CHAPITRE III
Observations sur les opération» depuis la bataille de Prague jusqu'après celle de Kollin.
Lloyd et Tempelhof sont encore moins d'accord sur la bataille de Kollin que sur les précédentes. Le premier fait des reproches au roi de n'avoir pas soutenu la brigade Hulsen, et Tempelhof cherche à le justifier.
J'ai tu des relations de témoins oculaires , qui donnent à croire qu'il y eut beaucoup de la faute du rot ; mais cela ne fait rien pour la démonstration des principes do Part. On peut analyser les mouvements qui furent exécutés , et les rapporter aux principes , sans s'inquiéter de ceux qui les ont ordonnés.
Suivant les idées de l'auteur anglais , le siège de Prague était une entreprise dangereuse ; il pense que ces sortes d'opérations entraînent avec elles une si grande perte de temps et d'hommes , que l'on ne doit jamais en former que dans les circonstances sui- Tantes :
1° Lorsque les forteresses sont situées sur des passages qui conduisent dans le pays ennemi, de manière qu'il soit impossible d'y pénétrer , sans s'en être rendu maître ;
2° Quand elles interceptent les communications , et que le pays ne fournit pas les subsistances nécessaires ;
3° Dans le cas où elles doivent couvrir les magasins formés dans le pays même, afin de faciliter les opérations;
V Lorsque l'ennemi a, dans ces places, des dépôts considérables dont il ne pourrait se passer ;
5° Enfin, lorsque la prise de ces forteresses entraîne la conquête d'une étendue de pays considérable, qui donne la facilité de mettre l'armée en quartiers d'hiver dans le pays ennemi.
Lloyd prétend qu'au lieu d'assiéger Prague, le roi aurait mieux fait d'envoyer 20,000 hommes, le lendemain de la bataille, à la poursuite de l'aile droite des ennemis,
qui, comme on l'a dit, avait fui à Beneschau, et de marcher avec le reste contré le maréchal Daun à Bohmischbrodt, afin de détruire ces deux corps , ou de les acculer au Danube. Il pense qu'il aurait pu assiéger ensuite Olmutt, dont la prise l'eût rendu maître de la Bohème, puisque le prince Charles eût été obligé de se retirer aussi sur ce fleuve, pour se joindre aux débris de l'armée de Daun. Dans la situation où ce prince se serait trouvé, sans magasins, sans artillerie, il n'aurait rien entrepris, et ne se serait pas même approché des Prussiens, sans s'exposer à être complètement battu. Le roi, séduit par l'espoir flatteur de faire 80,000 prisonniers, perdit de vue Daun et l'aile droite, et manqua l'occasion de porter un coup décisif. Lorsqu'il fut informé de l'approche do l'ennemi, il avait encore le temps de réparer sa faute, de lever le siège de Prague, et d'attaquer Daun avec toutes ses forces : s'il eût réussi, il est probable qu'il aurait trouvé une occasion favorable d'attaquer le prince Charles, dans sa marche de Prague au Danube, et même de lui en barrer le chemin, en prenant la position de Kollin.
Frédéric, n'ignorant pas que le duc de Bévern se trouvait hors d'état de résister, n'avait aucune raison d'espérer que le renfort de quelques bataillons et escadrons lui donnerait la victoire. Son armée entière suffisait à peine pour se mesurer avec Daun ; cependant il persista dans le projet de prendre Prague, et s'exposa à une destruction qui eût été certaine, si les Autrichiens avaient seulement entrepris une partie de ce qu'ils auraient pu aisément opérer, soit avec l'armée assiégée, soit avec celle de Daun. Une des qualités essentielles d'un général, c'est de ne pas s'entêter dans ses projets. On renonce difficilement à une entreprise commencée, parce qu'on encourt le reproche de manque de prévoyance ou de fermeté : néanmoins, il y a plus de gloire à revenir sur ses pas qu'à persister dans ses fautes.
