‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 47 sur 196 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

parties, des masses plus fortes que F ennemi;

8* Enfin, la conduite du roi démontre la justesse de deux autres maximes. La première, que deux lignes intérieures se soutenant réciproquement, et faisant face à deux nynes extérieures à une certaine distance, doivent éviter d'être resserrées par l'ennemi dans un espace trop étroit, où ses divisions puissent donner simultanément.

La seconde, qu'elles doivent éviter de même le danger de poussser leurs opérations trop loin, afin de ne pas laisser à t 'ennemi le temps d'accabler la division qui aurait été affaiblie pour présenter une masse sur l'autre point, et de faire des progrès dont les suites seraient irréparables (1).

J'ignore si ces idées paraîtront neuves ; mais il est certain qu'aucun auteur n'a traité eette matière importante sous.le même rapport.

Lloyd qui a fait reposer quelques-uns de «es jugements sur les mêmes principes, ne les a point développés, et s'en est souvent écarté dans sa critique.

Bulow a établi nn système contraire dans ses lignes concentriques et ses retraites excentriques ; les événements dont nous avons donné la relation, et les campagnes de 1792 à 1809, prouveront qu'il n'a démontré que des sophismes. Je me propose, au reste, de traiter cette matière avec plus de développement dans le chapitre XIV.

Observations sur la bataille de Leuthen et sur Cordre oblique. Principe fondamental de l'art de la guerre.

Parmi les reproches faits aux Autrichiens, le plus notable est celui de leur inaction après la bataille et la prise de Breslau ; ils avaient des forces suffisantes pour anéantir

(1) La malheureuse issue de la bataille de Breslau prouve eette assertion.

les débris du duo deBévern, en le poursuivant, et le mettant dans l'impossibilité de joindre le faible corps que Frédéric amenait à son secours ; mais , à cette époque, des plans vastes, des opérations vigoureuses et hardies, 'étaient aussi rares que les grands résultats.

Il n'est pas moins étonnant de voir une armée de 85,000 hommes, se mettre en ligne devant 80,000 , les laisser manœuvrer à leur aise , et attendre qu'ils se portent en masse contre sa gauche. C est une faute capitale lorsqu'on est supérieur en nombre, d'attendre l'ennemi en position, et surtout de déployer la totalité de ses forces : on fera bien mieux de ne lui présenter en ligne que ce qu'il faut pour contenir la sienne, et de tenir tout le reste en 8 ou A grosses colonnes, prêt à frapper des coups de vigueur ou à manœuvrer sur l'extrémité de P ennemi pour gagner des points décisifs. En effet, une grande armée déployée n'est plus mobile comme des colonnes; et rendre immobiles des forces non engagées, c'est oublier les premières maximes de tactique : il ne faut tout au plus que déployei une partie de la réserve quand on veut imposer à l'ennemi par un grand appareil de forces.

Les Autrichiens commirent également la faute de faire marcher leur ligne par le flanc, pour soutenir leur aile gauche ; les troupes vinrent ainsi l'une après l'autre se faire battre par une masse.

Lloyd applaudit avec raison à la manœuvre du roi ; c'est une de ses plus savantes.

Elle fut basée sur les principes les plus incontestables de l'art de la guerre : il porta au point d'attaque un plus £rand nombre d'hommes que l'ennemi, ce qui est décisif lorsque les troupes sont à peu près égales en valeur.

En temps de paix, les généraux devront s'étudier à des évolutions qui facilitent les grandes manœuvres des armées ; et en temps de guerre , à choisir des champs de bataille qui cachent une partie de leurs

TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES

mouvements. Si la nature du terrain, ou la vigilance de l'ennemi , ne le leur permet pas, ils parviendront au même but a?ec des troupes manœuvrières. L'avantage de la supériorité numérique consistant à faire combattre un plus grand nombre de soldats , non-seulement il disparaît lorsque les troupes sont mal disposées ou employées, mais il devient même à charge en augmentant le désordre.

Les maximes tirées de la conduite du roi à Leuthen, renferment, selon moi, le principe de toutes les combinaisons de la guerre, qui consiste à mettre en action, ou point le plus important d'une ligne d'opérations ou d'une attaque, plus de forces que l'ennemi.

Von y parvient par les marches ou les mouvements stratégiques et par les manœuvres ou le choix des ordres d'attaque.

Il parait incontestable que toutes les règles de l'art, comme toutes les fautes qu'on peut commettre à la guerre, se rattachent ou s'éloignent de cette maxime. On s'en convaincra , en jetant un coup d'œil sur les rapports des principales combinaisons, avec l'application du système des masses dirigées aux points décisifs.

Dans les lignes d'opérations, deux ou trois parties isolées sur une direction extérieure, égalant entre elles les forces d'une seule ligne ennemie, n'obtiendront pas de succès, si elles ne donnent simultanément sur cette masse; attendu que l'ennemi mettra en action deux ou trois fois plus de monde que chacune de ces parties : ainsi deux lignes intérieures sont avantageuses, parce qu'elles donnent la faculté dfi se concentrer à volonté et plus- rapidement que F ennemi ; qu'elles l accableront avec toutes leurs forces réunies. Les lignes simples, dont les parties sont unies, et se soutiennent réciproquement, sont par la même raison les meilleures.

Sur les champs de bataille, les divisions isolées, les mouvements trop étendus qui privent une armée d'une partie de ses forces, et mettent tennemi à même d'accabler le corps

principal ou le détachement ; les lignes de batailles affaiblies par une trop grande ex tension ; les obstacles entre les ailes ou les colonnes, qui empêchent leur réunion et donnent les moyens de les battre séparément : sont, par le même principe, des fautes graves qu'il faut éviter.

En sens inverse, on peut dire des plu»

belles combinaisons, que leurs avantage:»

dérivent de la même cause. Les ordres obliques , les attaques renforcées sur une aile, celles qui débordent un flanc ; enfin les ordres perpendiculaires sur l'extrémité d'une ligne de bataille, ou sur un centre morcelé et isolé, sont avantageux et presque toujours couronnés de succès, parce qu'ils présentent une ligne entière à une seule extrémité ou à une partie de ligne, par conséquent une masse plus considérable que celle de l'ennemi.

Les hommes , qui veulent tout attribuer au génie, ou au hasard, citeront peut-être quelques événements qui ont réussi contre ces principes : ils sont dans l'erreur, parce qu'ils auront confondu les masses présentes avec tes masses agissantes. Ce ne sont pas les troupes portées sur les tableaux d'une année, ni mémo celles rendues sur le terrain, qui gagnent les batailles ; mais celles-là seules qui sont mises en action. A l'appui de ces vérités, viennent toutes les opérations de Frédéric, de Napoléon, et des plus grand»

hommes de guerre.

Sans doute le génie a une grande part aux succès, puisqu'il préside à l'application des règles reconnues , et qu'il saisit toutes les nuances dont cette application est susceptible; mais, dans aucun cas, l'homme de gé- .

nie n'agira contre ces règles : un général inhabile peut remporter une victoire contre les principes de l'art , cela se voit quelquefois, car il faut bien que de deux partis engagés un la remporte ; mais un pareil événement ne prouve que l'incapacité réciproque, ou le défaut total de tactique dans les deux chefs. Telles furent les batailles du moyen

Page 1