SECONDE GUERRE
CAHPAG5I DE 1744.
Prague est prié et abandonné.
L'Europe était toujours en combustion ; l'Autriche, en paix avec les Prussiens, et secondée par une armée anglaise et hanovrienne, menaçait le territoire français; Ma^«#»uérèse, naguère tremblante dans sa capitale, croyait déjà disposer des provinces de France, et dicter des lois à ses ennemis : elle refusa de reconnaître la diète de Francfort, qui avait donné la couronne impériale à l'électeur de Bavière.
Louis XV, ne pouvant plus faire agir ses armées dans l'Empire, s'était jeté dans les Pays-Bas. Et tandis qu'il y réduisait des places, l'Autriche prenait l'offensive la plus menaçante ; et son armée envahissait l'Alsace.
Le roi de Prusse avait profité de la paix |*our consolider sa puissance et augmenter ses forces. U s'était attaché à former ses troupes à de nouvelles évolutions, dont ses deux campagnes lui avaient fait sentir l'avantage. Mécontent de l'entrée des Anglais dans l'Empire, de leur réunion avec les Autrichiens, et surtout de la triple alliance signée à Wonns, le 10 septembre 1743, entre le roi d'Angleterre , la reine de Hongrie et le roi de Sardaigne, il jugea qu'il était temps de s'armer pour le maintien d'un équilibre politique et pour l'indépendance de l'empire germanique ; et résolut de recommencer la jjuerre en faveur de l'Empereur, dont l'élection était en partie son ouvrage. Une nouvelle alliance fut signée, le 12 mai, à Francfort, entre la France, l'empereur Charles VII,
l'électeur Palatin, le landgrave de Hesse-Cassel et la Prusse.
Frédéric partit de Berlin, le 1 S août, pour se mettre à la tête de se* troupes, montant à 70.000 hommes; il pénétra en Bohème, par la Saxe, tandis que le prince Léopold de Dessau y entrait par la Lusace, et le maréchal de Schwérin par la Silésie. L'armée se reunit devant Prague» , le 2 septembre, et l'investit : on y ouvrit la tranchée le 10; et six jours après, le général Harsch, se rendit prisonnier avec sa garnison, forte de 12,000 hommes : les Prussiens se répandirent ensuite dans toute la Bohême.
Marie-Thérèse menacée une seconde fois des plus grands malheurs, en fut préservée de nouveau par son énergie, le peu d'activité de ses ennemis et la divergence de leurs intérêts. Elle rassembla un corps de troupes pour couvrir momentanément l'Autriche et la Moravie, et fit une levée insurrectionnelle de 45,000 Hongrois. Par surcroît de bonheur, Louis AV, qui accourait des Pays-Bas en Alsace, avec un renfort, pour obliger le prince Charles à repasser le Rhin , tomba malade à Metz, et les maréchaux de NoaiUes et de Coigni laissèrent regagner la rive droite du fleuve aux Autrichiens, qui pri- »
rent sur-le-champ la route de Bohême, où Frédéric resta alors exposé seul à tous leurs coups. Le comte de Batyani s'était rendu d'Autriche en Bohême, avec 25,000 hommes, dont il remit le commandement au maréchal du Ti aun, qui enleva plusieurs quartiers prussiens. Lu comte de Pain lui amena ensuite un renfort de 20,000 Hongrois; mais celui-ci ne se trouvant pas en état de se mesurer avec ces forces, évita constamment de s'engager : enfin, le prince Charles de Lorraine arriva d'Alsace à la tête de 40,000 hommes, et fut joint, peu de jours après, par 24,000 Saxons, aux ordres du duc de Saxe-YVeissenfels.
Tant de moyens se trouvant réunis contre le roi de Prusse, il craignit d'être écrasé ou battu en détail ; et, après avoir cherché inu-
ÎNTHODICTIOV
tilement à livrer une bataille décisive, il se retira en Silésie, laissant dans Prague une garnison d'environ 1 1 ,000 hommes. Le général Einsiedel, sentant l'impossibilité de s'y maintenir, l'évacua dans la nuit du 25 au 26 novembre, en abandonnant presque toute son artillerie et ses munitions : il vint passer l'Elbe à Buntilau, et se dirigea sur Friedland par Leypa et Reichstadt. Arrivé à Kcichenberg, et trompé sans doute par ses guides, il tourna à gauche, et rencontra dans les montagnes, sur les frontières de Lusace, un corps Saxon commandé par le général Arnim, qui le resserra d'un côté, tandis que le chevalier de Saxe, qui l'avait poursuivi avec la majeure partie de l'armée du duc de Weissenfels, l'enveloppa de l'autre. Einsiedel n'était pas homme à perdre courage ; il se porta près de Hohwald, dans un terrain fort étroit, et persuadé qu'il est toujours assex tôt de se rendre, ses troupes restèrent sous les armes dans la neige jusqu'aux genoux, depuis le 11 jusqu'au 13 décembre, que le comte de Nassau vint le dégager à la tête d'une forte division. Einsiedel gagna nlors promptement Friedland, et arriva sur les frontières de Silésie avec 8 ou 6,000 hommes : la misère et la désertion avaient enlevé le surplus.
