‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 162 sur 196 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Sol

le dessein était de tourner les Français, n'avait pris aucune de ces positions savantes d'où l'on pût atteindre ce but, sans risque ; et, dans le fait, il était plus tourné que l'armée française, dont les communications avec la Hesse et le Mein étaient entièrement couvertes. Si , au lieu de tâtonner devant toute la ligne des allies, on eût laissé une division avec des troupes légères sur les hauteurs de Meyerke, devant leur droite et leur centre, et que les deux corps français, forts de 80,000 hommes, fussent venus en deux colonnes, la première en longeant les rives de TAsse par Kïrchdinken, et l'autre en suivant la rive gauche de la Lippe par Ultrup et Untrop, tandis qu'une division eût marché par la rive droite sur Hamm, pour s'emparer des ponts de bateaux ; il est incontestable que l'aile gauche des alliés eût été enlevée le 18, et que le reste, coupé de Munster, de Lipstadt et de toute communication, eût été anéanti dans les journées suivantes. Mais, pour cela, il eût fallu marcher vigoureusement, ne pas déployer ses masses sans objet, ni les mettre en parade, et s'amuser à canonner. Soit qu'il n'y eût qu'une aile des alliés sur ce terrain, soit que toutes leurs forces , au nombre de 60,000 hommes, y fussent réunies , c'était l'unique manœuvre à tenter, la seule capable de causer la ruine totale de leur armée, sans risquer autre chose que quelques milliers d'hommes, puisqu'on avait une retraite assurée de Soest sur Cassel, et même sur Siegen. Les positions générales des armées à cette affaire , étaient les mêmes que celles où Napoléon sut placer ses ennemis à Bassano, Marengo, Ulm et Jéna : on peut juger par là ce que serait devenu l'armée alliée , s'il avait eu seulement moitié des forces de Soubise et de Broglie.

Non-seulement les dispositions générales adoptées, n'étaient pas exemptes de blâme, mais leur exécution fut encore plus fautive.

Lorsque Broglie s'aperçut qu'il avait devant lui des forces presque égaies aux siennes, il

était naturel de conclure que Soubise en avait beaucoup moins devant lui entre l'Asse et la Saltxbach : ce dernier, loin de se retirer avec 70,000 combattants devant 18,000, n'aurait-il pas dû brusquer le passage de la Saltzbach, s'emparer des villages d'IHengen et Sud-Dinker, et couper ainsi la droite du duc du reste de sa ligne, qui en était séparée par une rivière ? il se fût emparé de cette manière des hauteurs de Rindern, et aurait poussé vivement les débris du prince héréditaire dans la direction d'Unna. Toute cette aile, rejetée sur le Rhin, eût été perdue; car le duc Ferdinand sans communications avec elle, eût été hors d'état de manœuvrer pour la sauver, ayant devant son aile gauche un corps deux fois plus nombreux que le sien, et l'armée entière de Soubise entre lui et le prince héréditaire.

Le reste de la campagne fut dirigé sur de meilleurs principes ; mais l'exécution en fut pitoyable. Une circonstance remarquable, c'est que Broglie eut des succès lorsqu'il combattit et manœuvra seul au mois de mars, pour reconquérir la Hesse, et n'essuya plus que des revers après avoir été rejoint par une armée de 80,000 hommes, supérieure elle seule à toutes les forces de l'ennemi. Ses opérations sur la rive droite du Weser sont inconcevables. En jetant les yeux sur la carte, on est tout étonné de voir un général, commandant 90,000 hommes contre 48,000, s'épouvanter à chaque démonstration de son adversaire, et faire 1 4 on 1 8 détachements défensifs , au lieu de se précipiter sur lui. C'était bien sur le Weser qu'il fallait se porter par la droite, comme l'avait proposé Broglie ; mais ce n'était pas pour y jouer ce rôle passif. L'art de la guêtre ne consiste pas à faire des coûtées sur les communications de ses ennemis , mais bien à s'en emparer et à marcher à lui pour le combattre.

