CHAPITRE XXVI
nœuvres, ou que toute» les circonstances se réunissent pour opérer un miracle ; comme ce cas est rare, on fera fort bien de les éviter, car leurs suites sont presque toujours funestes.
En lisant la relation de la bataille de Torgau, on trouvera à chaque ligne la vérité de ces assertions.
Au premier coup d'œil, on voit que la position de Daun n'était attaquable que par le bois et du coté de Neiden, entre le village et la forêt, c'est-à-dire, vers le crochet formé par la ligne autrichienne : en s'établissant donc en masse sur ce point, on gagnait le champ de bataille ; mais ce n'était pas une chose facile à exécuter (1).
1° On ne pouvait y arriver que par des défilés, et sous le feu de batteries formidables.
2" En formant une seule attaque, la tête de la colonne eût été écrasée avant que le reste des troupes eut été à même de prendre part à l'action.
3° En opérant sur deux ou plusieurs points, on risquait de ne pas agir simultanément, et l'on s'exposait à tous les inconvénients des attaques doubles.
Il est permis de douter que Frédéric ait fait tout ce qu'il fallait pour établir sa ligne sur le point mentionne; le sort le favorisa beaucoup, nous allons démontrer cette vérité.
Pour bien juger ses combinaisons, il faudrait connaître les instructions réelles qu'il donna à Ziethen ; mais si les premiers mouvements de celui-ci ont été faits en exécution des ordres du roi, il n'est pas vraisemblable que le monarque ait voulu réunir ses troupes sur les hauteurs de Siptitz, comme cela eut lieu dans le fait ; car Ziethen n'en
(1) Le point stratégique le plus avantageux était bien celui entre Zinna et le grand étang ; la réussite d'une attaque, sur ce point, aurait peut-être fait tomber Torgau et les ponts de l'Elbe au pouvoir des Prussiens , qui se trouvaient déjà avant la bataille sur les communications de Daun : l'armée
prenait guère la route en allant se déployer vers le grand élang. Il est bien plus naturel de penser que Frédéric, ayant avec lui autant de forées qu'il le jugeait nécessaire pour décider la bataille, avait posté Ziethen sur ce point, pour tenter un coup de main sur Torgau, et ruiner entièrement l'armée ennemie, en la faisant charger dans sa retraite par 82 escadrons, dans le terrain uni qui sépare la ville du Hhorgraben : cardans une supposition contraire, la position de Ziethen n'avait aucun but raisonnable.
Aussi longtemps que les Autrichiens tenaient les hauteurs en forces, le corps de ce général, contraint à rester derrière leravin, doit être considéré comme une masse non agissante, et c'eût été dans tous les cas, une grande faute que de lui faire jouer ce rôle.
Si Ziethen devait attaquer à gauche de Siptitz, il fit une parade maladroite en venant se déployer vers le grand étang, parce que le mouvement qu'il exécuta ensuite par sa gauche, fut fait en vue de l'ennemi, qui lui en opposa un semblable, et qui porta ses plus grandes forces entre Zinna et Siptitz ; d'ailleurs , il en résulta que son attaque fut retardée de trois heures.
Pour bien atteindre le but qu'on se proposait, il aurait fallu porter quelques escadrons avec du canon dans la position, afin de faire prendre le change au corps de Lascy, et de le tenir un peu en échec, entre l'étang et Torgau ; le reste de l'aile de Ziethen devait alors filer entre Groswig et Siptitz, pour opérer, le long de la forêt, le même effort que Frédéric y faisait du côté de Neiden : c'était le seul moyen d'établir unité d'action ou d'effet entre les deux attaques, et je suis persuadé que l'affaire n'eût pas été longtemps douteuse.
autrichienne aurait couru risque d'une ruine complète ; mais cette attaque aurait placé l'armée de Frédéric entre celle de Daun et le grand étang qui eût empêché les colonnes prussiennes de se mouvoir, et ne leur aurait laissé , en cas d'échec , qu'un gouffre où elles seraient venues ce précipiter.
