CHAPITRE XXXI
Le rôle que joun Daun , comparé à ce qu'il eût pu faire, nous prouvera combien il fut loin de mériter la réputation colossale dont il jouit pendant longtemps dans l'armée autrichienne. 11 ne suffit pas, en effet , de savoir bien faire camper ses troupes , et de les mettre en bataille pour être réputé grand capitaine.
Supposé que Daun , comme l'a avancé Tempelhof, n'ait pas combattu le prince Henri , le 6 ou 7 mai, parce qu'il avait peur que le roi ne revint sur lui, il eût suffi pour le rassurer de remettre l'attaque jusqu'au 10 , en ne faisant partir Odonell que le 15 , puisqu'ù cette première date le roi était déjà entré en Silésie, et que l'on n'avait plus à craindre son retour : la présence d'Odonell n'était pas urgente dans cette province, car il resta deux mois à Ziltnu, observé par un seul régiment de hussards. Ainsi le maréchal ne saurait être excusé quand bien même les instructions du conseil aulique lui eussent tracé sa conduite : d'ailleurs puisque ses panégyristes s'accordent à lui donner un grand caractère, que ne faisait-il duns celte circonstance comme le prince Eugène qui bnitit les Turcs malgré ses ordres. Un général qui a une réputation a soutenir, prouve qu'il manque de génie, en • consentant à parader avec 80,000 homme* contre 30,000, et à ne pas tirer un coup de fusil dans une campagne, où l'on opère activement sur tous les autres points.
Daun ne commit pas une faute moins grave à la fui de l'année, en ne frappant p.is un coup décisif, avec le renfort de 15 à 18,000 hommes que Laudou lui envoya. Il se borna à prendre quelques villages, afin de donner plus d'aisance à .ses quartiers d'hiver : est-ce là l'emploi qu'il devait faire d'une masse de 713,000 hommes, qui n'en avait pas 30,000 à combattre pour conquérir un royaume , et terminer la guerre? Ce n'était pas dans l'intention qu'il restât sur une défensive ridicule , qu'on l'avait renforcé , en tirant des troupes de la Silésie
après le départ de l'armée russe. Ce dernier trait mit le comble aux bévues de celte campagne : on eût dit que les généraux autrichiens étaient embarrassés de leurs régiments; ils les détachaient, les faisaient marcher et revenir : et tout cela sans aucun but raisonnable.
En considérant cet emploi fautif des forces, les résultats qu'il obtint, et ceux qu'aurait procurés un système basé sur les principes modernes , appliqué avec rapidité et vigueur, on conviendra que les Autrichiens n'auraient rien pu imaginer déplus mal, et qu'ils en auraient reçu un juste châtiment si le roi n'eût pas été épuisé.
Je ne parlerai pas des Russes : ils ne firent rien, parce que leur politique le voulut ainsi. La conduite du maréchal Butturlin prouve seulement que deux armées sous des chefs différents , et devant agir de concert sur une mémo ligne d'opérations, exécuteront difficilement quelque chose de parfait, et qu'une seule fera toujours mieux qu'elles, à part même la mésintelligence qui peut régner entre leurs chefs.