Ces désastres, essuyés par les Prussiens, Hrent concevoir à la reine de Hongrie l'espoir de reprendre la Silésie. En effet, ses troupes en envahirent la partie haute ; mais le prince Léopold de Dessau les en chassa, et les força bientôt à rentrer en Bohème.
Cette campagne fit beaucoup d'honneur au maréchal Traim, qui lutta avec sagesse, tant qu'il ne fut pas en forces contre Frédéric, et manœuvra habilement, après la reunion du prince Charles, pour forcer les Prussiens à quitter la Bohème. Alors, sans doute, il aurait pu faire de plus grandes choses ; mais il avait un adversaire qui n'elait point comme lui , subordonné au eon- >eil aulique. Frédéric, au reste, lui a rendu
justice, convenant qu'il en avait reçu de bonnes leçons.
Tandis qu'il luttait avec si peu de succès contre les forces de l'Autriche et de la Saxe, les Français employaient 70,000 hommes a faire le siège de Fribourg, qui ne pouvait être secouru par aucune armée ; le maréchal de Saxe commandait les troupes de Louis XV , en Flandre, et se maintenait contre l'armée anglo-hanovrienne.
CASPAGNI DR 1745.
Bataille* de Hohenfriedbery , de Soor et d* Kesselsdorf ; paix de Dresde,
Marie-Thérèse opposa à l'union de Francfort, l'alliance de Varsovie, conclue, le 8 de janvier, avec la Saxe, l'Angleterre et la Hollande. L'empereur Charles VII mourut, le 20, à Munich, où il était retourné. La paix fut signée à Fuessen , le 22 avril, entre le jeune électeur de Bavière et Marie-Thérèse, qui fit élire empereur le duc de Toscane, son époux, sous le nom de François I rr .
Les Autrichiens tentèrent une nouvelle irruption en haute Silésie, et s'emparèrent, par trahison, de la forteresse de Kosel.
Wallis pénétra dans le comté de Glati ; le prince Charles et le duc de Saxe-Weisscnfels rassemblèrent, près de Konigsgratz.
92,000 hommes, qu'ils mirent en mouvement peu de jours après ; et le prince d'Esterhazi, avec l'avant garde, marcha à Landshut le 27 mai. Le prince Charles de Lorraine pénétra en Silésie jusqu'à Bolkenhain, tandis que Frédéric rassemblait 60,000 hommes à Frankenstein.
Bataille de Hohenfriedberg.
L'armée prussienne vint occuper, le 29 mai, le camp de Reichenbach^ distant d'une petite marche de SchweidniU. Elle traversa cette forteresse le 1 " i/uin ; le»
corps do Dumoulin et de VVinteirfrltl, lor-
INTRODUCTION
nant l'avant-garde, occupèrent In hauteur ie Strigau, en deçà du ruisseau de ce nom.
jp comte de Nassau garnit le Nonen-Busch , >t l'armée campa dans la plaine entre Jauernck et Schweidnitx. L'avantage de ces portions permettait d'engager une bataille, ivec r espoir fondé d'obtenir de grand* uccès.
Nadasti et Wallis, qui commandaient avant-garde des ennemis, furent les preaiers qui se présentèrent sur les hauteurs Je Fribourg. Le prince de Lorraine était arrivé en Silésie par Landshut; de là. il avait poursuivi sa marche par Reichenau et Ilohcn-Bennersdorff, d'où il pouvait descendre dans la plaine par Fribourg, Hohcnfriedberg, Schwinahaus et Cander. Le roi alla reconnaître le terrain , et employa trois jours à faire préparer des chemins pour son armée, ôtant ainsi au hasard ce que la prudence pouvait lui dérober.
Le 3 juin, les généraux autrichiens et taxons tinrent conseil Quoiqu'ils découvrissent la plaine, ils n'aperçurent que des petits corps de l'armée prussienne ; la partie la plus considérable se trouvait couverte |>*r le Nonen-Busch et des ravins, derrière lesquels on s'était placé exprès pour les confirmer dans l'opinion qu'ils entreraient dans le pays sans résistance. Le prince de lorraine résolut de prendre position, le lendemain, près de Langenœls ; Wenzel- \ allis eut ordre de s'emparer du magasin de Schweidnits, avec son avant-garde, et de poursuivre les Prussiens sur Breslau : le duc de Weissenfels devait prendre Strigau , et se porter de là sur Glogau pour en faire le siège. Le prince de Lorraine ne s'imaginait pas qu'il aurait à combattre une armée de 70,000 hommes, résolus à ne pas lui céder un pouce de terrain.