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
Il n'exista, au contraire, aucun concert dans les attaques, comme on le voit facilement par la relation : la précipitation de la première tentative des grenadiers en fut une des principales causes. Dans l'état où se trouvaient les affaires, il n'y avait aucun inconvénient à ce que Ziethen canonnnt et commençât l'action une demi-heure avant le roi ; il lui fallait au moins ce temps pour être pleinement engagé. Frédéric devait donc attendre l'arrivée de ses colonnes d'infanterie, plutôt que de faire écraser ses grenadiers seuls ; car s'il n'eût pas débouché aussi inconsidérément, il se fût bientôt convaincu que cette première canonnade de Ziethen ne durerait pas longtemps, et ne pouvait être qu'une affaire de poste. Cette résolution, d'attendre au moins un instant, aurait pu changer la face des affaires; car le roi alors ne se sentit pas engagé partiellement et successivement , comme il le fit pour réparer sa première faute.
D'après ce qu'on vient de lire, et même d'après les termes de la relation de Tempelhof, il parait que Ziethen n'avait pas ordre de se lier au roi ; car il prit sur lui d'en faire l'essai lorsqu'il entendis le feu s'éloigner; alors les combinaisons de Frédéric étaient dangereuses : Ziethen, par ce seul mouvement , sauva l'armée prussienne , et lui donna la victoire.
Enfin, si le roi ne fut pas dans son plan de bataille le tacticien inimitable qu'on nous a dépeint, il faut néanmoins lui rendre justice, il déploya un courage admirable, et sa grande âme ne parut jamais avec plus d'éclat; le sang-froid et la persévérance avec lesquels il sut maintenir les débris de son armée jusqu'à l'arrivée de Ziethen, sont d'un héros. 11 courut de grands dangers personnellement, et l'on assure que dans cette occasion , il eut la poitrine effleurée d'une balle.
Nous terminerons ces réflexions par un rapprochement entre la bataille de Torgau et celle de Preussich-Eylau, qui offre assex
de ressemblance dans ses résultats , quoiqu'il y ait une grande différence dans les dispositions antérieures et l'ordonnance du combat.
A Eylau comme à Torgau, une division fut engagée seule et accablée. Dans l'une et l'autre de ces batailles, une grande charge de cavalerie rétablit un peu l'équilibre ; le concert des attaques se remit vers la fin , et les parties des deux armées victorieuses se lièrent sur le champ du carnage. A Eylau, l'arrivée de Davoust fit le même effet que l'arrivée de la colonne du duc de Holstein, et la marche du maréchal Ney sur Schloditten fit l'effet de celle de Ziethen ; l'une et l'autre eurent lieu au déclin du jour, et furent décisives. Dans les deux journées, la lutte fut sanglante, le carnage terrible, et l'artillerie joua un grand rôle ; enfin les armées victorieuses restèrent maitressesdu champ de bataille sans le savoir; car les Russes à Eylau , comme les Autrichiens à Torgau, ne le quittèrent que fort avant dans la nuit.
Mais ces batailles diffèrent en bien d'autres points ; celle d'Eylau était amenée par un grand mouvement nécessité par celui des Russes sur la basse Vistule. Beningsen, en prenant une ligne d'opérations resserrée entre la mer et l'armée française, risquait par une manœuvre de celle-ci contre sa gauche, d'être jeté sur Elbing, et se mit dans l'alternative de se faire jour ou de capituler. Il s'en tira avec courage et honneur, mais par la prise fortuite du plan de son adversaire adressé au prince de Ponte-Corvo.
Frédéric ne cherchait pas un aussi grand résultat; il voulait déloger Daun avec le moins de risque possible. Le roi fut la partie assaillante, et le général français, au contraire, fut surpris dans un mouvement.
