CHAPITRE XXX
poste de Wiltemberg. On était à cinq ou six marches du centre de «a puissance; et, une ou deux victoires terminaient la lutte , en lui coupant les communications de l'Oder.
Mille motifs devaient décider les Autrichiens à frapper les grands coups en Saxe, parce qu'un seul y aurait écrasé leur ennemi; en Silésie, il n'eût été blessé que légèrement. Ils avaient de plus en opérant dans celte première province, l'avantage d'une frontière saillante formée par les montagnes de la Bohême, au centre de leurs opérations, vers Bautten et Zittau, entre Dresde et le comté deGlatz. Daun avait, au mois d'avril, 90 à 100,000 hommes y compris l'armée des cercles ; Laudon alors en comptait 45,000 : si l'on eût laissé 20,000 hommes vers Glati jusqu'à l'arrivée des Russes, qu'on eût remis à Butturlin la conduite des sièges, et qu'enfin Laudon et Daun se fussent rapidement formés, le premier de Dresde à Bautzen, avec des troupes légères à Pirna, le second de Bautzen à Noyers werda ; et que deux masses de 60,000 hommes, dirigées par un seul chef, eussent attaqué Frédéric simultanément en le jetant toujours à gauche, il eût été coupé de toutes ses ressources : une bataille perdue aurait causé sa ruine. Si, contre toute vraisemblance, Daun perdait une ou deux batailles, qu'en seraitil résulté?.... N'avait-il pas derrière lui Dresde, les défilés de la Bohême , et , à la dernière extrémité, Prague ? Une seule marche de l'armée russe sur Breslau , n'eût-ellc pas amplement compensé ees deux batailles dont les pertes eussent pu être remplacées en quinze jours?
Ce fut à peu, près la même direction que Daun donna à ses opérations, en 1760, lorsqu'il voulut empêcher le roi de se porter en Silésie, et certes il manœuvra bien plus habilement que dans cette campagne. Sa position eût produit les plus grands résultats si, à cette époque, il avait attaqué Frédéric en marche, comme nous l'avons observé au chapitre XXVI de la % r partie. Mais ce n'est
point en tenant des positions, en séjournant souvent et craignant de marcher trop près d'une armée inférieure en nombre, que l'on empêche son adversaire de rouvrir ses communications , et que l'on réussit. Si le maréchal avait porté, dès le mois d'avril, ses 125,000 hommes sur l'Elbe, en s'emparant de Torgau et de Wiltemberg, et attaquant les Prussiens partout où il les aurait rencontrés sur l'une ou l'autre rive de ce fleuve ; enfin, s'il avait manœuvré de manière à tenir la droite de l'armée toujours renforcée et prolongée sur la gauche du roi, il eût été impossible à ce prince de se retirer autre part que sur Magdebourg, ce qui eût mis ses Élats à la merci de ses ennemis. Frédéric sentant que celte conquête tendait à lui ôter ses moyens de recrutement , aurait à la vérité cherché à livrer une bataille dès les premiers mouvements : mais qu'en serait-il résulté, puisqu'en cas de revers, on trouvait un point de ralliement et d'appui sous les murs de Dresde, qui eût permis de recommencer, huit jours après, une nouvelle tentative?
Deux batailles gagnées par le roi, eussent détruit son armée sans lui acquérir un pouce do terrain sur celle ligne d'opéralions.