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
II semble que Frédéric arrivant à Kaurtim, et trouvant l'ennemi posté avantageusement, aurait pu prendre une autre position, afin de l'engager dans un mouvement, et se procurer par là l'occasion de combattre avec moins de désavantage. Je sais qu'on objectera que le prince Charles, informé de son absence, eût attaque i'armée laissée devant Prague; mais si le roi en conçut la crainte , cela prouverait qu'il avait exposé cette armée à être détruite, puisque sa conservation dépendait d'un secret que l'ennemi pouvait découvrir de mille manières.
Frédéric ayant résolu de gagner les hauteurs de Chottemitz, sur le flanc droit des Autrichiens , eut tort de marcher en plein jour, parce qu'il leur était facile de pénétrer ses desseins, et de faire leurs dispositions en conséquence, comme cela eut effectivement lieu. Si le roi, dès la veille, avait envoyé, vers leur flanc gauche, un corps de cavalerie qui lui était inutile dans un pays aussi montagneux, cette manœuvre pouvait attirer l'attention sur ce point, et donner la facilité de s'y porter la nuit, sans être aperça. Cette entreprise, exécutée en plein jour, devint par cela même impossible.
l'armée prussienne formait dans sa marche, nu arc dont les ennemis figuraient la corde; il» pouvaient donc mettre, en moins de temps qu'elle, un plus grand nombre d'hommes en action, au point d'attaque principal, lors même que les deux armées auraient été égales en nombre : avantage qui est toujours décisif.
Lloyd dit que Frédéric, étant proportionnellement plus fort en cavalerie qu'en infanterie, aurait dû choisir, sur le front des Autrichiens, le terrain le plus convenable à cette arme; et, comme il leur avait donné le temps de porter les deux tiers de leurs forces à la droite, refuser ses deux ailes, et, avec sa cavalerie, soutenue d'infanterie et d'artillerie, faire tin effort entre Chotieroiti et Brzist, on il n'y avait que de la cavalerie.
Déterminé à attaquer l'ennemi avec sa gauche , le roi détail porter son infanterie
sur ce point, et laisser sur sa droite , une simple ligne de cavalerie qui eût été suffisante, car l'aile gauche des Impériaux n'eût jamais quitté sa position pour descendre dans la plaine. Par ce moyen, l'armée prussienne aurait été à même de soutenir son avant-garde à une distance convenable, au lieu qu'elle la laissa tout à fait en l'air. Hais plus cette avant-garde eut de succès, plus sa destruction devint certaine, parce qu'elle s'exposa à être attaquée do toutes parts. En effet , après avoir percé la première ligne de l'ennemi , et attaqué le flanc de la seconde, elle fut engagée avec la plus grande partie de l'armée sur son front, débordée par la réserve, et battue par une formidable artillerie ; la ligne n'étant pas à portée de seconder ses attaques, elle dut nécessairement se retirer. Si cette avant-garde avait été soutenue, et qu'on eût placé un corps de troupes en potence, ou en échelon, pour faire face à la réserve ennemie, et l'empêcher de quitter sa position, la bataille aurait été gagnée. Déjà la droite des Autrichiens était rompue; elle n'avait pas derrière elle de terrain pour se reformer ; il ne s'en fallut guère que l'armée ne fut prise à revers.
L'auteur anglais admire au contraire la conduite de Daun, qui, avec 40,000 hommes, s'est retiré devant le duc de Bévern, qui n'en avait pas plus de 20,000 ; tandis que le salut de Prague dépendait de la promptitude des mouvements du maréchal. Il lui reproche pourtant d'avoir placé sa ligne trop en arrière, et d'avoir donné, par là, au général Hulsen, la facilité de s'emparer des villages qui couvraient le front, de se former dans cet espace, et de forcer la ligne, ce qui eût certainement entraîné la perte de la bataille, si cette division avait été soutenue.
