CHAPITRE VIII
Opérations contre les Russes et les Suédois ; bataille de Jœuerndorf. Maximes sur les attaques isolées.
Frédéric , informé que l'impératrice Elisabeth avait adhéré au traité de Versailles , fit marcher une armée d'environ 30,000 hommes aux frontières de Prusse du côté de la Russie. Le maréchal Lehwald , qui la commandait, rassembla ses troupes dans le courant du mois de juin , s'avança jusqu'à Insterbourg , et poussa un détachement sur Mérael afin d'observer l'ennomi.
L'armée russe était composée d'environ
40,000 hommes d'infanterie et 10,000 de cavalerie, sans compter les Cosaques et autres troupes irrégulières. Elle se mit en mouvement dans le mois de mai, et marcha sur quatre colonnes contre les frontières de Prusse : trois de ces colonnes traversèrent la Pologne , et la quatrième se porta sur Mérael, dont elle devait former le siège, sous les ordres du général Fernior. L'amiral Lewis fut chargé de protéger cette entreprise , avec une flotte qui portait 9,000 hommes de débarquement, destinés à bloquer la ville par mer. L'un et l'autre arrivèrent à la fin de juin devant Mérael.
La place capitula le S juillet ; elle procurait des avantages considérables aux Russes , en leur donnant une place d'armes pour y former des dépôts, qu'ils alimentaient facilement par le moyen de leur flotte. Us furent ainsi à même de poursuivre leurs opérations avec vigueur, ce qui, sans cela , eût été impossible. Toute l'armée se réunit ensuite sous les ordres du maréchal Apraxin, sur les rives de la Russ, et pénétra jusque sur le Prégel.
Le maréchal Lehwald quitta alors Insterbourg, se retira derrière le Prégel le 8 août, et campa entre Ranglach et Buschdorf, avec 22 bataillons et 50 escadrons. En avant de j sa position se trouvait une forêt épaisse j coupée par trois routes, qui conduisaient nu ! camp des Russes; la première gardée par les hussards de Malachouski , longeait le fleuve; les deux autres étaient si larges qu'on y pouvait marcher sur front de division : la lisière du bois entre ces routes , quoique très-touffue et impénétrable, fut néanmoins surveillée par des piquet».
{Voyez ftl. XI.)
L'armée russe passa le Prégel près de Noi kitten , et campa entre ce village et le bois, dans un ordre assez irrégulier; In cavalerie de l'aile droite en avant de Weinoten, jusqu'à Mischullen ; la droite de leur infanterie à Weinoten ; le front suivait de là en arrière et au travers du taillis jusque
TRAITÉ DKS GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
sur Schlosberg , de manière que l'aile gauche de l'infanterie appuyait au petit ruisseau d'Auxine, dont les rives sont escarpées et difficiles : la cavalerie de l'aile gauche , et leurs troupes légères se trouvaient entre Sitterfeld et le bois de Norkitten. Dès que l'ennemi eut occupé ce camp , le maréchal Lehwald le reconnut avec une petite escorte : mais comme il lui fut impossible de découvrir autre chose que le camp des Cosaques, celui de la grande armée étant hors de vue; il envoya les généraux Schorlemmer et le prince de Holstein , avec 38 escadrons et 2 bataillons de grenadiers, par le chemin d'Almenhausen , afin de prendre des renseignements exacts sur cette position. Les bataillons furent placés à l'issue de la route, un peu en arrière dans le bois , et la cavalerie avança dans la plaine. Pendant cette expédition, l'armée resta sous les armes : la reconnaissance ne put se faire avec toute la précision nécessaire, et l'on prit le camp de Sitterfeld pour celui de l'aile gauche ennemie, quoiqu'il n'y eût que des troupes légères. L'attaque fut fixée au lendemain, et ses dispositions reposèrent sur ces mauvais renseignements .
Tandis que ceci se passait, le maréchal informé qu'on apercevait un grand nombre de fourrageurs sur la droite, résolut de les couper , et marcha à cet effet avec quelques troupes , pour renforcer le général Schorlemmer. L'armée , par un malentendu , et contre le véritable esprit de ses ordres , se mit aussi en marche, et se forma même dès qu'elle eut débouché du bois. Les Cosaques s'aperçurent bientôt de ce mouvement ; on tira plusieurs coups d'alarme dans le camp des ennemis qui prirent les armes ; mais comme ils restèrent dans l'inaction, le maréchal eut le temps de faire rentrer l'armée. Le général Schorlemmer tint encore en avant du bois , et fut salué de quelques coups de canon.
On a prétendu que le maréchal aurait mieux fait d'attaquer l'ennemi ce jour-là |
que de renvoyer l'affaire au lendemain.
Tempelhof est d'un avis contraire, et pense qu'il ne faut jamais précipiter une telle opération lorsqu'on est trop inférieur en nombre.
