CHAPITRE XXXIV
il ne serait resté aucune communication.
Au reste Serbelloni, en laissant prendre l'initiative des mouvements aux Prussiens, ne commit pas de faute plus grave que le général Haddick. Lorsque ce dernier prit le commandement, il disposait de 86 bataillons et 167 escadrons; le prince Henri osant se maintenir dans la position hasardée qu'il avait choisie pour empêcher la réunion des ennemis, et qui était plus que téméraire après leur jonction, le général autrichien eût dù attaquer Hulsen par Wilsclruf ou Limbach, comme nous lavons dit plus haut. Loin de là, il poussa la moitié de son armée contre le prince Henri, et cette moitié suffit pour le rejeter de Pretschendorf et de Freyberg : ou peut juger par là ce qu'aurait produit une attaque bien combinée de la plus grande masse sur le premier, dont la force n'excédait pas 20 bataillons incomplets. Haddick l'observa, tandis qu'il faisait manœuvrer contre le prince, ce qui était une double faute. En effet, si le coup qu'il méditait de porter à celui-ci était sou objet principal, il fallait qu'il y allât de sa personne et avec te gros de ses forces ; s'il n'était qu'un accessoire, on n'aurait pas dù le pousser et employer à cela tant de monde, tandis qu'on laissait Hulsen tranquille. Haddick pouvait laisser un général sûr, avec 37 bataillons et 67 escadrons vers Freyberg, et attaquer avec 50 bataillons et 100 escadrons, le petit corps de Hulsen, qui eût élé détruit. Le prince sans communication avec l'Elbe eût été forcé à se sauver à Berlin, ou à recevoir un combat, dans lequel il n'avait d'alternative que de mettre bas les armes, ou de se faire jour, en sacrifiant la moitié de ses débris.
La bataille de Freyberg étant la seule qu'ait gagnée le prince Uenri, elle fonda en quelque sorte sa réputation : en se donnant lu peine d'analyser ses dispositions pour les rapporter aux principes reçus, on conviendra néanmoins qu'il remporta la victoire, parce qu'il faut qu'elle reste à l'un des par-
tis. Le prince avait devant lui deux armées divisées, et il les combat avec deux corps également isolés. Lorsqu'il se détermina à livrer bataille, il pouvait laisser des postes au camp de Meissen, et attirer à lui la majeure partie des forces de Hulsen, pour décider d'autant plus sûrement le succès de ses entreprises contre l'armée des cercles.
Loin de là, il ne se contente pas de maintenir l'isolement de ses forces, il attaque une armée deux fois plus nombreuse que la sienne, avec quatre colonnes très-distantes entre elles, et dont l'action n'est point simultanée; celle du général Forcade reste même en réserve loin de l'extrême gauche et hors de portée du champ de bataille.
Enfin, le prince qui marcha lui-même au point principal avec les deux plus fortes colonnes, les morcela tellement, qu'il ne lui resta, au moment décisif, que 5 bataillons de grenadiers et quelques escadrons, tandis que 38 bataillons se trouvaient disséminés sur une ligne de dix lieues : la moitié en attaques contre des accessoires , l'autre moitié dans un camp défensif. L'attaque du Spittelwalde fut exécutée par des bataillons engagés les uns après les autres, longtemps avant que la troisième colonne fût en état de donner, il y eut partout incohérence dans les mouvements, cl peu de batailles furent plus fautives : les Prussiens réussirent par les sottises inconcevables de leurs ennemis et le caractère de leurs chefs. Si, loin de trembler pour leur gauche, et de prolonger leur ligne défensive vers cette aile, les généraux Caramelli et Stollbcrg eussent fait marcher 80 bataillons par le Spittelwalde sur le ravin et le village de Kleinschirma, et leur cavalerie sur les hauteurs à droite, entre ce village et Wallersdorf, la brigade Stutterheim eût été écrasée, et les petits détachements du prince, percés dans leur centre, sans communication, eussent eu mille peines à se sauver.
