‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 171 sur 196 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

chercher à les déloger, au moins par des manœuvres. Si le roi fût parvenu à les rejeter au mois de mai, par Glati, en Bohême, leur réunion avec Bulturlin n'aurait pas eu lieu, et on aurait gagné les défilés qui assurent de grands avantages dans la défensive.

Frédéric , loin d'empêcher cette jonction , Ht au contraire tout ce qui dépendait de lui, pour la faciliter, en prenant le change sur les mouvements de l'ennemi. On lui a reproché avec fondement de n'avoir pas attaqué Laudon, le 22 juillet à Beerwalde, près de Munsterberg; car il eût mieux valu livrer bataille à cette époque , que de venir deux mois après s'enfermer dans un camp , entouré d'armées supérieures.

Aussitôt que le coup médité par le général Goltz fut manqué, et que les Russes s'avancèrent sur l'Oder, il fallait attaquer leur armée ou celle de Laudon. On avait tout intérêt à le faire, parce qu'une victoire renversait le plan de campagne , et l'on avait plus d'espoir d'en remporter une sur un corps séparé par un fleuve de celui qui devait le secourir , que de battre deux armées réunies, ou pouvant donner simultanément.

Aucune considération militaire ne justifiera le roi d'avoir laissé écouler depuis le 1 er jusqu'au 15 août, sans accabler les Russes ou les Autrichiens ; il ne devait ni ne pouvait calculer que des forces aussi redoutables ne se joignissent que pour une parade.

Sans doute , l'idée du camp de Buntielwitz est d'une noble audace; mais il me semble qu'il valait bien autant employer la moitié de celle audace, à livrer une bataille , dans la marche sur Munsterberg , le 22 juillet. En effet, un échec n'eût rien fait perdre au roi, tandis que, forcé à Buntzelwitz , tout était perdu. 11 parait au moins certain que, si le projet d'attaque conçu par Laudon eût été exécuté le 3 septembre, l'année prussienne eût été totalement anéantie, pour peu que ce général eût su profiter de sa victoire.

En un mot, s'il est reconnu qu'une armée

occupant une double ligne d'opérations intérieure, contre deux armées isolées à une grande dislance, ne doit point les aller chercher trop loin pour n'avoir pas un mouvement trop long à exécuter ; il est indispensable aussi qu'elle se porte vivement sur celle qu'il importe le plus d'accabler, pour les tenir à une distance convenable et les empêcher de manœuvrer simultanément. Frédéric agit tout à fait contre ce principe : peut-être avait-il quelques motifs secrets de croire que, dans le cas même où ces armées se réuniraient , non-seulement elles n'agiraient pas simultanément, mais qu'elles n'opéreraient pas même de concert. Ce serait la seule raison qui justifierait cet oubli.

Enfin, il me semble que Frédéric commit une faute qui lui coûta fort cher, en n'autorisant pas le prince de Wurtemberg à attaquer Romanzow en Poméranie, tandis qu'il était supérieur à ce général. Le prétexte d'attendre le résultat de l'attaque projetée par Goltz, n'est pas supportable. Golz n'avait pas assez de forces pour frapper des coups décisifs sur une armée trois fois plus nombreuse. J'avoue que l'emploi du corps de Wurtemberg eût été beaucoup plus convenable, s'il eût été placé d'abord à Landsberg pour concourir ensuite à l'expédition, tandis que Romanzow aurait attendu dans ses cantonnements les approvisionnements de siège ; mais si le roi préférait le laisser en Poméranie, il y avait tout à gagner à lui faire attaquer Romanzow avant que celui-ci n'eût reçu ses renforts.

Le roi perdit par ces délais une place qui devenait très-dangereuse entre les mains de ses ennemis, et dont la conquête aurait peutêtre donné une tournure décisive à la campagne suivante, si des événements d'une autre nature n'avaient changé totalement la face des affaires.

Ce que les Autrichiens firent de mal dans cette campagne, provient du mauvais choix de la ligne d'opérations et du système compassé de Daun.

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

La conduite de Laudon, sans être marquée au coin du génie, fut souvent digne d'éloges; et, dans cette guerre, c'était beaucoup.