Frédéric pouvait éviter l'engagement successif et partiel de ses forces, tandis qu'il l'ordonna lui-même. Napoléon , attaqué pendant que les corps de Ney et de Davoust étaient en marche , prit toutes les mesures
CHAl»Nï\K XXVI.
pour rétablir l'unité d'action; il avait, dès le mntin, renvoyé un aide de camp du maréchal Ney, pour lui donner l'ordre de se rabattre sur sa droite, afin de venir se lier à la gauche de l'année. Lorsque le corps d'Augereau eut été accablé par des forces supérieures, Napoléon réussit par le sangfroid et le courage qu'il déploya, ainsi que par ses bonnes dispositions , à soutenir le combat avec très -peu de forces agissantes.
Il passa ainsi le moment critique, et gagna le temps d'attendre l'engagement du maréchal Dnvoust. Frédéric, au contraire, après la destruction de ses grenadiers, persista dans ses engagements partiels; il ne prit aucune mesure efficace pour réunir ses efforts, et le hasard seul amena /.ietlien à son secours.
F.nnn, si le maréchal Ney n'arriva pas plus tôt queZiethcn, il n'y eut aucune faute de la part de Napoléon : l'aide de camp qui avait été envoyé s'était égaré, et arriva fort tard , lorsque le maréchal , voyant la lueur des coups de canon, et ne les entendant pas, marchait déjà de lui-même pour se lier aux forces agissantes, après avoir été malheureusement forcé d'attendre une brigade qui se trouvait engagée sur la première direction deOeutbourg. Si l'officier envoyé avait remis l'ordre à temps, le maréchal serait arrivé sur le champ de bataille à deux heures, simultanément avec rengagement de Davoust ; mais il en serait résulté un autre avantage, c'est que le maréchal Ney aurait traversé la direction du corps de Lestocq, qui ne serait point arrivé au soutien ; ainsi, l'ennemi aurait eu 15,000 hommes de moins, lorsque 40,000 hommes frais, des deux corps susdits , seraient entrés en action.
Au reste, ces deux sanglantes journées prouvent également combien le suecès d'une attaque est douteux, lorsqu'elle est dirigée sur le front et le centre d'un ennemi bien concentré ; en supposant îuéiue qu'on remporte la victoire, on l'achète toujours
trop cher pour en profiler. Autant il convient d'adopter le sy stème de forcer le centred'une armée div isée, autant il faut l'éviter quand ses forces sont rassemblées : car si l'ennemi n'est pas réuni, le centre devient alors la partie faible ; en l'occupant on sépare et accable isolément les divisions qui ne peuvent ni se rejoindre ni concerter un effort. Dans une armée en ligne serrée le centre est, au contraire, le point où se trouvent ordinairement les plus grandes forces, puisqu'on y place le plus souvent les réserves, et qu'il peut en outre être secouru tres-promptement des deux ailes , non- seulement par un envoi de leurs forces inutiles, mais encore par un mouvement qu'elles feraient pour se rabattre de droite et de gauche sur l'assaillant.
Aucune bataille ne peut mieux donner une idée de ces variétés que celle de Cannes: Anuibal engageant d'abord son centre le replia par une fuite simulée, jusqu'à ce que les Romains eurent dépassé ses ailes, alors celles-ci se rabattant sur eux, tandis que le centre faisait volte-face, les prirent de tous côtés ; ils furent accablés de traits, chargés par la cavalerie dans leur déroule, et entièrement détruits. Si les ailes de l'armée d'Annibalsc fussent trouvées hors de portée d'attaquer simultanément, on pense bien que l'affaire aurait pris une tournure toute différente.
Il faut donc tirer de là les maximes suivantes :
1" lorsqu'on veut suppléer à Vinfériorite du nombre en mettant toutes ses forces en action sur un seul point de la ligne ennemie, il faut, si cette ligne est coniigue, que ce point soit aussi éloigné du centre que cela pourra se faire. En effet le centre d'une ligne eoutiguë peut être immédiatement soutenu par les deux ailes , qui donneraient simultanément arre lui; tandis qu'un point choisi sur une des extrémités de la ligue, ne peut être soutenu que très-lentement et successirement par les simlrs dirisions du corps le plus roisin.
THAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
2" Une attaque sur le centre ne peut contenir que dans le cas on la ligne de V ennemi serait trop étendue et occupée par des divisions isolées; alors elle doit réussir par le même principe. Les résultats en sont même beaucoup plus brillants, parce que les corps de l'ennemi se trouvent séparés à une grande distance, et souvent hors d'état de se réunir, tandis que le succès d'une attaque sur les extrémités ne peut procurer un avantage aussi grand que dans quelques circonstances seulement.
Obsetrations sur les opérations des armées combinées.
Je ne m'étendrai pas autant sur les opérations de Daun et de Soltikof ; il suffit d'en lire la relation pour y découvrir la mésintelligence, le défaut d'ensemble, l'irrésolution et tout ce qu'il faut enfin pour mal faire la guerre. Le Fabius autrichien qui, au lieu d'attaquer le roi lorsqu'il était devant Dresde, se perchait sur des montagnes, et s* y enterrait sous des retranchements devant une armée battue depuis vingt mois, et inférieure en nombre, n'est sans doute pas un modèle à proposer à ceux qui veulent apprendre à bien concerter le choix d'une ligne d'opérations, à l'embrasser de la manière la plus avantageuse , et à porter des masses, par des mouvements hardis et rapides , sur les points les plus importants de cette ligne.
Quelques parties du plan primitif des alliés étaient bonnes ; l'exécution fut pitoyable, comme les projets qui résultèrent ensuite de ces premières dispositions.
Laudon et les Russes devaient réunir 90,000 hommes sur l'Oder : c'était fortbîen.
Us ne se réunirent pas, à cause d'un simple mouvement du prince Henri vers Breslau ; et rien ne les eût empêchés de le faire en prenant une marche concentrique par la rive gauche, ou, au pis aller, par la rive droite
du fleuve. Laudon montra beaucoup de faiblesse en prenant une direction absolument divergente : on ne reconnaît pas là le vainqueur de Landshut, de Belgrade, l'homme que Frédéric craignait tant d'avoir en face.
Le général autrichien vint se réunir avec Daun ; cela serait dans le fond revenu au même, si les alliés avaient su tirer parti de leurs avantages et agir de concert. Nom avons dit que les premiers mouvements du roi auraient dû être de réunir sa niasse par une ligne intérieure, et qu'il ne le fit pas. Daun devait profiler de cette faute, et l'attaquer, soit devant Dresde , soit dans sa marche pour la Silésie. Frédéric, isolé, et de plus, éloigné alors de ses deux bases d'opérations, aurait pu perdre une bataille décisive : je laisse au lecteur à prononcer quelles en eussent été les suites nécessaires.
Dès que Laudon l'eut joint, le maréchal aurait dû sur-le-champ attaquer le roi; il avait deux fois plus de forces qu'il n'en fallait; il tâtonna pendant sept à huit jours, et finit par laisser engager Laudon tout senl à une demi-marche de lui.
Si les alliés avaient voulu concerter un plan hardi et vigoureux, ilsauraientdû faire passer l'Oder par l'armée russe à Stadtleubus, du 10 au 12 août; la diriger vivement vers Ligniti pour s'y joindre à Daun, établir ainsi la masse de leurs forces ou centre, isoler le roi du prince Henri , et livrer surle-champ bataille à l'un d'eux , en l'accablant par une supériorité irrésistible. Le roi surtout pouvait être attaqué avec succès ; il n'avait aucun refuge, et peu de munitions.
Dresde était au pouvoir de l'ennemi , le chemin de la Silésie lui était fermé; il ne lui serait resté d'asile que Berlin, où on eut encore pu le prévenir en exécutant, dans la bataille même, un mouvement prolongé par la droite. Les alliés avaient un avantage immense pour faire des entreprises grandes et hardies ; c'est que leur ligne d'opérations étant divergente , l'une des deux armées
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pouvait mettre ses communications à découvert pour opérer des mouvements décisif» ; elle aurait toujours trouvé au besoin un point de retraite sur les frontières de son alliée.