Le maréchal avait présumé de la reconnaissance faite, que l'aile gauche des Russes était la plus faible, et présentait le plus d'avantages pour une attaque; la droite se trouvait effectivement couverte par un grand nombre d'étangs et de marais saignés , que l'on ne pouvait passer que sur des chaussées longues et étroites.
On fixa donc cette attaque au lendemain 30 août. L'armée se forma en trois colonnes serrées sur le centre , pour déployer. La première, composée de la droite de l'infanterie, marcha par sa gauche. La deuxième, composée de la gauche de l'infanterie, marcha par sa droite. Ces deux colonnes précédées de 1 5 escadrons, se dirigèrent ensemble sur la route d'Almenhausen, laissant ce village à droite. La troisième colonne, composée de 35 escadrons , se dirigea à gauche par l'autre route.
Dès que l'armée eut passé le bois, elle déploya la première colonne à droite, la deuxième et la troisième à gauche. Après la formation elle fit halte un instant. L'ennemi restait absolument tranquille, on n'aperçut pas même une védette; il tira, peu de temps après, le coup de réveil, et l'armée prussienne marcha en bataille jusque devant Jœgerndorff.
Pendant ce temps, les Russes avaient un peu changé leur position, et rapproché leur gauche de Sitterfeld ; on a su depuis qu'ils comptaient l'abandonner, et se porter sur Allenbourg , faute de vivres. Dans ce dessein, le général Liewen occupa Sitterfeld, le 20, avec une division, en attendant que l'armée eût fait ses dispositions pour le suivre le 30 au matin. Le maréchal Lehwald, qui projetait d'attaquer l'aile gauche , rencontra ainsi le milieu de la ligue ennemie, [ et fit prolonger la direction de l'armée à
droite pour atteindre cette aile gauche. La cavalerie de l'aile droite attaqua, sur ces entrefaites , les Cosaques qui étaient devant die, et les culbuta sur leur infanterie. Les dragons de Holstein percèrent même cette infanterie, enlevèrent une batterie de huit pièces, et sabrèrent tout ce qui opposait de la résistance; mais ils se trouvaient trop éloignés de la ligne pour pouvoir se maintenir. Le maréchal, qui avait placé presque toute la cavalerie sur sa gauche, sans qu'on pût en pénétrer le motif, s'aperçut alors qu'il en manquait à la droite, et ordonna seulement à 5 escadrons de s'y porter rapidement. L'ennemi ayant dirigé son artillerie et des renforts contre celte cavalerie de la droite, la força à la retraite.
Sur ces entrefaites, l'infanterie prussienne pénétra dans le bois, et enleva plusieurs batteries : l'aile gauche s'empara de la grande batterie, et poursuivit l'ennemi la baïonnette au bout du fusil. Cette infanterie rencontrait toujours de nouveaux obstacles, de nouvelles batteries : le comte de Romaniow étant arrivé dans le même instant avec la réserve des Russes , à travers les bois, décida enfin un mouvement rétrograde.
La cavalerie de l'aile gauche avait aussi obtenu de grands succès au commencement de l'action : dès que les hussards de Malachousky eurent reconnu le bois, une partie de la cavalerie le traversa, le reste en Iongea la lisière, attaqua les escadrons russes, les jeta sur leur infanterie, et les poursuivit; mais elle tomba alors sous le feu d'une nombreuse artillerie, qui l'obligea à revenir ; elle protégea ensuite la retraite de l'armée , qui s'effectua sans être inquiétée.
Les Prussiens, comme les vaincus le font ordinairement, ont cherché à voiler leur défaite en l'attribuant en grande partie à la fumée des villages incendiés qui les empéehaient de distinguer les objets, et qui fit que la seconde ligne tira sur la première; ils auraient mieux fait d'avouer que la va-
E Vlll. 117
leur opiniâtre des troupes russes triompha des efforts de l'armée prussienne.
Les Russes évaluèrent leur perte à 800 tués et -4,260 blessés. Les généraux Lapuchin, Sybin, Kapenist étaient au nombre des premiers, et les généraux Liewen, Tolstoi, Bosquet, Villebois . Manteufel , Weiman, Plemanikow, parmi les derniers. Ils estimèrent celle des Prussiens à 8,000 tués, blessés ou prisonniers.
Le maréchal Lehwald se retira à Wehlau, son adversaire resta dans son camp jusqu'au 6 septembre, et fit ensuite quelques démonstrations pour tenter le passage de l'Aile à Kriedland, contre la droite des Prussiens ; mais elles furent sans succès. L'armée russe se mit alors en marche le 1 1 , et évacua entièrement la Prusse, à l'exception de Mémel; sans qu'on en pût pénétrer le motif : le résultat de sa courte campagne, et celui des opérations des Français, ferait croire que ces deux puissances étaient entrées dans la coalition, plutôt pour sauver Frédéric que pour hâter sa ruine.
