‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 179 sur 196 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

interlope facile et un prétexte pour élever de plus hautes prétentions sur l'Amérique espagnole.

Observations $ur la dernière campagne du Hanovre.

Les fautes commises la campagne précédente étaient si sensibles, qu'elles firent changer le choix primitif de la ligne d'opérations. S'il était contraire à tous les principes d'établir, en 1761, deux lignes sur une seule frontière, il était plus ridicule encore d'employer 100,000 hommes à des opérations accessoires, telles que les sièges de Munster et Lipstadt, tandis que l'armée, appelée par sa position avantageuse à frapper les coups décisifs, n'avait été portée qu'à 48,000 hommes. On résolut donc de revenir au plan de 1 789, et de rétablir la masse principale en liesse, pour opérer par la droite ; mais on isola de nouveau les forces , et l'on forma , sur le bas Rhin , une seconde armée absolument inutile. N'est-il pas en effet ridicule de voir un gouvernement faire des dépenses énormes, et lever des armées formidables, pour les laisser dans l'inaction , les tenir à des distances énormes, et employer trois mois à les réunir , pour raccommoder un peu la sottise de leur isolement, tandis que cette réunion pouvait s'opérer au commencement de l'année, par un seul trait de plume du ministre? On retomba en outre dans les fautes de 1789 et 1760, en ne donnant aucun grand but aux opérations , comme je l'ai observé dans le chapitre XV de la troisième partie. En jetant un coup d'œil sur le théâtre de celte trop fameuse guerre, on verra qu'il formait à peu près un carré, comme nous l'avons dit dans le chapitre XIV, deuxième partie.

La face AC se trouvait formée par le Rhin et l'Ems ; la face AB par la mer du Nord ; la face BD par le Weser ; la face CD par la ligne du Mein, pivot naturel des mouvements offensifs des Français.

Il est impossible de trouver un théâtre de guerre plus avantageux. L'armée française avait pour elle trois des faces du carré ; car la ligne du Rhin lui appartenait, la Hollande formait un obstacle par sa neutralité, et la mer du Nord valait mieux qu'une armée, puisque, si les alliés y eussent été acculés, ils auraient été obligés de se rendre ou de s'embarquer. Dans le fait, si une telle opération avait eu lieu à la suite d'une ou deux batailles vigoureuses, on peut bien penser qu'il ne s'en serait échappé qu'une faible partie ; car 60 à 70,000 hommes ne s'embarquent pas facilement. D'ailleurs, à cette époque , la marine anglaise était employée dans des parages éloignés, et l'on peut affirmer que cette armée eût été à moitié détruite.

Pour parvenir à ce grand but, il suffisait de gagner obliquement la position centrale de Piidei born ou de Lipstadt à Minden, en opérant assez vivement pour que le duc restât toujours sur la gauche de l'armée, vers .Munster et Osnabruck , dans l'angle CAB,

TRAITÉ DKS GRANDES OPERATIONS MILITAIRES

ligne ik. Cela était d'autant plus facile que, par la possession de Gottingen, les Français formaient déjà cette ligne brisée ee, qu'il eut suffi de prolonger vivement un peu à droite pour former la ligne hh y qu'on eût obtenue par 3 ou 4 marches. Il était d'autant plus naturel de donner cette direction aux opérations, et de les pousser avec vigueur, qu'en cas de revers, il était toujours facile de revenir de la ligne hh à celle du Mein, indiquée par le côté BD.

La campagne dans laquelle on se rapprocha le plus de cette manière d'opérer, fut celle de 1759 : les Français furent d'un seul coup, maîtres de la moitié du théâtre de la guerre ; et, si l'on avait ensuite agi avec plus de vigueur, la guerre eût été sans doute terminée en deux mois.

Je sais que cette direction, quoique décisive, n'aurait pas anéanti une armée sans combat. 11 fallait encore au lieu de rester tranquilles six semaines dans des camps, que les Français marchassent virement d l'ennemi pour le battre et le détruire; e/, s'ils étaient repousses, profiter de leur supériorité numérique et des avantages de la direction générale des opérations, pour l'attaquer de nouveau, et lirrer de» balai lies jusqu'à ce qu'ils eussent atteint leur but.