Quant à la bataille de LigniU, Daun avait conçu un assez bon plan , mais il s'y prit mal pour l'exécution ; il changea en accessoire la principale attaque , et de l'accessoire fit le principal. Laudon était chargé de prévenir Frédéric et de lui couper la route de ParchewiU : comme le projet du roi était de gagner cette route pour se lier avec «on frère, il était clair qu'il ne resterait pas dans son camp de LigniU, mais qu'il attaquerait Laudon ; on devait donc soutenir ce général en se liant avec lui ; il était inutile que toute la grande armée demeurât sur le front des Prussiens. Au reste, le général autrichien commit une faute lorsqu'il arriva sur le terrain, et qu'il s'aperçut que Laudon était repoussé, de ne pas marcher sur-le-champ vers Royn sur la Leisebach, pour y prévenir l'armée prussienne; la victoire n'aurait eu aucun résultat, et le roi eut été hors d'étal de communiquer avec le prince Henri, car Daun aurait tenu la position centrale, qui lui assurait en même temps les deux roules de ParchewiU, ù droite, et de Neumarck, à gauche (1).
Frédéric étant parvenu, par la bataille de LigniU, à rétablir une ligne intérieure avec l'armée de son frère, les généraux alliés devaient adopter un tout autre plan d'opérations, et porter un coup terrible à ce prince en transportant le théâtre de la guerre générale au cœur de ses États. La possession de Dresde assurait à Daun celle des deux rives de l'Elbe, et une retraite certaine sur la Bohême. Les alliés pouvaient donc opérer, de concert, un de ces mouvements dont Napoléon nous a donné de si nombreux
(1) Depuis que ce chapitre est écrit, j'ai vu la position de Royn, que j'avais indiquée pour son importance stratégique Celte position est eMréme-^
exemples : les armées combinées auraient dû inarcher vivement et concentriquement, celle des Russes vers Peitz ou Guben, celle de Daun à Lubcn , tandis qu'une petite division russe, en descendant la rive droite de l'Oder , se serait portée sur Francfort, simplement pour assurer une communication directe. Cent trente mille hommes, ainsi établis au cœur des États du roi, maîtres dans le fait de Potsdam et de Berlin, eussent bien forcé Frédério à venir combattre sur ce point désavantageux , et à y jouer son tout, presque sans espoir de succès. En effet, si ce prince avait combattu entre l'Oder et l'armée ennemie, il était perdu sans ressource et jeté sur le fleuve ou sur la Pologne, tandis qu'au besoin , l'ennemi pouvait se retirer sur l'Elbe vers Dresde. Si le roi prenait le parti opposé, et qu'il s'engageât avec l'armée combinée , de manière à la placer entre lui et l'Oder, elle aurait eu alors sa retraite par Crosscn , sur la rive droite de ce fleuve, et une défaite pouvait au contraire accomplir la ruine de Frédéric , car les armées russes et autrichiennes auraient été en possession de tous ses États; il ne lui serait resté aucune retraite que celle sur l'Elbe, et aucune ressource pour lever des hommes et de l'argent. Il n'aurait pas même fallu jusqu'à l'hiver pour parcourir ses États dans toutes les directions, et pour achever la défaite d'une armée sans alliés, sans soutien, sans autre refuge que Magdebourg ou Stcltin.
Pour entreprendre des opérations semblables, je sais bien qu'il ne faut pas, comme Tempelhof, compter la quantité de boisseaux de farine et d'avoine nécessaires à une armée aussi nombreuse pendant deux mois, et conclure, comme lui, à l'impossibilité de l'affaire , parce que l'on n'auroit pas tous ces boisseaux à l'avance. Il y avait
ment forte; Daun n'oureit pu trouTcr en Silétic de champ de bataille plu* avantageux.
TRAITE DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES
m ou sept marches à exécuter pour ce mouvement, et le pays pouvait amplement fournir à la subsistance des troupes; l'expédition devait réussir dans huit à dix jours; en cas contraire, on revenait sur Dresde mios aucun danger.