Frédéric était, le 2, sur une hauteur en avant du camp de Dumoulin, d'où on découvrait un bout de celui des Autrichiens près de Reichenau, lorsqu'il remarqua une nuée de poussière descendre des montagnes
dans la plaine, et aller en serpentant de Cander à Fregebeutel et Ronstock. Bientôt l'on vit distinctement huit grandes colonnes : leur droite s'appuyait au ruisseau de Strigau, et tirait de là vers Ronstock et Hausdorff. Les Saxons, qui formaient la gauche, s'étendaient jusqu'à Pilgramshain. (Pl. l ro , n° 3. ) Dumoulin reçut ordre de lever le camp, à huit heures du soir, de passer le ruisseau de Strigau, et de se porter sur un rocher en avant de la ville. L'armée se mit en mouvement par la droite, sur deux lignes, dans le plus grand silence. La tétc des colonnes arriva à minuit auprès des ponts de Strigau, où l'on attendit que tous les corps fussent bien serrés. Le 4 juin, à deux heures du matin, le roi rassembla les principaux officiers de l'armée, pour leur donner les ordres suivants :
« L'armée se mettra incessamment en
• marche par la droite, sur deux lignes,
> pour passer la Strigau; la cavalerie se » formera vis-à-vis la gauche de l'ennemi,
• du côté de Pilgramshain. Le corps deDu- » moulin couvrira sa droite. La droite de
■ l'infanterie se rangera à la gauche de la
• cavalerie, vis-à-vis des taillis de Ronstock. » La cavalerie de l'aile gauche s'appuiera » au ruisseau de Strigau, bien en avant de
• la ville. Les 10 escadrons de dragons et
■ 20 de hussards, qui composent la réserve, » se porteront derrière le centre de la se-
> conde ligne, pour être employés où il
• sera besoin. Un régiment de hussards se » formera en troisième ligne, à chaque aile
• de cavalerie, pour en couvrir le flanc, ou
• servir à la poursuite.
■ La cavalerie chargera impétueusement » l'ennemi, portera ses coups au visage, et » ne fera point de prisonniers dans la cha- » leur de l'action. Après avoir renversé et » dispersé la cavalerie ennemie, elle re-
■ tournera sur l'infanterie, et la prendra en
• flanc ou à dos, selon que l'occasion s'en
> présentera. L'infanterie prussienne mar-
■ chera au pas redoublé ; et, pour peu que
INTRODUCTION
• les circonstances le permettent, elle fon-
■ dra sur l'ennemi à la baïonnette. S'il faut
• faire feu, elle ne tirera qu'à cent cinquante
• pas. Dans le cas où il aurait négligé de
• garnir quelques villages sur ses ailes ou
• sur son front, les généraux prussiens les
• occuperaient et les borderaient d'infante-
• rie, pour s'en servir à le prendre en flanc ;
• mais ils ne placeront de troupes, ni dans
• les maisons, ni dans les jardins, afin que » rien ne les gène dans la poursuite des
■ vaincus. >
Au retour des généraux à leurs postes , l'armée se mit en mouvement. À peine la tète commençait à passer le ruisseau , que Dumoulin donna l'avis, qu'ayant aperçu de l'infanterie sur une hauteur en face de lui, il s'était dirigé à droite pour se former sur une autre éminenee, d'où il débordait la gauche. Le corps découvert était saxon ; il avait eu ordre de prendre la ville de Strigau, et fut fort étonné de trouver des Prussiens devant lui. Le roi se hâta de faire établir, sur le mont Topaze, une batterie de 6 pièces de 24, dont le feu mit le désordre dans les rangs ennemis.
Le duc de Weissenfels s'avançait pour soutenir l'avant-garde ; ses troupes furent accueillies par une canonnade à laquelle elles ne s'attendaient pas. En même temps, Vaile droite de la cavalerie prussienne se forma sous cette batterie , les gardes du corps se liant à la division Dumoulin, et la gauche appuyant aux bouquets de bois de Ronstock. Deux charges consécutives culbutèrent la cavalerie saxonne, qui s'enfuit à la débandade ; les gardes du corps taillèrent en pièces les deux bataillons qui s'étaient présentés au commencement de l'affaire devant le corps de Dumoulin.