La campagne de lliOtî contre la Prusse est la meilleure preuve de la vérité «le ees assertions, ainsi qu'on Ta déjà dit au chapitre XIV. Le théâtre était le même que celui propesé plus haut : le Rhm, la mer du Nord, FKIbe et le Mein en formaient les limites; la marche sur la Saale produisit la ligne hh, et fit gagner l'Klhe avant les Prussiens, c'est-à-dire le seul côté du carré qu'ils eussent pour eux. Ce fut encore la même combinaison qui plaça l'armée de Mêlas à Miirengo dans une situation si désastreuse, puisque, les Autrichiens avant contre en\ la ligne des Alpes, celles de la

(1) Ceci a Mo |>ul>li« tsO'.l. !>.•> lois l'.Mii|.freni Alciaitiltc lit la hhhic iiMuii'm re lu drcuUm

mer Méditerranée et du golfe Adriatique. Bonaparte vint s'emparer, sur le Pô, do seul point de retraite de leur armée. Enfin, c'est absolument la mêmeligne de manœuvre que Napoléon eut l'intention de prendre contre les Russes à l'expédition d'Eylau, et qui aurait obtenu les plus grands résultats, si les officiers dépêchés au prince de Ponte- Corvo, n'avaient été pris, et n'eussent ainsi donné, au général Beningsen, le moyen de sortir de l'angle formée par la Vistule, la mer Baltique et la ligne deThorn à Kcenigsberg (1).

Dans les campagnes de 17oB à 1*762, le* Français avaient bien plus de motifs encore d'adopter le système dont nous venons de parler : leur armée déjà nombreuse pouvait être renforcée à volonté par des milice* provinciales ; elle n'avait à combattre que les petits princes de Hesse et de Brunswick, soutenus d'environ 20,000 Anglais. Cette armée alliée, une fois chassée de ses foyers, par le mouvement que nous avons indiqué, n'avait plus de ressources ni de recrutement.

Dans le fait, ce sera une tache éternelle du règne de Louis XV, que ses généraux se soient laissés repousser pendant quatre campagnes consécutives, jusque sur le Rhin et le Mein, par une armée inférieure de moitié, composée des troupes de deux ou trois petits princes, qu'une seule bataille eut anéanties à jamais. On ne peut sûrement en accuser que leurs mauvaises combinaisons et leur irrésolution, puisque l'armée était brave, aguerrie, et que les troupes se couvrirent de gloire dans les affaires de Bergen, de Wilhemsthal, et à Amcnebourg.

En lisant ees tristes vérités, on se convaincra combien les princes ou les ministres appelés à designer les généraux en chef, sont responsables de leur choix envers la postérité.

Je ne ferai pas une longue dissertation

lu iiiuh-Ik- tir- aiinei s iii-m-<. el |inissienne«. pai la llolit'-itic , trn 1813.

C1IANTR

sur les opérations de celle campagne ; elles portent le cacliei de la médiocrité des gênéroux qui les ont dirigées.

L'armée française, commençant ses mouvements offensifs à la fin de juin, avait les grands corps deChevcrt et du prince Xavier, détachés à sa droite, indépendamment de l'armée du prince de Condé, sur *a gauche, à soixante lieues d'elle, ainsi moitié seulement de ses forces étaient disponible*. A quoi tendaient tons ces détachements pour des accessoires ? Comme l'armée de Soubise, dans la campagne précédente , le corps de Condé eût été bien mieux placé à Stadtbergen qu'à Wesel, attendu qu'il aurait lié ses opérations avec la grande armée, et en aurait assuré les communications en achevant de couper celles de l'ennemi ; en effet il eut formé la base ou le crochet important de la ligne AA, indiquée dans le carré.

Si la position de l'armée française sur la Dimel était défensive, elle fut très-mal choisie, comme nous l'avons déjà dit; si elle avait au contraire un but offensif, pourquoi les maréchaux se laissèrent-ils déconcerter par les colonnes multipliées de Ferdinand, qui se présentaient au combat avec une rivière à dos? Au lieu de se retirer précipitamment de Wilhemsthal, ils auraient dû faire un changement de front général eoiitre le corps de Sporken aussitôt que l'affaire fut engagée; ce corps eût été fort compromis, et par suite le reste de l'armée; car, par cette manœuvre, Sporken eût été accablé, et le duc prévenu sur ses communications, dans l'instant même où la division Granby courait à sa ruine. Le même mouvement aurait pu s'exécuter par l'aile opposée contre cette division, en marchant sur elle , car elle eût été accablée isolément, pendant que le reste de l'armée déployait ses colonnes sur la Dimel.