Avant d'aller plus loin, il me paraît nécessaire d'expliquer , autant qne possible, ce que Lloyd a voulu dire dans ses maximes sur l'attaque des villages. Il prétend que leur
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occupation est de la plus haute importance, et cite pour preuve de son assertion, un exemple où Marlborough, méprisant lea villages de BlenkeitH et Oberklatc, rompit la ligne eur un autre point, et prit la prodigieuse quantité d'infanterie qui hê occupait; ce qui prouverait ainsi le contraire de ce qu'il avance, si le traducteur a bien rendu sa pensée.
On peut donc tirer de ses maximes et de l'exemple qu'il donne, la solution suivante :
1° Q une armée, postée derrière des villages, doit en couvrir son front ;
2» Qu'ils doivent être gardés par quelques bataillons et de T artillerie ;
3» Que h ligne doit être à portée de les secourir, et d'en être soutenue a son tour, comme aussi de retirer les troupes qui s'y trouvent, si T ennemi menaçait de les envelopper par des tue ces sur un autre point ;
■4° Que la possibilité de tourner ces postes et la nature de leur défense, exige qu'on y mette peu d'infanterie, et qu'on n'attache de prix à leur conservation, que dans le cas où ils seraient la clef d'une position, comme cela arrive quelquefois.
Ces idées sont justifiées par plusieurs batailles, et surtout par celle déjà citée. Si les généraux français, voyant leur ligne menacée sur un autre point, avaient retiré de Blenheim et d'Oberklaw la plus grande partie de leur infanterie, pour la diriger sur les flancs de cette attaque, ils auraient vraisemblablement gagné la bataille; car, 20 bataillons de plus au point principal, changent souvent le résultat. Mais, en supposant même que les Français eussent perdu le champ de bataille, ils auraient du moins conservé ces 20 bataillons, qui furent pris.
Les éloges de l'auteur anglais sur la conduite de Daun , sont exagérés. Le maréchal manœuvra passablement dans la bataille : il était naturel de porter sa masse sur la droite menacée; mais ce qui prouve qu'il manquait de génie militaire, c'est son indolence à la fin de l'action, lorsque la victoire fut déci-
dée, il rentra dans son camp, et permit que 15,000 combattants, fatigués par une marche et des efforts inouïs , restassent en sa présence jusqu'à la nuit. À l'exception de 2 ou 3 régiments, l'armée autrichienne était dans le meilleur état ; toute la gauche n'avait pas souffert : il devait marcher avec les 45,000 hommes qui lui restaient, pour frapper un coup décisif. On peut juger ce qui serait arrivé, si les débris de Kollin eussent été dispersés, et que Daun, victorieux, eut paru deux jours après devant Prague. Ce résultat n'était pas difficile à obtenir , la bataille ayant été livrée dans une position aventurée. Le roi, en débordant la droite des Autrichiens, s'engagea entre leur armée et l'Elbe, sur la directiou de Kollin : des que la victoire fut prononcée, Daun n'avait qu'à faire descendre sa gauche et son centre sur Planian, pour exécuter ainsi un changement de front décisif; Frédéric eût été rejeté sur l'Elbe, entre Kollin et Niinbourg, saus artillerie et presque sans munitions , sans ponts, sans communications avec le corps qui assiégeait Prague. En se rappelant la disproportion de ses forces, on se demande ce qu'il serait devenu.
La bataille de Kollin fournit encore sujet à deux observations assez intéressantes.
On voit, par la relation de Terapelhof, que l'intention du roi paraissait être de porter toute sa cavalerie sur les derrières de Daun, en suivant, à gauche, le mouvement de la brigade Hulsen ; que cette cavalerie, forte de plus de 00 escadrons, devait frapper le grand coup, après avoir dépassé Radowesnilz, où elle aurait trouvé un terrain favorable: enfin que la brigade Hulsen, n'ayant point débusqué l'infanterie autrichienne du bois, par l'accident qui avait arrêté les colonnes, la première hgne de cette nombreuse cavalerie tomba sous un feu terrible parti de ce bois, et que, dès lors, son mouvement fut manqué. Le tiers de l'armée de Frédéric, 10,000 hommes de son excellente cavalerie, furent ainsi paraly-
TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
sés ; un autre tiers fut engagé où il ne devait pas l'être; le reste, composé de la même brigade Hulsen et de l'aile gauche de l'infanterie, fut attaqué par des forces trop inégales.