Il est plus naturel d'imputer ces fautes majeures dans l'emploi des forces, au conseil aulique qu'au maréchal, mais cela ne fail rien au fond. Peu importe, pour la démonstration et l'application des principes , que ce soit le cabinet nu les généraux qui aient mal combiné , je n'écris pour blâmer ni pour louer personne. Ce qui dépendait sans doute du maréchal, c'était de mieux employer les masses dont il avait le commandement exclusif : lorsque le roi partit , le 2 mai , pour la Silésie, il ne resta au prince Henri que 30,000 hommes ; Daun avait 80,000 combattants, l'armées des cercles et le corps d'Odoncll , compris. Pourquoi ne chercha -t-il pas à le rejeter sur Wiltemberg, le 6 ou le 7 mai? Quel motif l'engagea
à faire partir Odonell pour Zittau, e( à dif-
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
ferer de mnrcher sur la capitale, afin de détruire les ressources du roi, ou sur Bnntzlnu, pour se lier avec les Russes et Laudon ? Il aurait eu, après le départ d'Odonell, encore 60,000 hommes pour poursuivre une armée réduite à 20,000 par les pertes présumables d'une bataille. Tempelhof, pour excuser le maréchal, n'a pas craint d'avancer que le roi, ne se trouvant qu'à quatre ou cinq journées de là, serait revenu sur ses pas. C'est un raisonnement faux ; à Lignitz , Laudon fut battu à deux lieues de Daun, sans que celui-ci put le soutenir; la bataille de Prague fut perdue, parce que les Autrichiens laissèrent un intervalle de quelques centaines de toises à l'angle que formait leur centre? Comment Frédéric, à quarante lieues du prince Henri , et courant à Schweidnitx , aurait-il donc empêché son frère d'être battu vers Mcissen, sur la rive gauche de l'Elbe?
Pour apprécier l'argument de Tempelhof, examinons les opérations de Napoléon sur Ratisbonne , en 1809, et vers Mnntouc, en 1 796 ; on verra , dans les mémorables batailles d'Eckimihl, d'Abensberg et de Ratisbonne, deux grandes armées suecessivevcment battues , enfoncées et culbutées à deux journées de marche l'une de l'autre.
On trouvera, en Italie, les deux colonnes de Wurinscr anéanties en 24 heures , non pas à quarante lieues, mais sur le même terrain, à Lonato et à Casliglione. Que l'on place un instant Napoléon dans la position de Daun , avec ses 125,000 hommes, au mois d'avril, et que l'on suive la inarche ordinaire des entreprises de ce grand capitaine , cl l'on conviendra, qu'au mois de juin , il n'y aurait eu en Prusse d'autres troupes que celles enfermées dans les places.
Ces observations jointes à celles que nous avons déjà eu occasion de faire quelquefois sur les avantages de prendre l'initiative, nous engagent à récapituler les maximes qu'elles semblent consacrer :
1 ° // est incontestable qu'une année en pie-
nant l'initia tire d'un mouvement, peut le cacher jusqu'à l'instant où il est en pleine exécution; ainsi lorsque les opérations ont lieu dans l'intérieur de sa ligne , un général peut gagner plusieurs marches sur "ennemi.
2° // est de la plus haute importance, pour juger sainement les opérations militaires, de bannir, de toutes les combinaisons, ces calculs compassés qui supposent qu'un général sera informé d'un moutement et s'y opposeta par la meilleure manœuvre , à t instant même où il commencera.
3° Lorsque deux corps d'année combineront leurs opérations de manière à mettre l'ennemi entre deux feux, à la distance de plusieurs marches , ils formeront une double ligne d'opérations contre une simple , et s'exposeront à être battus séjMrément, si l'ennemi profite de sa position centrale. Il en est de cette manœuvre comme d'un mouvement fait au loin sur les flancs , et l'on doit les mettre l'une et l'autre dans la classe de ceux qui ne peuvent produire un effet simultané au moment de leur exécution.
4° Il est prouvé par l'expérience de plusieurs siècles et par les maximes présentées dans le chapitre IX, qu'un général mettra toutes les chances en sa faveur, lorsqu'il prendra l'initiative des mouvements, soit dans ses opérations stratégiques, soit dans ses dispositions de combat. Je suppose, en effet, qu'une armée de 40,000 hommes soit chargée de défendre un pays contre une de 60,000 ; si elle prévient l'ennemi , elle pourra par ses mouvements stratégiques , mettre en action le gros de ses forces sur un point où l'ennemi n'en aura pas autant à lui opposer et l'obligera ainsi à combattre avec désavantage, ou à faire des contre-manœuvres qui retarderont ses progrès.
Par l'application de ce système aux dispositions de combat, l'on double encore cet avantage, puisqu'on se trouve n'avoir à combattre qu'une partie du corps ennemi occupant le point désigné pour les efforts généraux.