Alors les grenadiers prussiens et le régiment d'Anhalt attaquèrent l'infanterie du duc de Weissenfels dans les bouquets de bois, où elle commençait à se former, la délogèrent d'une digue, et traversèrent ensuite un étang pour attaquer la seconde
lijjne postée sur un terrain marécageux. Ce combat, plus meurtrier que le premier, fut terminé aussi vite ; les Saxons furent rais en fuite. Quelques bataillons se rallièrent en forme de triangle, sur une hauteur, pour couvrir la retraite ; mais la cavalerie prussienne de la droite, déjà victorieuse, arriva sur leur flanc, en même temps que l'infanterie déboucha du bois pour les assaillir. Le général Kalckstein vint encore, avec quelques troupes de la seconde ligne, déborder les Saxons, qui, dans cette extrémité, n'attendirent pas l'attaque, et s'enfuirent. Le corps du duc de Weissenfels fut ainsi totalement dispersé avant que la gauche de l'armée fût formée. 11 s'écoula encore plus d'un quart d'heure avant que cette gauche s'engageât avec les Autrichiens.
On avertit le prince de Lorraine, à Hausdorf, du feu d'artillerie et de mousqueterie qu'on entendait ; mais, croyant que c'était le duc de Weissenfels qui attaquait Strigau, il ne tint aucun compte de cet avis. On lui dit enfin que les Saxons étaient en fuite, et couvraient la campagne ; alors il ordonna à l'armée d'avancer. Les Autrichiens marchaient à pas comptés entre le ruisseau de Strigau et les bosquets de Ronstock, dans une grande plaine conpée de petits fosses.
Dès que le margrave Charles et le prince de Prusse furent à portée , ils les chargèrent vivement, et les firent plier. Les grenadiers autrichiens se servirent alors avec intelligence des fossés dont nous venons de parler, et auraient opéré leur retraite en ordre, si le régiment des gardes ne les eût charges deux fois à la baïonnette.
L'aile droite se trouvant ainsi dégagée, le roi lui fit faire un changement de front, pour la porter sur le flanc et les derrières des Autrichiens. Ce mouvement éprouva quelques obstacles ; les troupes traversèrent avec peine les bois et les marais de Ronstok ; et lorsqu'elles débouchèrent pour attaquer l'ennemi, la gauche des Prussiens avait déjà gagné beaucoup de terrain ,
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quoique sa cavalerie eût essuyé un contretemps; la brigade du général Kiau, forte de 10 escadrons, s'etant rompue après avoir passé le pont do ruisseau de Strigau. Néanmoins ce général prit le parti d'attaquer la cavalerie ennemie, sans balancer; et, soutenu heureusement par la réserve, il culbuta tout ce qui voulut lui résister, et donna au comte de Nassau , qui commandait la touche, le temps de faire passer cette aile au gué.
Dès que celui-ci eut formé ses troupes, il chargea le reste de la cavalerie ennemie placée devant lui, et la mit en dérouie. Le général Polcotz contribua beaucoup à ce succès, en se glissant avec son infanterie dans le village de Fregebeuiel, d'où il fil un feu de inousqueterie qui la prit en flanc, la mit en désordre, et prépara sa défaite. Le général Gésier, qui commandait la seconde ligue, «'apercevant qu'il n'y avait là aucuns lauriers à cueillir, revint sur ses pas, traversa les intervalles de l'infanterie prussienne, se forma ensuite sur trois colonnes, et fondit sur les Autrichiens avec impétuosité. Une partie des régiments de Marshal, Braun, Tungern, Collowrath , Trauu et Wurmbrand , furent taillés en pièces ; 4,000 hommes se rendirent prisonniers, et les vainqueurs s'emparèrent de 66 drapeaux. Une charge aussi brillante mérite d'être rapportée dans les fastes prussiens.
Les dragons de Bareith s'y couvrirent de gloire.
Cette belle action eut lieu à l'instant où la droite des Prussiens se portant sur le flanc du prince de Lorraine, complétait le désordre de ses troupes. Tout se débanda et s'enfuit vers les montagnes ; les Saxons se retirèrent par Seiffersdorf : le corps de bataille des Autrichiens se sauva par Cander, où ils s'arrêtèrent pour prendre quelque repos.
Les trophées des vainqueurs, dans celte journée, furent À généraux, 300 officiers et 7,000 hommes prisonniers; 76 drapeaux, 7 étendards, 8 paires de timballes et 60 ca-
uons. Les Autrichiens y perdirent 8,000 hommes tués ou blessés.
L'arrière-garde du prince de Lorraine , composée des corps de Wallis et Nadasti , qui n'avaient point combattu , occupait les hauteurs de Hohenfriedberg, d'où on crut qu'il serait téméraire de vouloir la déloger. Les Prussiens garnissaient celles de Cander ; mais les hauteurs de Hohenfriedberg commandaient leur gauche. Frédéric jugea donc qu'il fallait faire un pont d'or à l'ennemi.