Les Suédois firent encore moins que ces deux alliés. Le général Urgern passa la Peene à la tête de 17,000 hommes, s'empara de Denunin, Anclam, des îles Usedom et Wollin, et pénétra dans la Poméranie prussienne, où il n'avait devant lui que la garnison de Steltin, forte de 2 à 3,000 hommes; mais Lehwald étant arrivé au secours de la place, les repoussa sous le canon de Stralsund avant la fin de décembre.
Observations sur la bataille de Jœget ndorf.
La discussion de Teinpelhof relative à la reconnaissance de la position des Russes , est à mon avis incompréhensible. Si leur armée occupait celle dont l'auteur a fait la description , il est certain que l'extrême gauche appuyait près de Sitterfeld, et la reconnaissance était juste; car on ne cherchait pas la gauche des troupes réglées, mais celle de la ligne. Or, cette extrémité se trouvant
TRAITÉ DKS GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
fort au delà de Siltcrfeld, il faut nécessairement qu'on ait pris le centre pour la gauche, ou que l'armée ait fait un mouvement pendant la nuit.
Quoi qu'il en soit, cette bataille offre une nouvelle preuve que l'instruction des troupes prussiennes, sans le génie de Frédéric, était un bien faible moyen de victoire. Elle intéresse parce qu'elle vient à l'appui de plusieurs maximes présentées dans le cours de cet ouvrage. L'armée exécuta un des déploiements combattus dans le chapitre V, et dont elle aurait pu se dispenser, si les combinaisons premières eussent été meilleures. En jetant un coup d'œil sur l'ordre de marche , on verra que les deux colonnes principales se déployèrent en ordre d'attaque sur les 3 bataillons du centre, qu'elles marchèrent l'une contre l'autre, et évitèrent ainsi les inconvénients des colonnes séparées de Guibert ; il faut convenir , cependant, que si le maréchal n'avait eu pour se former qu'un terrain parallèle à sa première position, et de mqnie front, il eût fort bien appliqué cette manœuvre ; d'où Ton conclut qu'elle n'est bonne que dans un pareil cas.
Les dispositions du maréchal Lehwald caractérisent sa médiocrité, il parait n'avoir pas eu de but déterminé ; car on ne saurait prendre pour une combinaison de l'art, la démonstration de deux régiments sur la gauche de l'ennemi, surtout en considérant leur isolement du reste de la ligne.
Enfin, les circonstances de cette journée offrent de grands rapprochements avec celle de Kollin. Dans toutes les deux, les attaques furent isolées , les armées engagées sur tout leur front, et les troupes destinées à gagner les flancs, trop éloignées de la ligne. La seule différence, c'est que le nombre de ces troupes fut beaucoup plus faible à Jœgerndorf, et qu'à l'autre bataille, les taules provinrent de l'exécution, et non des combinaisons.
Ce fut la même cause qui Ht perdre à
Jourdan la bataille de Stockach en 1 799 , tandis que le corps de Saint-Cyr était engagé dans un mouvement beaucoup trop étendu sur le flanc des Autrichiens. En attendant que ces preuves puissent être mieux développées par l'historique des dernières campagnes, j'exposerai quelques idées relatives aux différentes actions de la campagne de 1757.
La bataille de Kollin, celles de Leuthen et de Jœgerndorf, ainsi que la discussion sur l'ordre oblique, insérée au chapitre précédent, prouvent que , pour assurer le succès d'une attaque bien combinée et renforcée au point le plus essentiel, il importe de refuser l'aile affaiblie. Cette manœuvre est non-seulement nécessaire, pour tenir hors de portée de l'ennemi, la partie faible de la ligne ; mais encore, parce qu'elle donne la facilite de faire soutenir le point d'attaque principal par les troupes qui composent cette partie. Ainsi , au lieu d'envoyer cette aile échouer contre des forces supérieures , on a l'avantage de l'employer à décider la victoire.
Il résulte de la même cause, qu'il est dangereux d'attaquer une ligne par ses deux extrémités, à moins qu'on ne soit très-supérieur en nombre, attendu que, si une colonne était renforcée, l'ennemi pourrait accabler l'autre et rétablir l'équilibre des chances ; d'ailleurs, on ne saurait déborder les extrémités d'une ligne, égale en force, avec des divisions suffisantes, sans étendre beaucoup la sienne, et isoler les attaques ; c'est ce qu'ont également prouvé les batailles de Neerwinden , en 1 793 , et de Stockach , en 1799.
Enfin, on doit poser en principe, qu'une attaque de front est toujours inutile, lorsqu'on peut établir un effort concentré sur l'ertrëmite d'une ligne, car alors de simples démonstrations suffisent.
Nous terminerons ici la relation de la campagne de 1 7257, dans laquelle Frédéric frappa deux coups de maître, et déploya