Nous avons vu, dans le cours de la relation, queTempclhof avait reproché à Dnun de s'être laissé tourner au Zoptenbcrg, au lieu d'étendre sa position un peu plus à droite; il me parait, comme je l'ai dit, quece reproche est mal fondé. Si Frédéric voulait tirer parti de la direction divergente qu'il venait de donner aux opérations de l'ennemi, il fallait qu'il profitât de leur isolement et de la réunion de ses forces, pour assaillir les Autrichiens seuls. Nous avons observé plus haut qu'il aurait en une belle occasion d'attaquer leur centre vers Domante, si le maréchal avait étendu sa droite vers Langenpcile et Reichenbach, et sa gauche vers Strigau, comme le dit TempHhof, plus il aurait porte de forces vers ces deux points, inoins il en aurait eu au point décisif. 11 importait fort peu à Daun que le roi lui gagnât une de ses communications avec la Bohème par Glatx , il en eût conservé deux autres; d'ailleurs il lui serait resté , outre cela , deux lignes secondaires importantes, desquelles on ne pouvait pas le cou- \tcr aisément ; la première était celle de Dresde et de l'armée des cercles, la deuxième était celle de l'armée russe par Parchewitz, avec laquelle il eût pu se lier si le roi se fût jeté absolument dans les montagnes, sur l'extrême droite de ses ennemis. Ce que le maréchal avait de mieux à faire, n'était pas de s'étendre, mais bien de se réunir et d'attaquer; il pouvait surtout le faire avec avantage de son camp d'Adelsdorf, lorsque le roi entreprit son mouvement dangereux sur Reichenau. Au lieu de trembler pour une communication dont il n'avait pas besoin , et de manœuvrer comme avec des pions , Daun aurait pu marcher vivement aux Prussiens, tandis qu'ils venaient s'en-
gager dans une position aussi hasardée. En manœuvrant un peu par sa droite dans l'action, il pouvait, en cas de succès, jeter Frédéric dans les défilés de la Bohême ; l'armée russe, poussant le petit corps de Golti, et revenant alors sur Breslau pour se lier à Daun, aurait achevé le succès de cette entreprise , à laquelle on ne risquait rien . puisqu'on communiquait avec Friedland cl GlaU, d'un côté, et avec Dresde, de l'autre.
Eu général, la conduite de Dnun, dan»
toutes le* opérations de cette campagne, fut la même que celle de la campagne de 175U.
on y trouve l'inconcevable lenteur, l'irrésolution, cette faiblesse de caractère que le courage personnel ne remplace jamais. Sa marche , pour suivre Frédéric en Saxe et camper à Torgau. est le mouvement le plu* sage qu'il entreprit ; mais encore ne fut-il lié à aucunes vues générales , à aucune combinaison avec les années de ses alliés; il laissa même Laudon en Silésie, avec un corps nombreux, s'occuper d'accessoire* inutiles, tandis que sou entreprise, si elle eût été soutenue simultanément par Laudon et par les Russes, pouvait décider sur l'Elbe du sort de la monarchie prussienne. Qu'on se rappelle à quoi tint la bataille de Torgau. et on verra ce qu'il eu serait résulté, si Laudon , l'armée des cercles et les Russes, avaient opéré sur ce point.
L'expédition sur Berlin, que M. de Monta lembert présenta comme un chef-d'eeuvre.
était un pauvre accessoire , surtout dans le moment où les armées prenaient une direction divergente. Les accessoires, ou les diversions, sont surtout des sottises, lorsqu'on a affaire à un grand homme qui ne peut en être dupe, et qui sait en profiler pour décider les grandes questions. Cette expédition eût été fort bonne si, comme nous l'avoni»
déjà dit, on l'avait exécutée par une concentration des armées sur la Sprée ; on en eut fait alors l'opération principale, et une opération dirigée sur les points important*. Au reste, la manière dont elle tourna prouve.