CHAPITRE XXXIV
que de lui reprocher de n'avoir pas profité » de ce temps pour attaquer Daim ; il fit tout ce qu'il put pour engager une affaire avec avantage. On doit croire qu'il eût brusqué le dénouaient , malgré la position avantageuse des ennemis, s'il avait deviné que le corps de Czernischef l'abandonnerait si proinplcincnt.
On ne peut, au contraire, concevoir comment Daun, après le départ des llusses , put rester spectateur du siège de SchwcidniU , avec 90,000 hommes. On eût dit qu'il était là pour couvrir le siège plutôt que pour l'empêcher. Excepté l'abandon de Cassel , par les maréchaux d'Eslrée» et Soubise, dont nous avons parlé au chapitré X\\l, l'histoire moderne n'offre pas d'exemple d'une pusillanimité pareille.
Le reste de la campagne porte l'empreinte de l'esprit qui en dirigea les premiers mouvements. Le roi aurait bien eu tort de chicaner des ennemis qui ne paraissaient pas disposés à lui enlever un pouce de terrain.
En réfléchissant sur les opérations qui ont eu lieu en Saxe, on ne peut trop s'étonner de l'absence totale des principes, qui les caractérise, et du singulier rôle que l'armée de l'Empire y joua.
Indépendamment de la faute que les coalisés commirent en formant sans nécessité une double ligne d'opérations en Silésie et en Saxe, ils la subdivisèrent en isolant à plus de trente lieues les deux armées qui devaient opérer sur le point accessoire, et permettant à l'ennemi de couper leur communication avec un faible détachement.
Comment qualifier les deux retraites de l'armée des cercles? la postérité croira-telle qu'un général , avec 30,000 hommes, se soit sauvé, à deux reprises différentes, devant 4,000, parce qu'un bataillon ou deux avaient paru au loin dans la direction d'un de ses flancs? C'est ainsi que l'abus des systèmes et des mots techniques , ont égaré les hommes faibles et superficiels. On considé-
rait alors comme une faute de 6e laisser déborder. Un général qui aurait conservé une position, dont une des ailes eût été débordée, aurait cru commettre une faute trèsgrave ; et, d'après les règles reeues , devait décamper sans avoir reconnu ce dont il était menacé. Par conséquent , pour bien opérer , il fallait déborder : pour parvenir à ce but , il était indispensable d'étendre ses mouvements ; de là les attaques multipliées, les centres dégarnis, les mouvements décousus, les beaux systèmes que l'on a présentés comme l'agrandissement des combinaisons ; enfin, toutes les sottises dont les annales de la guerre fourmillent à la fin du dix-huitième siècle.
Je ne puis m'einpêcher de réitérer ici une maxime que j'ai déjà indiquée : Toute armée qui mit déborder en même temps par le» deux ailes , doit avoir des forces doubles ; car indépendamment des ailes agissantes , il lui faut un centre qui tienne l'ennemi en échec. Si les trois divisions ne sont que des détachements, elles ne produiront pas d'effet sur une masse centrale supérieure à chacune d'elles; et courront risque d'être compromises dès qu'elle saura manœuvrer : les batailles de Rivoli et de Sloekach , sont les meilleures preuves de cette vérité.
Lorsqu'on n'a pas de forces suffisantes pour faire trois niasses, il est dangereux de déborder deux ailes, et peu avantageux de n'en inquiéter qu'une. Celle manœuvre ne consistant en effet qu'à porter un simple détachement sur une aile ennemie, tandis que la masse principale agit sur le front, c'est s'éloigner du but, et s'exposer à être battu. Au lieu de cela, il faut mettre l'accessoire devant le front, et porter la masse sur celle des extrémités, qui, par ses rapports avec les communications de l'ennemi, présente les plus grands résultats.
On objectera peut-être que cette manœuvre n'est dans le fond qu'un débordement, mais ce serait une chicane de mots ; car, si un général laissait 100 bataillons sur le
TRAITÉ DKS GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
front de l'ennemi, tandis qu'il en porterait 10 sur une aile, il n'aurait pas pour cela gagné en masse une de ses extrémités. C'est cet emploi abusif de mots techniques, qui colore les plus lourdes bévues ; c'est ainsi qu'on a prétendu qu'une armée française, en se portant des environs de Sedan à Bruxelles, déborderait le duc de Brunswick qui était à Verdun ; c'est pour cela que les généraux autrichiens se crurent perdus, en 179-t, pour avoir été débordés à dix marches ; c'est enfin par ce motif que le prince de Stollberg ramena l'armée des cercles jusqu'à Bareith, de peur d'être tourné par quelques escadrons qui voltigeaient au loin sur ses flancs.
Je reviens aux opérations en Saxe. En jetant les yeux sur la carte, on verra que les doubles positions de llulsen et du prince Henri formaient une équerre.
Le corps du prince AD, était séparé de celui de Uulscn BE, par la forêt de Thnrandt, obstacle majeur, derrière lequel l'ennemi FGU pouvait opérer à couvert et où rien ne l'empêchait de s'établir pour accabler l'un ou l'autre de ces corps, attendu qu'ils avaient plus de six lieues « faire pour se secourir.
Les positions de Freyberg et de Kalzcnhausern avaient un inconvénient plus grave encore, puisque la Mulde coulait entre elles à une distance si considérable, qu'aucune des deux armées ne pouvait secourir l'autre dans une journée. Cependant comme elles y restèrent trois mois on eut tout le temps
de combiner une opération. L'armée impériale avait beau jeu pour mettre 30 bataillons en action sur un seul de ces détachements ; elle n'avait qu'à attaquer llulsen par Wilsdruf ou Limbach, et inquiéter le prince Henri par des partisans, vers Beerwalde.
Elle ne sut pas profiter de ses avantages, et se borna à parader le long de l'Elbe, afin de protéger l'armée des cercles, qui venait de Zwickau ; singulière manière d'employer des troupes et de combiner leurs mouvements.
Si, au lieu de tâtonner ainsi, Serbelloni avait, dès le mois d'avril, appelé l'armée des cercles à Freyberg, et qu'avec des forces aussi supérieures il eût attaqué le prince Henri, par sa droite, dans le cas où il fût resté réuni, et par son centre s'il avait formé deux corps isolés; il l'eût accablé, rejeté sur les ponts de l'Elbe, et coupe de ses communications avec Whtemberg. Alors il eût été facile de porter 7 à 8,000 hommes de Dresde sur Heissen, par la rive droite, pour enlever les ponts et les détruire; cette division n'aurait couru aucun risque, ayant une retraite assurée sous le canon de Dresde.
Le prince aurait toujours été contraint de faire un détachement presque aussi fort, pour les couvrir, en sorte qu'il serait reste à Serbelloni 88,000 hommes, pour en attaquer 26 à 27,000 sur leur extrême droite, en gagnant pendant l'action leurs communications avec Wittcmberg. La petite armée prussienne, battue dans une telle situation, eût été anéantie, même en sauvant ses ponts : car forcée à repasser l'Elbe devant un ennemi victorieux et deux fois plus nombreux, moitié au moins de ses bataillons eût été perdue, soit dans le combat, soit dans la retraite. Si les Prussiens qui avaient eu jusqu'alors deux divisions isolées, les avaient maintenues jusqu'à ce moment, alors l'effort n'aurait pu avoir de meilleure direction que sur leur centre par la droite do llulsen, afin de rejeter celui-ci sur l'Elbe, et d'enlever ensuite le détachement du prince, auquel