CHAPITRE XXXV
Expose des principes généraux de l'art de la guerre (1).
11 a existé de tous temps des principes fondamentaux, sur lesquels reposent les bonnes combinaisons de la guerre, et auxquels on doit toutes les rapporter, pour juger de leur véritable mérite.
Ces principes sont immuables, indépendants de l'espèce d'armes, des temps et des lieux. Le génie et l'expérience indiquent les variations dont leur application est susceptible. Depuis trente siècles il y a eu des généraux qui les ont plus ou moins heureuse-
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TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
appliqués. Cyrus (1) , Annibal furent de grands capitaines; la Grèce et Rome en fournirent plusieurs ; Alexandre manœuvra «ouvent avec habileté; César ne fit pas avec moins de succès, la guerre d'invasion et la grande guerre ; Tamcrlan même, que nous connaissons si peu, a laissé des institutions empreintes à chaque page de ce génie naturel qui sait commander aux hommes, et triompher de tous les obstacles (2). En comparant les causes des victoires de l'antiquité et des temps modernes, on est tout surpris de trouver que les batailles de Wagram, de Pharsale et de Cannes ont été gagnées par la même cause première.
Cependant, par une fatalité difficile à concevoir, la plupart des écrivains qui ont traité de l'art militaire semblent s'être donné le mot pour rechercher, dans mille détails accessoires, ce qui ne provenait que de la bonne direction des grandes opérations, ou du sage emploi des masses un jour de combat. Il en est résulté une foule d'ouvrages où les auteurs, arrangeant à leur manière des détails insignifiants, ont prouvé sans doute beaucoup d'esprit et d'érudition, mais en embrouillant une science qu'ils avaient l'intention de mettre à la portée de tout le monde, plusieurs ont été si loin que, dans des ouvrages intitulés F Art de la guerre , on trouve de longs chapitres sur In manière dont les officiers doivent porter leur épée, et sur la forme des baguettes de fusil.
Le résultat de ces fatigantes dissertations a été de persuader à beaucoup de militaires, d'ailleurs fort estimables, qu'il n'y avait point de règles à la guerre; erreur absurde, insoutcnable(i). Sans doute il n'existe
(1) Voyet Cyropédie de Xénophon.
(2) Instituts de Tiraour, par Lan g lès.
(3) J'ai entendu, au château d' Austcrlitz , un général d'une certaine réputation dire, en parlant «l'une charge de cavalerie : « Je voudrais bien que » les fameux tacticiens m'expliquassent par quelle m régie nous sommes sortis de cette charge, où les » escadrons des deux partis étaient entremêlés. »
pas de système de guerre exclusivement bon, parce que tous sont le résultat de calculs hypothétiques; c'est une combinaison de l'esprit humain, sujet à se tromper, et qui souvent à l'aide de grandes phrases et de mots techniques arrangés avec art, colore d'une apparence de vérité les idées les plus fausses. Mais il en est bien autrement des principes ; ils sont invariables, l'esprit humain ne peut ni les modifier, ni les détruire.
Pour donner des notions exactes de guerre, il aurait donc fallu que les auteurs, au lieu de créer des systèmes absurdes, détruits les uns par les autres, eussent commencé par établir les principes auxquels toutes les combinaisons se rapportent.
C'était un travail plus grand, plus difficile; mais qui eût offert un résultat assuré. On ne trouverait plus tant d'incrédules sur la réalité de la science. Hack n'aurait pas écrit en 1793, que les longues lignes étaient les plus fortes; Bulow dans son chapitre des excentriques, n'aurait pas prétendu qu'une armée battue devait, pour se sauver, se partager en autant de corps qu'elle pourrait prendre de routes, dût-elle ne jamais parvenir à rassembler ses colonnes ainsi disséminées ; on n'aurait pas non plus introduit un système de cordon, qui éparpille une armée sur tous les chemins, au risque de la voir enlever comme Turenuc fit de celle de Bournonville en Alsace.
Frédéric avait écrit sagement que le talent du grand capitaine était de faire diviser son ennemi; et, cinquante ans après, plusieurs généraux trouvaient admirable de se diviser eux-mêmes autant qu'ils le pouvaient. Une telle subversion dans les idées n'a pu pro-
Sans doute, dans une mêlée de cavalerie, où l'on est déjà trop engagé pour manœuvrer, la seule régie est de sabrer; mais que prouve cette vérité? qu'était cette charge elle-même dans le grand ensemble de la bataille? Napoléon, qui l'ordonna, nous l'a déjà expliquée; c'était l'action d'une masse secondaire, qui contenait un effort de l'ennemi , tandis que le graud coup se portait aillent».