L'armée suivit, te 6, le corps de Dumoulin, et se porta sur Landshut, d'où elle prit ensuite le chemin de Fricdland et de Nachod. Le camp des Autrichiens était derrière l'Elbe, entre Schmirsitz et Jaromirs.
Les combinaisons de Frédéric pour la bataille de Hohenfriedberg sont, sans contredit, des plus savantes. On doit les plus grands éloges à l'habileté avec Inquelle il sut choisir sa position, afin d'attendre l'armée ennemie au débouché des gorges. On voit, par la relation, que l'aile gauche ennemie, formée de Saxons, était déjà accablée avant qu'on eût rien disposé pour la soutenir. Lorsqu'elle eut été mise hors de combat , le centre fut alors attaqué de front et sur son extrême gauche , par une masse de forces imposantes ; il était donc difficile qu'il ne fut pas battu et culbuté, avant même que l'attaque bien combinée de la cavalerie commandée par Gésier, ne vint mettre un terme à sa résistance. Jamais l'emploi des troupes ne présenta une application plus exacte des principes. Si le système des grandes opérations de Frédéric avait été au niveau de son système de bataille, l'armée autrichienne eût été détruite, car celle du roi était une des plus belles qu'il ait jamais eues; mais, à cette époque, on ignorait l'art de profiter de la victoire, et on méconnaissait l'immense avantage de pousser vivement une armée battue.
Frédéric ne jugea pas devoir rester longtemps devant la position formidable que le
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prince Charles avait prise près de Konigsgralt. Le manque do vivre», occasionné par les courses des fameux partisans Trenk, Kranqnini et Nadasti, joint à la saison avancée, engagèrent le roi à se rapprocher de la Silésie. Il vint camper, le 19 septembre, à Staudenti près de Soor. (Pl. 1", n°4.)
Par une contradiction singulière, le prince Charles ne crut pas, comme le roi, la saison trop avancée pour opérer ; il le suivit, et vint camper, le 29, à Konigshof. L'armée prussienne, réduite à 20,000 hommes, par plusieurs grands détachements qui couvraient la Silésie et ses communications , évita de s'engager, loin de ses frontières, contre des forces trois fois plus nombreuses , et prit le parti de se rapprocher des montagnes.
Bataille de Soor.
Les troupes reçurent ordre de se mettre eu mouvement, le lendemain 30 septembre, ;i dix heures. Mais à quatre heures du matin, pendant que le roi dictait aux généraux les dispositions de la marche, un officier vint l'avertir que les grand'gardcs de la droite découvraient une longue ligne de cavalerie , qu'ils jugeaient devoir précéder toute l'armée ennemie. Quelques officiers rapportèrent , l'instant d'après , que plusieurs corps autrichiens commençaient à se déployer vers le flanc droit. Sur ces nouvelles, les troupes prirent les armes, et le roi se rendit aux grand'gardcs, pour juger de l'état des choses. Il faut, pour se faire une juste idée de la bataille de Soor, se représenter exactement le terrain sur lequel elle eut lieu. (Pl. l re , n° -4.) L'armée, avant la bataille, avait sa droite, qui s'étendait de Prausniti au chemin de Trautenau, appuyée à un petit bois gardé par un bataillon de grenadiers; le village de Burckersdorf, devant elle, n'était point occupé, parce qu'il est situé dans un bas- fond, et que les maisons en sont isolées : ce ravin régnait jus-
qu'à l'extrémité de la droite, et séparait le eamp d'une hauteur asscx élevée qui s'éten doit depuis le chemin de Burckersdorf jusqu'à Prausnitz, et sur laquelle on avait placé les hussards et les gardes du camp. Le front de l'année était couvert par le village do Staudenti, au delà duquel régnaient des montagnes et des bois tenant à la grande foret de Kœnigs-Silva. La gauche de la petite armée prussienne s'appuyait à un ravin impraticable. Deux chemins menaient à Trautenau : l'un, en laissant Burckersdorf à gauche, passait par un petit défilé, et traversait ensuite une plaine ; l'autre partant de la gauche de l'armée, suivait une vallée remplie de défilés, et conduisait à Trautenau , plutôt par des sentiers que par une route.
Lorsque le roi arriva à ses grand'gardcs, il vit que les Autrichiens commençaient à se former, et jugea plus téméraire de se retirer à travers les défilés , en face d'une armée supérieure, que de l'attaquer, malgré l'extrême infériorité du nombre. Le prince de Lorraine avait compté qu'il prendrait le parti de la retraite, et son plan reposait sur cette supposition. 11 voulait engager une forte affaire d'arrière-garde, et il était probable qu'elle lui réussirait ; mais Frédéric trouva plus glorieux d'être écrasé en vendant chèrement sa vie , que de périr dans une retraite qui eût assurément dégénéré en déroute.
