‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 36 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

elles une ligne solide et continue, s'il y a le moindre relard dans l'une ou l'autre? Et combien de temps emploieront-elles à se dé velopper sur la tête ?

4° Sera-t-il possible de déployer sur le centre pour accélérer le mouvement ? Et si, pour l'exécuter, on voulait faire tourner le dos à la tête des colonnes lorsqu'elles feront à portée de l'ennemi , que deviendrait une armée attaquée dans une pareille situation?

5° Quel succès attendre d'une attaque, dont la réussite dépend de la surprise d'un flanc de l'ennemi et où il faudrait une heure au moins pour former la ligne? N'aura-t-it pas le temps de faire son changement de front, d'opposer une ligne égale à la vôtre, même de la déborder, en suivant les principes que j'ai indiqués à la suite de la bataille de Prague?

6° L'ennemi pouvant découvrir la marche, de toute l'étendue du rayon visuel, ne sera-t-il pas à même de renforcer vivement un point de sa ligne, de pénétrer entre les deux colonnes les plus voisines, qui, arrêtées dans leur mouvement, seront prises en flanc, de front et à revers, et vraisemblablement détruites ?

• 7* J'ai cependant supposé, contre toute vraisemblance, la possibilité d'ouvrir des inarches; mais s'il est reconnu que cette opération soit inexécutable devant l'ennemi, qu'on juge alors si le système de Guibert pourrait être exécuté par des colonnes marchant au hasard sur des directions vagues, forcées de subordonner leurs mouvements aux accidents du terrain, de s'éloigner souvent à double distance de déploiement, arrivant les unes beaucoup avant les autres, et présentant des attaques isolées, sans force et sans vigueur. Que deviendrait une armée dans cette situation, si elle avait affaire à un Frédéric, à un Napoléon ?

Guibert parait avoir tellement méconnu le simple mécanisme de Tordre de marche par lignes, que dans la manœuvre où il

était le plus naturel de l'employer, dans celle où il tombe sous le sens, en un mot, dans sa planche 15, il s'est servi de l'ordre de front, pour indiquer l'attaque de l'ennemi sur les têtes de colonnes qu'il voulait faire manœuvrer ; celle armée avait néanmoins commencé son mouvement par le flanc, ainsi que la même planche le démontre, elle marche d'abord par la gauche et par lignes. Jusque-là, cet auteur judicieux avait suivi l'impulsion de l'ordre naturel ; pourquoi donc a-t-il formé, de cette même armée, quatre colonnes de front, pour leur faire exécuter ensuite un long déploiement?

taudis qu'en faisant tête de colonne à droite, après avoir passé le village et le bois, et dirigeant ses deux colonnes en arrière du plateau qu'il a figuré, il pouvait les mettre en bataille par une simple conversion de pelotons. Frédéric manœuvra ainsi à Bosbach ; et la position est absolument la même que celle supposée par Guibert. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que l'auteur de l'Essai général de tactique ait renouvelé les mêmes erreurs dans sa défense du système moderne , où elles sont encore plus sensibles.

Je n'aurai pas besoin de m'étendre davantage sur ce sujet, ni de citer la malheureuse bataille de Minden ; la relation de cette affaire , rapportée dans le chapitre XV, prouve complètement les vices d'un déploiement processionnel.

Si les idées que je viens d'exposer, ne sont pas assez intelligibles, ou assez frappantes, par les ordres de marche annexés à ce volume, on peut consulter encore ceux de Zorndorf et de Kunersdorf, et de tous les mouvements stratégiques de Frédéric : on verra, que c'est à eux seuls qu'on doit attribuer la facilité avec laquelle il manœuvrait sur les flancs de l'ennemi , tenait son armée sous la main jusqu'au moment d'attaquer, et la formait avec rapidité.

Le système de tenir son armée toujours réunie, de présenter une masse à des parties

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

isolées, une ligne entière à une seule extrémité* de ligne ; ces combinaisons justement admirées des gens de l'art, ne pouvaient s'exécuter qu'au moyen d'un ordre pareil, d'un mode de formation qui réunit promptitude, ensemble et simplicité.

Le système de Guibert, celui de Frédéric, et les idées que je viens d'émettre, reposent sur un ordre de combat en ligne déployée ; je pense, au reste, et j'ai déjà eu occasion de démontrer que cet ordre n'est pas de rigueur, et que l'on pourrait employer, avec plus d'avantage, une ligne de bataillons formés en colonne serrée par divisions , à demi-distance de sections. Chaque bataillon ayant trois divisions, ce serait dans le fait une formation sur trois lignes : mais les régiments au lieu d'être déployés, seraient sur trois divisions de front et autant de profondeur,

par conséquent plus concentrés, plus faciles à mouvoir, et plus forts. Au reste, cet ordre n'est pas incompatible avec une marche par lignes.

On ne disconviendra pas néanmoins que cette manière de marcher, si convenable au temps où les armées restaient en présence dans des camps tendus , dont elles avaient tout le loisir de connaître les approches ; convenable encore pour manœuvrer sur le terrain un jour d'affaire, n'ait perdu de son importance par la manière dont on fait la guerre aujourd'hui. Il faut bien se garder aussi d'en confondre le mécanisme avec les profondes combinaisons de la stratégie, ou avec les mouvements nécessaires pour les mettre à exécution.

L'expérience des guerres de la révolution nous avait depuis longtemps engage à présenter les modifications indispensables à ce système de marche et les maximes qui pou-

vaient en résulter. Le nouveau plan que nous avons adopté pour cet ouvrage noua détermine à les placer ici.

Il est bien reconnu aujourd'hui que la marche d'une armée en lignes]! contigues, par ailes ou par lignes que Frédéric a recommandée comme la plus avantageuse, est sans doute une de celles qui conviennent le mieux lorsqu'une armée est en position de marchera l'ennemi pour le combattre; alors, elle est considérée comme manœuvre ; mais elle est très-inutile et embarrassante lorsqu'on est à 60 lieues de l'ennemi, qu'il n'a aucune grande armée réunie, et que plusieurs routes se dirigent concentriquement vers le point que l'on veut occuper. On conviendra, en effet, que cinq corps de 20,000 hommes se porteront bien plus rapidement sur un point quelconque , en suivant cinq routes différentes, que ne le ferait une armée de 100,000 hommes marchant sur une seule route , ne pouvant se mouvoir qu'avec la lenteur inséparable des grandes masses , et forcée de traîner tout l'attirail de ses subsistances avec elle. La célérité des mouvements, qui multiplie les forces d'une armée en portant sa masse alternativement sur tous les points de sa ligne, est un avantage inappréciable à la guerre : mais il n'est pas le seul qu'offre le système moderne ; il y en a encore deux autres que nous avons indiqués, c'est-à-dire celui de faciliter les subsistances , et celui de diviser l'attention de l'ennemi.

Des corps d'armée de 20,000 hommes peuvent trouver des subsistances dans tout le cours de leur marche, en y faisant contribuer les environs à quelques lieues à la ronde. Il suffira donc qu'ils conduisent avec eux du biscuit pour huit ou neuf jours, c'est-à-dire pour tout le temps où ces corps seraient en position et manœuvreraient devant l'ennemi, sur un espace de terrain resserré, et simultanément avec les autres divisions. Ainsi, les opérations militaires ne seront plus subordonnées aux établisse-

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