L'affaire de Wilhemsthal présente absolument les mêmes dispositions générale»

que la bataille de Crevelt : c'est une aile gauche tournée, qui jette à la hâte un corps

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en potence, tandis que l'armée décampe; la seule différence qu'il y ait, c'est qu'à Crevelt, le mouvement fut plus fortement combiné, que les alliés y portèrent une plus forte masse, et qu'il fut plus dangereux pour l'armée française, à cause du Rhin auquel sa droite fut menacée d'être acculée.

Dans tous les cas, ce combat devait être sans résultat , puisque moitié des forces françaises n'était pas présente, et que la majeure partie do celle-ci n'y prit aucune part. Un petit échec éprouvé par une division, décida néanmoins du succès de toute une campagne, quoique l'armée malgré ses détachements, fût encore bien supérieure à l'ennemi : on peut juger par là de la bonié «les munwuvres et des idées militaires des généraux qui la commandaient.

On ne devinera jamais pourquoi les maréchaux, après avoir attire à eux les corps de Clievert et du prince Xavier, et avoir ainsi acquis une grande supériorité , ne se décidèrent pas à opérer leur jonction avec le prince de Coudé, en marchant en avant :

il était plus honorable , et en même temps plus avantageux d'attaquer Ferdinand , et d'exécuter cette réunion de vive force, que de se sauver sur le Mein pour y parvenir.

Mais ce qui est beaucoup plus surprenant encore, c'est leur pusillanimité après cette jonction : ils comptaient alors près de 100,000 combattants, contre h" S, 000 ; le premier de leurs devoirs était de sauver une place importante et 16 bataillons qu'elle renfermait ; cependant ils la laissèrent prendre à quelques marches d'eux. L'histoire des guerres de la révolution offre peu d'exemples pareils; elle présente au contraire des contrastes frappants : les debloquements successifs de Dunkerque, de Maubeuge et de Landau en 1703, font sûrement autant d'honneur aux généraux novices de la république, que le honteux abandon de Cassel en fait peu aux savants capitaines de Louis XV.

L'idée que le due Ferdinand eut «le mar-

3fU

TRAITÉ DES GRAIN DES OPÉRATIONS MILITAIRES

cher au-devant de l'armée française, et de prendre l'initiative, était fort sage; mais ses attaques furent plus morcelées encore qu'à Crevelt. Je ne sais trop à quoi servait celle de Sporken contre le corps de Castries, tandis que lord Granby frappait le coup décisif à l'aile opposée. 11 est certain que si Sporken avait été lié au centre du duc, et que celui-ci eût détaché un corps d'égale force au secours de lord Granby , tous les principes de l'art eussent été appliqués; l'armée alliée aurait alors concentré ses efforts sur la gauche des Français, qui, attaqués de front , en flanc et à revers, par des forces supérieures, n'auraient pas longtemps disputé la victoire. C'était ici le cas d'appliquer les maximes indiquées dans le chap. XII : car si l'armée française avait perdu une bataille décisive sur sa gauche, le corps de Castries trop éloigné pour y prendre part, l'eût été asseï pour être coupé par les attaques du centre de l'armée alliée. Maia le duc se priva d'un corps considérable au point décisif, pour faire entrer en action une plus grande masse de forces ennemies :

ce qui est une faute majeure.

Le projet du passage de la Fulde, est conçu sur des principes encore moins solides : il fallait que le duc méprisât bien ses adversaires, pour s'étendre par ses ailes pendant trois jours, et porter nu loin, sur la droite des Français, un corps qui devait franchir deux grandes rivières pour venir la tourner. Ce système d'envelopper au loin les ailes, a été sévèrement puni dans les dernières guerres, quand on a eu affaire à des généraux qui savaient employer des niasses centrales; il a fait perdre la bataillé de Neerwinde à Dumouriex, celle de Fleurus à Cobourg, celle de Lonato à Wurmser, celle de Stoekach à l'armée du Danube, celles de Marengo à Mêlas, de llohenlinden à l'archiduc Jean : il a causé la ruine des Autrichiens à Montenotte, Rivoli et Austerlitz ; il fera manquer toutes les opérations que l'on combinera sur un principe aussi faux. La

seule excuse que l'on puisse alléguer en faveur du duc, c'est le caractère des hommes qui lui étaient opposés ; et cette excuse n'est guère valable, car il eût été possible d'opérer en masse sur une des extrémités, avec autant d'avantage dans le succès et moins de chances défavorables en cas de revers.

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