Malgré le danger de manœuvrer devant un ennemi déjà rangé en bataille, les Prussiens firent un changement de front à droite, pour présenter une ligne parallèle. Cette manœuvre délicate se fil avec un ordre et une célérité inconcevables ; mais le roi ne put opposer qu'une ligne aux Autrichiens, qui en avaient trois. Il fallut même que le déploiement s'exécutât sous 28 bouches à feu, et cependant rien ne déconcerta le»
Prussiens ; nul ne quitta son rang. Quelque diligence que l'on employât à se former ainsi, la droite demeura exposée , pre*
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d'un* demi-heure, au canon de l'ennemi, avant que la gauche fût entièrement sortie du camp. Cette opération terminée, le maréchal de Buddenbrock reçut ordre d'attaquer avec la cavalerie, ce qu'il exécuta sans balancer. Les Autrichiens avaient mal choisi leur terrain ; la cavalerie , acculée à un ravin très-encaissé, était pressée sur trois ligues , à peine à vingt pas de distance l'une de l'autre. Leurs escadrons ayant fait feu, suivant leur usage, ils furent culbutés mr le ravin et sur leur infanterie, avant d'avoir le temps de mettre le sabre à la main.
Cela devait arriver, car la première ligne renversée se jetait nécessairement sur la seconde, celle-là sur la troisième, et il n'y avait point d'espace où ces corps, qui comptaient 50 escadrons, pussent se reformer.
La première brigade de l'infanterie de la droite des Prussiens, animée par ce succès, s' étant hâtée imprudemment d'attaquer les batteries autrichiennes dont nous avons parlé, 28 pièces, chargées à mitraille, eclaircirent, dans un moment, ses rangs, et les firent plier : 5 bataillons, dans lesquels consistait toute la réserve, arrivèrent fort à propos ; ceux qui avaient été repoussés se reformèrent auprès d'eux; et, d'un effort commun, ces 10 bataillons emportèrent la hauteur et la batterie. Alors on aperçut une grosse colonne d'ennemis qui descendait des hauteurs de leur droite, pour s'emparer de Burckersdorf. Le roi les prévint, en bordant ce village d'un bataillon de Kalckstein; on mit le feu aux maisons les plus éloignées , pour le couvrir, pendant que I infanterie de la gauche se formait derrière. Ce bataillon ainsi soutenu fit un feu bien nourri, et la colonne se dispersa. La cavalerie de la droite des Prussiens étant devenue inutile à l'endroit où elle se trouvait, « cause du précipice dans lequel elle avait jeté les Autrichiens, on laissa les cuirassiers de Buddenbrock et quelques hussards pour suivre l'infanterie de cette aile en seconde liffne. Vingt escadrons furent portés à la |
gauche de l'armée pour y renforcer celte aile, tandis que l'infanterie de la droite prenait celle des Impériaux en flanc, et la menait ballant devant elle, sur l'extrémité opposée. Les gardes, qui étaient au centre de la ligne, conduites par le prince Ferdinand de Brunswick, attaquèrent alors une hauteur que les ennemis tenaient encore.
Ce poste, quoique escarpe et couvert de bois, fut emporté; mais ce qu'il y eut de singulier, c'est que le prince Louis de Brunswick le défendait contre son frère, qui se distingua beaucoup dans celle occasion.
Le terrain n'offrait que des ravins et des hauteurs, ce qui donnait lieu sans cesse à de nouveaux combats, car les Autrichiens s'efforçaient de se rallier dans toulcs les positions; enfin, repousses à plusieurs reprises, la confusion devint générale; et à la retraite succéda la déroute. Taudis que l'armée prussienne, victorieuse, poursuivait les vaincus à grands pas , les cuirassiers de Bornstedt, qui combattaient à la gauche, enveloppèrent le régiment de Dainnilz et un bataillon de Collowralh , prirent 10 drapeaux, et firent 1,700 prisonniers. Le reste de la cavalerie de la gauche ne put atteindre les escadrons autrichiens, qui se retirèrent en assez bon ordre dans la forêt de Kœnigs-Silva. La poursuite finit au village de Soor, en arrière duquel se trouve ccite forêt, où il eût été imprudent de suivre l'ennemi. C'était bien assex qu'un corps de 18,000 hommes en eût battu au delà du 40,000. Les Prussiens eurent 3,000 hommes hors de combat. Les vaincus perdirent 22 pièces de canon, 10 drapeaux, 2 étendards, 30 officiers et 2,000 prisonniers ; le nombre des tués et blessés s'éleva à 6,000.
