CHAPITRE
VA
opérations militaires, ou qui n'ont pas étudié la configuration du thjéâtre de cette guerre. Les résultats entraînent souvent les opinions «ans donner le temps de réfléchir sur les causes qui les ont fait naître, c'est pourquoi les jugements du vulgaire sont rarement fondés.
La marche de Frédéric en Bohême présentait un grand nombre d'obstacles, et l'on pouvait en rendre plusieurs insurmontables.
La colonne du prince Maurice était séparée de celle que commandait le roi, par un intervalle de vingt lieues, dans un pays rempli de montagnes, de bois, de ravins, de défilés, etc. L'ennemi avait, dans cet espace de terrain , une armée bien supérieure à chacune d'elles en particulier ; il lui était facile d'occuper cinquante positions qui les eussent empêchées de se joindre, et de les attaquer l'une ou l'autre isolément, avec toutes chances de succès. Même après la jonction de ces deux corps, le maréchal Brown et le duc d'Aremberg, encore égaux en forces, auraient eu, entre l'Eger et Prague, différentes positions pour les empêcher de gagner la Moldau et de joindre le maréchal Schwérin.
Les Autrichiens se trouvant enfin rassemblés à Prague, pouvaient attaquer, avec des forces supérieures, ou le roi ou Schwérin, et comme ils étaient séparés par la Moldau, empêcher leur réunion. Lorsque le roi passa cette rivière, laissant le maréchal keith sur la rive gauche, les Autrichiens eurent également plus de temps qu'il ne leur en fallait pour détruire l'un ou l'autre de ces corps. De même, le grand éloignement des colonnes du duc de Bévernet de Schwérin permettait à l'ennemi de manœuvrer pour empêcher leur jonction; et, comme prises séparément, elles étaient inférieures en forces, il aurait pu les attaquer avec succès. On voit par là que le roi, en laissant ses divisions à desi grandes distances, les exposait à être battues en détail.
Passer une rivière comme la Moldau, à la
vue d'une grande armée, rester en sa présence pendant dix-huit heures, avec une poignée de monde, est un trait d'audace qui aurait dû être fatal à Frédéric; s'il ne le fut pas, il doit en rendre grâce à sa bonne fortune. Il n'y avait pas moins de témérité d'attaquer l'ennemi dans sa position, car il n'était pas probable qu'il le battit ; et, dans le cas où cela serait arrivé, il n'en devait pas résulter un grand avantage, puisque les Autrichiens pouvaient toujours se retirer dans Prague, y passer la Moldau, se diriger sur-le-champ contre le corps du maréchal Keith, et l'accabler.
Lloyd ne «'attachant qu'aux combinaisons tactiques d'un champ de bataille, juge imprudent d'attaquer une année campée sous une forteresse, parce qu'en cas de succès, il est impossible d'employer la cavalerie, qui seule peut achever de détruire une armée battue ; et que l'infanterie, quelque avantage qu'elle remporte, ne peut la poursuivre avec assez de vitesse pour l'empêcher de se rallier et de faire sa retraite. Si le roi avait remporté une semblable victoire, à sept ou huit lieues d'une place, toute l'armée autrichienne eût été détruite. Il pouvait d'ailleurs se dispenser d'attaquer , diriger sa marche vers Kollin et Kuttemberg, où étaient les magasins des Autrichiens, et les forcer à le suivre. Suivant toute apparence, il aurait rencontré et accablé l'armée de Daun, qui venait alors de Moravie.
Quant à l'action même, il n'y avait pas de choix pour l'attaque : elle ne pouvait se faire que par la gauche; mais, voir et saisir le moment décisif que procura le maréchal Brown en rompant sa ligne, est un de ces coups de génie, dont très-peu de généraux sont capables, et qui fait beaucoup d'honneur au roi. Sa conduite, pendant la bataille, mérite également les plus grands éloges. Ce qui parait téméraire dans les manœuvres qui la précédèrent, doit s'attribuer sans doute à l'étal de ses affaires, et à la connaissance qu'il avait des généraux enne-
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
mis ; Frédéric a été trop grand général pour commettre une faute ordinaire.