Tempelhof loue Frédéric d'avoir profité d'un petit uioiivrim nt qni isola le* deux
TRAITÉ DES GRAU DES OPÉRATIONS MILITAIRES
ailes autrichiennes à In bataille de Prague, et admire le prince Henri pour avoir, par un principe contraire, fait quatre attaques sans unité d'»clion loin du point décisif, flatterie impardonnable, qui tend à renverser tous les principes, et à nous présenter les événements du hasard comme le résultat des combinaisons du génie. Le fait est que Frédéric en déploya autant à la bataille de Prague, que le prince Henri, son frère, en montra peu dans celle de Frcyberg.
La conduite du prince de Stollberg et de Cnramelli fut d'autant plus blâmable, qu'ils savaient fort bien à quelles troupes ils avaient affaire; ils n'ignoraient pas que Hulsen campait avec la moitié des troupes prussiennes vers Meissen ; et que le prince n'avait que 27 bataillons très-faibles. En voyant déboucher celte petite armée sur quatre colonnes morcelées, ils auraient dû profiter de l'avantage que leur donnait le bois du Spitlelwaldc pour cacher l'effort qu'ils feraient nu centre sur celle de Stutterheim, avec la certitude d'un succès complet. Mai* il est des généraux qui sont déconcertés, en apprenant que l'ennemi fait une multitude de colonnes ; leur embarras témoigne contre eux ; car ce devrait être toujours une raison de se réjouir, plutôt que de s'alarmer. Un général médiocre, en voyant faire des mouvements multipliés et des menaces sur son front ou ses ailes, croit élre compromis : il décampe sans mettre ses masses en action : tels furent Clermont .1 Creveldt, Soubise et d'Estrées à Wilhemstlial, Stollberg et Cnmpitelli à Freyberg.
Ilonapartc ne conçut jamais d'alarmes en p.-ireille occurence; lorsqu'il assiégeait Mantoue, et que Wurmser s'avançait au secours de la place avec une armée deux fois plus forte que la sienne, l'avant-garde républicaine ayant été pressée sur l'Adigc, il présuma d'abord que les masses autrichiennes marchaient par la rive orientale du lac de Garda; mais on vint bientôt annoncer qu'une nuire colonne débouchait par la
rive occidentale sur Brescia. A cette nouvelle, il ne put contenir sa joie; car il jugea, avec la rapidité de l'éclair, que l'ennemi faisait un faux mouvement, en mettant entre ses divisions un obstacle insurmontable. Le corps de Brescia, qui semblait si menaçant, fut culbuté dans les gorges cl anéanti ; celui qui déboucha par la rive gauche, éprouva trois jours après le même sort à Castiglione.
La paix d'Hubertsbourg vint mettre un terme aux scènes comico-tragiques de la trop fameuse guerre de sept ans. Au commencement de la révolution, l'homme qui avait assisté à la campagne de 1761, était regardé comme un héros, quoiqu'on n'eût pas tiré mille coups de fusil h l'armée autrichienne. Le général qui avait eu le bonheur de mener quelques bataillons au combat, ne se considérait pas moins qu'un Luxembourg ou qu'un Turenne; on disait de lui : // a fait la guerre de sept ans! et son brevet d'immortalité semblait irrévocable.
D'où provient l'exagération de ces idées ?
sans doute de la médiocrité du siècle, de la flatterie et du charlatanisme de quelques écrivains. Au milieu de la foule d'hommes médiocres qui rampent autour de Frédéric, on voit, en effet, ressortir ce prince sous une forme colossale. Relativement aux temps, aux circonstances et aux moyens, il fit beaucoup et sera toujours grand, sans pour cela avoir été parfait capitaine.
En réfléchissant sur la force et l'ensemble de ses moyens organisés, on conviendra qu'il manqua le coup décisif en 1786. Si, à cette époque, où l'ennemi n'étant point rassemblé, où les Russes n'étaient pas même sur la Duina, où les troupes autrichiennes ne pouvaient lui opposer de masse , où l'Empire était plus disposé à se réunira lui que contre lui ; si, dans ce moment décisif, il eût eu le coup d'œil perçant et le génie militaire que Napoléon déploya en IBOH eontre une coalition pareille, en 1806 cou^ ts-c les Prussiens encore isolés, el surtout orT