur ce point, toutes les places et la ligne de l'Oder; en Saxe, au contraire , il n'avait rien entre Dresde et Berlin, et la première ville était entre les mains des Autrichiens. Les Prussiens pouvaient réunir 70 bataillons et 1 20 escadrons, et tomber sur Daun à Domanze, le 30 août , au lieu de marcher sur Schweidnitz. Jamais le roi n'eut une plus belle armée ; la victoire de Lignilz lui avait rendu toute sa force morale ; en cas d'échec, on ne perdait rien,
on y a vu la défaite successive de parties isolées par une masse intérieure.
TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAMES
puisqu'on pouvait se reformer sous la protection de huit places fortes ; un demi-succès aurait donné de plus grands résultats qu'une victoire complète à Torgau. Enfin , sortait-on victorieux de la lutte? Daun, re- | jeté dans les défilés de la Bohême, sans autre retraite que Prague , ou Kwnigsgratz , perdait la moitié de son armée. Les Russes avaient déjà prouvé, qu'un revers essuyé par leurs alliés les eut ramenés sur la Vistule. ;
Je n'ai pas saisi le but des marches et contre-marches de Frédéric, lorsqu'il voulut rejeter Daun en haute Silésie ; il fallait, ; comme je viens de. le dire , l'attaquer à Doinanze, en masquant le Zoptenberg. Puisque le roi jugea préférable de menacer ses communications , la marche pour tourner le Aoptenberg par Langenscifersdorf était fort 1 bien, mais les suivantes ne sont pas faciles à motiver. Frédéric cherchant à menacer les communications des Autrichiens avec la Bohême, devait manœuvrer par sa gauche, afin de s'établir sur leur extrême droite : de Pulsen, il pouvait en une marche se porter sur Hohengicrsdorf , et s'appuyer à Schweidnitz; alors la position de Daun étendue jusqu'à Hohenfricdbcrg, eût pu être attaquée avec succès à Bogendorf, et le voisinage de Schweidnitz offrait des avantages d'autant plus précieux pour combattre, que le champ de bataille se trouvait en liaison avec les places de Brieg, Neiss et Breslau.
Le mouvement que le roi fit sur Buntzelvvilz, son séjour dans ce camp, et la marche par Striguu sur Rcichenau , en débordant la gauche des Autrichiens, sont des opérations dont Tcmpelhof s'est plu à exagérer le mérite : si le but de Frédéric était de gagner les communications de son adversaire, par Landshut, pourquoi consumer alors treize jours dans deux camps ? D'ailleurs , il n'eût rien gagné a cela , le maréchal ayant une communication directe et naturelle avec la Bohême, par Frîedland, Braunau, Glatz ou Polilz ; enfin , en se postant à Landshut, entre Daun et la Bohême,
le roi aurait couru de grands risques , si le général autrichien l'avait attaque ; en effet sans dépôts , sans communications , le moindre échec l'eût acculé aux défilés du Riesengebirge, tandis qu'il ne pouvait faire aucun mal aux Autrichiens : le gain ne valait pas la mise au jeu. En opérant de Pulsen sur Hohengicrsdorf, et en attaquant les Autrichiens à Bogendorf, le V ou le 2 septembre , Frédéric , au contraire , pouvait faire son effort par la gauche, de manière à gagner Freybourg , à mesure des progrès des attaques ; il se serait ainsi établi sur la route de Glatz à Hohengiersdorf , et sur celle de Landshut à Freybourg. Notez bien qu'après avoir perdu quinze jours , il fat contraint d'en revenir à cette marche sur Hohengiersdorf ; mais alors les affaires avaient changé de face, les Autrichiens s'étaient resserrés dans un position redoutable qui assurait leurs communications.
Enfin me voici arrivé aux observations sur la bataille de Torgau.
Je ne reviendrai plus sur la question déjà discutée de savoir si Frédéric eut tort de livrer celte bataille. 11 est de fait que, par la position redoutable où se trouvait l'ennemi, il avait peu à espérer et tout à craindre ; il devait donc différer l'attaque jusqu'au milieu de novembre ; alors , si Daun avait persisté dans sa résolution, il fallait bien l'empêcher de passer l'hiver en Saxe.
J'examinerai donc seulement les dispositions du combat.
D'après les définitions que nous avons données au commencement de ce chapitre, les meilleures dispositions d'une bataille sont celles qui ont mis en action, an même instant et au point décisif, toutes les masses présentes, à l'exception néanmoins de celles qui doivent servir de réserve. Selon ce principe , toutes les doubles attaques qui s'exécutent par des mouvements étendus, et sur une multitude de points, me paraissent dangereuses ; et si elles réussissent c'est que l'ennemi leur oppose de mauvaises ina-