Cette bataille est sans contredit une des plus glorieuses pour Frédéric. En jetant un coupd'œil sur le plan, on verra que sa disposition de combat fut à peu près oblique, comme à Leuthen , et en échelon sur la droite, comme à Uoheufriedberg. H mit en action sa droite renforcée contre l'extrême
mnouiaiov
gauche de l'ennemi, tandis que la gauche, refusée, tint en échec le reste de l'armée. La ligne autrichienne, prise par son extrémité, fut battue successivement comme à Lissa .
et le village de Burckersdorf eut la même importance relative queLeuthen : je renvoie dono mes lecteurs aux chapitres VI et VII, qui traitent de cette bataille mémorable.
Toutes les observations que j'y ai faites, sont applicables à la bataille de Soor.
La mauvaise saison engagea le roi à prendre ses quartier» d'hiver en Silésie. 11 éprouva quelques pertes en repassant les montagnes. (10 octobre.) Après avoir remis le commandement au prince Léopold d'Anhalt-Dessau, il se rendit à Berlin le 18, et il avail conclu, le 26 d'août, avec l'Angleterre, la convention de Hanovre.
Les cours de Vienne et de Dresde projetaient une campagne d'hiver ; le lieutenant générai comte de Grune amenait, des bords du Rhin, 10,000 Autrichiens destinés k marcher par la Saxe sur Berlin . tandis que la grande armée du prince Charles s'y porterait par la Lusace.
Frédéric , désespérant de faire rentrer dans son alliance le roi de Pologne, électeur de Saxe , qui fournissait de* troupes à la cour de Vienne, avait fait rassembler, dans le duché de Magdebourg, sous les ordre* du prince d'Anhalt, une armée qui avait pris ses quartiers dès le 15 d'octobre. Celle des Saxons, postée près de Leipsick, suivit vet exemple , de manière cependant à pouvoir se reunir en vingt-quatre heures.
Le roi, ayant pénétré le dessein des ennemis, résolut d'agir lui-même oftensivement.
L'armée du prince d'Anhalt . forte de 24,000 hommes, se rassembla aux envii ons tle Halle; et Frédéric partit, le 16 novembre, de Berlin pour la Silésie , où il joignit ses troupes cantonnées le long du Bober, entre Bunlzlau et Lœwenberg. Le monarque, sentant tout le prix du temps, prit ses mesures pour opérer sans délai. Il se mit en mouvement le 22, arriva le 23 à Nauin-
bourgsur la Queiss, traversa cette rivière, et pénétra en Saxe , à la tète de »8,000 hommes. Il enleva, le même jour, un quartier de Saxons à Gros-Uennersdorf, leur prit 6 drapeaux, 4 canons et plu* de 900 hommes. Le 25. il s'empara des magasins que les alliés avaient rassemblés à Gorlitt pour leur grande expédition.
Le roi de Pologne, alarmé de l'approche des Prussiens, quitta Dresde et se réfugiu « Prague. Le prince Charles, ayant perdu ses magasins, rentra en Bohême, le 37, par Gabel ; mais il ne renonça pas à son dessein, et se proposa de revenir en Saxe par Aussi g et Peterawald. Frédéric écrivit, à cette occasion, au prince d'Anhalt à Leipsick : « J'ai
• frappé mon coup en Lusace, frappes, le
• vôtre à Leipsick, et je compte vous revoir
• à Dresde. »
Le prince d'Anhalt décampe de Halle, la nuit du 38 au 29, pénètre subitement en S.ixe, chasse, le 29, le général Sibilaky de Skeuditt, déloge , le même jour, le lieotenanl général Renard des retranchements construits près de Leipsick, et force cette ville à capituler le lendemain. Il marche, le 1 M décembre, à Eulenbourg ; l'armée arrive le 6 à Torgau.
Le roi, qui était en Lusace, voulant joindre le prince d'Anhalt par Meissen, lui ordonna de s'approcher de cette ville, et fit prendre les devants au lieutenant général Lehwald, avec -40 escadrons et 10 bataillons, faisant environ 10,000 hommes. Alembeck , général-major saxon , qui occupait Meissen avec des grenadiers, fut sommé, le 13, par Lehwald, d'un côté, et de l'autre, par le prince, qui s'était mis en marche la veille. Cet officier se retira pendant la nuit, et joignit l'armée saxonne campée à Kesselsdorf, à une lieue de Dresde, bobs les ordres du maréchal Rutowski, au nombre d'environ 25,000 hommes , sans compter le corps autrichien du général Grune. Lehwald passa l'Elbe et joignit le prince d'Ashalt-Dessau. Il semblait pressant d'opérer,
INTRODUCTION
car le prince Charles campait déjà entre l'irna et Plaucn, avec In grande armée. Le prince d'Anhatt résolut donc d'attaquer les Saxons, sans attendre l'arrivée du roi, se flattant de les battre avant que fa jonction arec les Autrichiens pût s'effectuer. Le général prussien attaqua, près de Wilsdruf, un poste avancé de l'ennemi, qui se retira sur kessclsdorf. Le* Saxons, postés près de cette ville, avaient à leur droite le corps auxiliaire autrichien du général Grune, fort de 10,000 hommes. La gauche de Rutowski était couverte de 80 gros canons, et son centre de 80 pièces de divers calibres, sous le feu desquelles le prince d'Anhalt rangea son armée en bataille, parallèlement à celle de l'ennemi. Trois bataillons de grenadiers et un régiment d'infanterie engagèrent Faction en attaquant le village de Kessclsdorf, défendu par tous les grenadiers saxons. Le feu de leur artillerie obligea les Prussiens d'abandonner une hauteur couverte de glace, dont ils s'étaient emparés.