Les arguments par lesquels Terapelhof combat l'opinion de Lloyd sur l'attaque de jour, ne détruisent pas l'observation de ce dernier; car, si le roi ne pouvait opérer son mouvement en une nuit, rien n'empêchait de le commencer à midi, de faire halte au delà de Planian à l'entrée de la nuit, et de gagner la hauteur de Krézor, au point du jour ; alors les Autrichiens, surpris et accablés sur leur droite, n'auraient pas disputé longtemps la victoire. De cette vérité dérivent les maximes suivantes :
1° S'il est reconnu que les attaques les plus avantageuses, sont celles qui s'opèrent par un effort concentré sur une seule extrémité de la ligne ennemie, il devient indispensable de prendre ses mesures pour gagner cette extrémité, en masquant ses mouvements ;
3° En négligeant cette précaution, l'ennemi pourra suivre la marche des colonnes qui veulent le déborder, leur présenter toujours son front, ou les prendre elles-tncmes en flanc, ainsi que cela est arrivé à l'année combinée à Rosback;
8° On cachera sa marche soit au moyen de robscurité, soit à la faveur du terrain, ou enfin par une fausse attaque sur le front de l'ennemi.
Les deux derniers moyens sont préférables ( surtout lorsqu'on peut les réunir), parce que les mouvements de nuit sont moins sûrs, moins réguliers que ceux de jour.
Enfin, je pense que, pour inquiéter une plus grande étendue du front, au lieu de le menacer par une avant-garde opérant régulièrement, il faut le faire par des tirailleurs formés en pelotons, dont le nombre, suivant la circonstance, sera porté jusqu'à 6 ou 8 bataillons , qui auront une place de rassemblement, et seront soutenus par de In cavalerie et quelques pièces d'artillerie lé-
gère. Ce moyen est en même temps excellent, soit pour donner le change sur la valeur réelle de ces fausses attaques et le nombre des troupes qui y sont employées , soit pour tenir en échec presque tout le front de l'ennemi pendant que les colonnes marchent à leur destination.
Je citerai encore, à l'appui de ces maximes, mes observations sur la bataille de Prague, et les conséquences qui en dérivent :
s'il est reconnu qu'une armée doive opposer, à une attaque sur une de ses extrémités, drs contre-manœuvres qui aient le même but sur un des flancs de son adversaire , on conviendra également que le riiode d'attaque qui lui ôtera cette faculté sera le plus favorable, et qu'un mouvement dérobé est le seul auquel un ennemi habile ne remédiera pas.
La charge de cavalerie, exécutée à Kollin, ressemble beaucoup à celle de Reichemberg, dont nous avons parlé au chapitre II, et à plusieurs autres des dernières guerres. On se rappelle qu'à Reichemberg, la cavalerie du duc de Bévern fournit une charge brillante sur celle des Autrichiens, et la culbuta; mais qu'elle fut elle-même ramenée en désordre, parce qu'elle prêta le flanc aux bois remplis d'infanterie, et gardés par quelques batteries. Cet exemple fut renouvelé à Kollin, avec bien plus d'importance. Les 58 escadrons du général Ziéthen, ayant voulu se prolonger à gauche pour déborder l'aile droite de l'ennemi, et prendre sa ligne à revers , culbutèrent d'abord la cavalerie autrichienne, et continuèrent leur mouvement entre la forêt de Radowesnitz et le ravin, parce que l'infanterie qui était sur ce point devait être attaquée par Hulsen , et mise hors d'état de nuire à ces escadrons. Mais ce dernier, arrêté par le retard des colonnes, n'effectua point son mouvement lorsque la cavalerie longeait le bois ; elle prêta donc les flancs à l'infanterie qui s'y trouvait, et qui dirigea sur elle un feu bien nourri , soutenu de quelques dé-