D'après le plan adopté, il avait intérêt à ne rien entreprendre avant l'arrivée des Russes, et il manœuvra très-bien pour se réunir à eux. Comme je l'ai déjà observé, le projet conçu pour attaquer le camp de Buntzelwilz, était basé sur l'emploi des masses au point décisif ; la direction que Laudon voulait leur donner, aurait sûrement produit de très-grands résultats s'il eût réussi, comme tout portait à le croire. Enfin, il mit le sceau à «es opérations par l'escalade de Schweidnitz, entreprise bien conçue, encore mieux conduite, et dont le résultat donnait les moyens d'ouvrir Tannée suivante une belle campagne. Celle-ci fut la seule où Laudon commanda en chef; et s'il ne fit pas mieux, on peut l'attribuer à ses instructions primitives, et au peu de secours qu'il reçut de l'armée russe, sur laquelle reposaient toutes les combinaisons du cabinet de Vienne.

Mais s'il eut un beau côté dans ses opérations, on lui adresse néanmoins quelques reproches. Le premier, est de n'avoir point profité de sa supériorité pour attaquer Goltz au mois d'avril, et de s'être borné à des démonstrations. Il devait le tenter puisqu'il ne risquait que la perte de quelques hommes, ce qui dans les proportions numériques des deux partis n'était pas un grand mal. S'il avait réussi, le corps eût été anéanti ou rejeté dans quelque place, où peut-être il n'aurait pu tenir ; dans tous les cas, c'était un résultat à chercher. Le second, plus grave, est de ne point avoir profité de ses énormes avantages pour attaquer le roi à Nicolstadt , du 1S au 18 août. Il est inconcevable que deux armées , éloignées de 200 lieues, qui passent la moitié de la campagne à lier leurs opérations , et qui parviennent à placer entre elles un ennemi sans appui, sans retraite, divisé en deux corps pour faire face à leurs masses, et que rien n'empêchait de donner au même in-

stant, aient passé quatre jours sans rien tenter, et laissé sortir le roi de cet embarras. Comment Laudon qui projeta l'attaque de l'armée prussienne, lorsqu'elle occupait un camp redoutable, appuyé à Schweidnitx, se justifiera-t-il de l'avoir laissée tranquille, dans une position commandée de toutes parts et sans retranchements, où elle n'aurait eu aucune retraite en cas de revers ?

S'il faut en croire Thielke, Laudon ne peut rejeter ses fautes sur le conseil aulique ; car il avait reçu, au commencement de la campagne, une lettre de la main de Marie-Thérèse, qui lui accordait carte blanche, et l'avait affranchi de la tutelle de ce fameux conseil , à qui l'Autriche doit tons ses revers depuis le prince Eugène de Savoie. Si le fait est constant, on peut aussi demander à Laudon pourquoi, après avoir escaladé Schweidnitz , il n'a pas réuni ses 90,000 hommes ( en y comptant le corps de Czernischef ), et n'a pas alors attaqué le roi, et marché sur Breslau ; le maréchal aurait facilement accablé Frédéric, qui n'avait pas plus de 48,000 combattants divisés, et dont la défaite eût assuré la conquête de la Silésie. Au lieu de frapper ces coups importants, on renforça Daun, qui avait déjà deux fois plus de forces que son adversaire , et n'en fit aucun usage.

Ceux qui conçurent le plan général de la campagne, et Daun lui-même, sont bien plus répréhensibles que Laudon. En portant le théâtre des grandes opérations en Silésie, on engageait le roi à s'y rendre : or c'était, suivant un ancien proverbe , prendre le taureau par les cornes. Cette province lui présentait en effet la ligne de l'Oder ; où depuis Steltin jusqu'à Nciss , huit places fortes lui offraient des appuis inappréciables en cas de défaite; des dépôts, des magasins, et surtout la faculté de manœuvrer sur les deux rives de ce fleuve. En Saxe et sur l'Elbe, au contraire, les Autrichiens avaient Dresde en première ligne, et Prague en seconde, taudis que le roi ne tenait que* le

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