Ils se rallièrent, revinrent à la charge, et furent repoussés une seconde fois avec beaucoup de perte.
Les grenadiers Saxons sortirent alors de Kessclsdorf pour les poursuivre ; mais une division de dragons prussiens fondit sur eux, les repoussa et les força à regagner en désordre leur premier poste. Lehwald , qui conduisait l'aile droite de l'infanterie, les serre de près, s'empare de leurs batteries, occupe les hauteurs voisines de Kes- «elsdorf ; et, par ce mouvement, tourne le flanc de l'ennemi , qui , enfilé dans toute l'étendue de son front, par le feu des Prussiens, est bientôt rais en déroute. En même temps, le prince Maurice d'Anhalt-Dessau traversait un ravin profond, avec 9 bataillons de l'aile gauche, et enfonçait la droite des Saxons. Ces braves troupes résistèrent vaillamment; mais, forcées à s'enfuir vers Dresde, elles joignirent ensuite le prince de Lorraine, et se réfugièrent avec lui en
Le général Grune prit la même route, sahs avoir eu la moindre part à l'action ; et l'année victorieuse campa , à l'entrée de la nuit, entre Leuteriu et Frank en. Elle eut 3,000 hommes hors de combat ; la perte des Saxons fut de 4,800 tués ou blesses, 5 généraux, 300 officiers et 8,000 soldats prisonniers, 48 canons et 8 drapeaux.
Le jour de la bataille, le roi arriva à Bfeissen; le 16, ses troupes passèrent l'Elbe, et il marcha avec son infanterie à Wilsdruf.
Le lendemain il joignit le prince d'Anhalt devant Dresde, où commandait le lieutenant général Bosc, qui tenta en vain d'obtenir une capitulation, et fut obligé d'ouvrir les portes de la ville, et de se rendre prisonnier de guerre avec 4,000 hommes.
La paix fut conclue le 25 , à Dresde, entre l'impératrice, le roi de Pologne, électeur de Saxe, et le roi de Prusse, par la médiation de sir Williers, ambassadeur d'Angleterre. La Silésie et le comté de Glati furent de nouveau assurés à Frédéric, conformément au traité de Breslau. Pendant que le roi terminait cette campagne glorieuse sans le secours d'aucun allié, les Français restés à peu près oisifs sur le Rhin , portèrent leurs plus grands efforts vers la Flandre , où le maréchal de Saxe gagna la célèbre bataille de Fontenoy , sur l'armée anglo-hanovrienne, conduite par le duc de Curaberland.
La paix de Dresde laissa à Frédéric un repos d'environ dix années, pendant lesquelles il ne se passa aucun événement remarquable. Il avait fini la guerre avec une armée d'environ 90,000 combattants, qu'il augmenta en silence, persuadé que la cour de Vienne saisirait la première occasion de lui arracher la Silésie. Un trésor plein et bien administré concourait, il est vrai, à consolider sa puissance ; mais il sentit que ces moyens ne rempliraient ce but qu'imparfaitement, s'il manquait de généraux instruits dans l'art de la guerre. Il s'attacha donc à les former dans des camps d'instruc-
ÎNTHOMICTIO*.
lion, dont il retira un double avantage; car, en même temps qu'il instruisait ses officiers , ses troupes devinrent les plus ma* uœuvrières de l'Europe. Sa cavalerie, surtout, atteignit un degré de perfection, peutêtre, plus étonnant encore que celui de son infanterie. Ce fut dans cet intervalle qu'il rédigea la fameuse instruction à ses généraux qui est entre les mains de tous les officiers.
Je n'étcudrui pas plus loin mes réflexions sur ces campagnes, attendu que je ne les rapporte ici que comme accessoires; j'observerai seulement que les projets des généraux autrichiens furent moins compassés que dans la guerre de sept ans, pendant laquelle la science militaire fit réellement un pas rétrograde dans les armées impériales.