Depuis que Soubise se sépara du maréchal de Broglie, il joua un triste rôle. Quoiqu'il eût encore au moins 40,000 hommes,

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

il n'osa rien entreprendre tant que le prince héréditaire resta vis-à-vis de lui avec 1 5,000. Ferdinand le regarda même comme assez peu dangereux pour rappeler trois fois ce prince sur le Weser, et ne laissa souvent devant lui que S à 4,000 hommes. Cependant, Soubise n'osa même s'écarter à plus de quatre marches du Rhin, de peur de manquer de pain et de compromettre ses convois. La position, l'emploi elles opérations de cette armée n'ont rien qui ressemble à une combinaison militaire. En effet, la course de ses partisans dans l'Oost-Frise, n'avait rien de commun avec le but de la guerre. Après s'être promenée pendant trois mois sans but et Bans résultat entre Munster et Wesel, elle repassa le Rhin au commencement do novembre, et prit des quartiers d'hiver au moment où Broglie était sérieusement engagé au delà du Weser. Comment qualifier de pareilles manœuvres ?

Si, au lieu d'employer des forces aussi considérables à de misérables accessoires , le prince eût pris une position centrale à Stadbergen sur la Dimel, pour tenir les routes de Paderborn, de Lipstadt et Munster, il aurait rempli deux buts importants. Le premier en couvrant les communications du maréchal, de l'empêcher de décamper à chaque démonstration du duc, et de lui permettre d'attirer à lui le corps de Stainville, qui n'eût plus été nécessaire à Cassel, et avec lequel Broglie aurait pu marcher en masse à des opérations décisives ; le second de compléter les combinaisons offensives tendant à s'emparer de toutes les communications du duc, en le rejetant sur le Rhin ou la mer du Nord.

Ferdinand ne fit rien d'extraordinaire dans cette campagne. 11 commit moins de fautes que ses ennemis, voilà tout. Le coup de main qu'il tenta au mois de février, contre les quartiers de Broglie, avait un but d'utilité ; mais il fut mal exécuté : on le fit par petits corps divergents, au lieu de pousser en masse vers la gauche et le centre des

Français. Le duc était alors beaucoup plus fort, et il avait intérêt à profiter de ce mouvement pour frapper un coup décisif sur cette partie isolée, avant que l'armée de Soubise fût en état d'entrer en campagne.

En cas de revers , il ne risquait rien ; s'il réussissait, il décidait la campagne en sa faveur. Négliger de tirer parti d'une situation semblable est un oubli inexcusable. Il n'avait de raisons pour ne pas diriger ce mouvement en masse par la droite contre le centre et la gauche des Français , que la crainte de compromettre ses communications avec le Weser ; mais était-elle bien fondée , lorsqu'avec 60,000 hommes , il pouvait en accabler 30 n -io,000 morcelés et percés par leur centre? Les détachements des lieutenants généraux Saint-Pern et Stainville n'auraient jamais compromis les communications d'une armée victorieuse ; quand bien même l'entreprise du duc n'aurait obtenu qu'un demi-succès , parce qu'une telle entreprise, obligeant l'ennemi à concentrer ses cantonnements en arrière, équivaut à une victoire. D'ailleurs, il eût mieux valu risquer ses communications avec toutes chances de succès , que de les compromettre trois mois après contre de»

forces triples, comme cela arriva dans la marche sur Dortmund et Unna, si vantée par Tempelhof , et qui , n'en déplaise à cet historien, n était qu'une saillie d'audace déplacée. En effet le duc perdit toutes ses communications pour gagner une des trois lignes de retraite de l'ennemi. Une telle manœuvre, exécutée avec une armée inférieure de moitié, ne saurait être justifiée.

Le neveu de Ferdinand, qui commandait les Prussiens , en 1806 , fit à l'imitation de son oncle un mouvement pareil , en marchant sur Gotha, tandis que Napoléon se dirigeait sur la Saale } mais quel en fut le terrible résultat ; ne perdit-il pas l'armée et la monarchie prussienne?

J'ai déjà observé, dans le chapilrc XV.

que le duc, en persistant à rester auv en\i-

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