Le prince Charles ayant été forcé à se jeter avec environ 50,000 hommes dans Prague, place très-populeuse, le roi forma le projet de la bloquer, espérant l'obliger à se rendre par famine.
Une chose digne de remarque, et que la postérité regardera comme une fable, c'est que 50,000 hommes de bonnes troupes, avec un train d'artillerie considérable, aient été investis pendant six semaines, et réduits à l'extrémité par une armée égale en nombre. En effet, le corps de blocus n'était pas, à la fin de mai, plus fort que les Autrichiens, car les Prussiens avaient perdu beaucoup de monde par la bataille, les maladies et la désertion. Outre plusieurs gros détachements, ils formaient encore une chaîne de postes de plusieurs lieues, divisée par la Moldau, en deux parties qui ne pouvaient communiquer qu'au moyen de deux ponts établis au-dessus et au-dessous de la ville; de manière qu'en sortant de Prague, les Autrichiens n'auraient eu que la moitié de l'armée prussienne à combattre. Les militaires qui ont quelque idée des opérations de la guerre, ne comprendront jamais pourquoi ils ne le firent pas. On de ces ponts fut entraîné par le courant, sans que le prince Charles profitât de cette occasion favorable.
L'auteur , qui connaît les environs de Prague, est surpris que les Prussiens, ainsi séparés par une grande rivière, n'aient pas été détruits. 11 ne trouve pas moins étonnant que le roi ait cru pouvoir réduire, à forces égales, une armée de 50,000 hommes, occupant une ville aussi étendue; l'indolence de ses ennemis justifia seule cette en-
(1) Lloyd fait à tort un reproche au roi. Puisque les Autrichiens voulaient bien s'enfermer dans la ville, ne fallait— il pas un corps pour les tenir en échec, plutôt que de leur laisser tenir la campagne? On ne débouche pas facilement d'une place devant 50,0 )0 hommes qui occupent un terrain très-favorable, surtout lorsqu'il faut déboucher sur
treprise, et sauva son armée d une destruction inévitable (1).
Je ne rapporterai pas la réponse de Tempelhof aux observations de Lloyd ; elle n'offre, comme les précédentes, que des calculs hasardés. La seule chose digne de remarque dans cette discussion, c'est qu'il soutient que les meilleures positions défensives ne sauraient empêcher l'invasion d'un pays, et que celles proposées par l'auteur anglais n'auraient pas plus atteint ce but que d'autres, si les Autrichiens s'étaient bornés à les occuper. Dans le cas contraire, c'eût été leurs manœuvres, et non les positions qui eussent arrêté l'invasion. Cette vérité est une nouvelle preuve que l'emploi des masses sur les points décisifs, constitue seul les bonnes combinaisons, et qu'il doit être indépendant de toutes les localités.
Terapelhof fait ensnite l'éloge des dispositions du roi pour entrer en Bohême. Ce prince forma quatre divisions, parce qu'il savait que les Autrichiens en avaient autant, et qu'il voulait leur faire croire que son projet était d'attaquer partout; il forma ensuite de ces quatre corps deux armées.
Cela était bien, puisque le système de l'emploi d'une plus forte masse y fut observé , relativement aux mauvaises dispositions des ennemis; mais, comme nous l'avons déjà dit, cela ne prouve pas qu'une ligne d'opérations double, partant de la Silésie d'un coté, et de la Saxe de l'autre, fût bonne. Le roi, en établissant ses corps, ne pouvait réellement pas compter que les généraux autrichiens s'isoleraient toujours et persisteraient à maintenir leurs fausses dispositions. L'événement prouva seulement qu'un plan combiné contre les principes réussit, lorsque l'ennemi lui op-
un seul point. Malgré cette vérité incontestable, on peut reprocher avec roison , aux généraux autrichiens, de n'avoir pas fait les plus vigoureux efforts pour sortir de la place; ils le devaient autant pour leur honneur que pour leur propre conservation. Dans une circonstance semblable, on doit tout tenter, car il est encore honorable de succomber.