‹ Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un recueil des principes les plus importants de l'art de la guerre, rédigée sur de nouveaux documentsChapitre 9 sur 196 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

seule restait à défendre. Le maréchal le sentit bien ; mais ne s'aperçut pas qu'il serait difficile de s'y maintenir, et qu'en repoussant les Prussiens, on n'aurait pu les poursuivre, même avec de l'infanterie. Cette position, considérée relativement au projet qu'il avait de secourir les Saxons, était la moins propre à en assurer la réussite, parce qu'il n'aurait pu les délivrer par aucune manœuvre, lors même que l'ennemi eût été battu. Celui-ci avait en effet le choix de plusieurs camps, d'où il aurait empêché toute communication entre les Autrichiens et Pi ma.

Tetnpelhof a employé trois longs chapitres pour détruire les reproches de Lloyd ; •es raisonnements ne sont pas toujours justes. Toutes les opérations ont leur côté faible ; il faut se borner à juger, si les combinaisons ont eu pour but l'application des principes de l'art, et si elles ont produit les plus grandes chances de succès. Sous ce point de vue les raisonnements de Tcrapelhof sont lourds, compassés, et pour la plupart ne détruisent point ceux de Lloyd.

11 est incontestable que le roi avait 122 bataillons et 211 escadrons prêts à entrer en campagne. En laissant 12 bataillons et 40 escadrons en Prusse ou en Poméranie, outre les garnisons des places, il aurait eu 110 bataillons et 180 escadrons pour envahir la Moravie, où il ne se trouvait pas plus de 30 à 36 bataillons; il n'en serait pas resté davantage en Bohème, et ce faible corps n aurait eu aucune communication avec le reste des Étals héréditaires et des forces de l'Autriche. Vienne occupé ou menacé, la ligue du Danube gardée , l'Empire eût été ueutre, le roi aurait pu inéroe y lever des hommes et de l'argent : l'exemple de la inai-

(I) La guerre d'invasion calculée sur une échelle l'i-oporlioniK-c u\i\ niiiNCiis d'ogres, ion cl de défense, lorsqu'elle est appliquée surtout aui Étal*

son d'Autriche abaissée jusque dans sa capitale, eût fait trembler le reste des coalisés; et n'ayant à craindre aucune force organisée, c'était ce qu'il y avait déplus grand, déplus décisif à tenter. Si cette entreprise eût échoué, on ne devait rien espérer du résultat de la guerre, lorsque toutes les armées autrichiennes seraient réunies, et liées avec celles des Russes, des Français et de l'Empire.

L'invasion de la Saxe, d'un intérêt trèssecondaire, fit beaucoup d'ennemis au roi.

Tempelhof, voulant en justifier les combinaisons , compte le nombre de charrettes qu'il aurait fallu pour trainer des vivres à la suite de l'armée , si elle eût formé une entreprise en Bohême ou en Moravie : je sais bien, qu'au temps où il écrivait , ce calcul était compte pour tout, et que les projets lui étaient subordonnés ; mais c'est justement une preuve que l'art avait fait un pas rétrograde. La guerre nourrit la guerre , disait César ; ses invasions rapides dans les Gaules, dans l'Helvétie , en Italie , prouvent que son armée vivait des ressources du pays. Plusieurs grands capitaines avaient fait aussi des invasions. Les Cimbres , les Huns et les Francs dans les Gaules ; les Maures en Espagne ; Gustave-Adolphe et ses successeurs en Allemagne, marchaient sûrement sans boulangerie ni grands magasins. Un génie comme Frédéric pouvait calculer que 90,000 hommes destinés à une offensive rapide , vivraient aisément dans un pays riche , fertile, et nourrissant 5 à 6 millions d'habitants. Il ne s'agissait que de U ou 16 marches décisives, sauf à remplir les magasins ensuite.

La campagne de Napoléon en 1809, démontre la supériorité du système de guerre d'invasion sur les opérations méthodiques usitées au temps du roi (1). On en a vu le résultat brillant malgré une position moins

| limitrophes et non a des distances inouïes, triomphera toujours des autres système-, qu\»u voudrait ' lui opposer.

TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES

avantageuse. Frédéric avait ses masses prêtes, que ses ennemis n'étaient pas rassemblés. Napoléon, au contraire, arriva en Bavière presque sans troupes , et trouva 400,000 Autrichiens sur l'offensive, depuis les rives de i'Adige jusqu'à celles de l'Elbe : on peut juger ce qu'il eût fait dans une position semblable à celle du roi en 1756.

Tempelbof relève le reproche que Lloyd fait à Frédéric de n'avoir pas mis la cavalerie au centre de sa ligne à Lowositx. L'auteur prussien pense que la solidité d'une ligne de bataille dépend de l'union des parties, et que deux ailes d'infanterie seraient isolées, si la cavalerie qui ne peut donner partout, ni soutenir une attaque contre les trois armes combinées, était forcée à se retirer. Il cite la fameuse bataille de Hochstedt, où Harlborough força le centre de la cavalerie française, et obligea les bataillons qui étaient dans Blenheim à mettre bas les armes. En thèse générale ses observations peuvent être justes , surtout si on les applique à une ligne de bataille déployée; mais si on a des corps d'infanterie formés en colonnes d'attaque avec des réserves , la ligne a plus de consistance ; et je crois alors qu'on peut sans inconvénient placer des corps de cavalerie entre ces masses d'infanterie, particulièrement si on ne déploie pas les premiers.

Le reste des observations de l'auteur prussien est relatif aux causes politiques qui empêchèrent Frédéric d'entrer en campagne plutôt , ou aux reproches de Lloyd. Cette lutte hypothétique, basée sur de vieilles maximes , n'est plus d'aucun intérêt , et je ne crois pas devoir la rapporter. Je terminerai ce chapitre , en relevant une assertion de Tempelhof : suivant lui Frédéric, en poussant les Autrichiens sur Vienne, s'éloignait de sa base d'opérations, et s'affaiblissait , tandis que les Autrichiens devenaient plus forts en se rapprochant de la leur. Le principe est juste en général, mais il en fait une application outrée. Une ligne d'opérations

lointaine s'affaiblit certainement à mesure de son éloigneraient des frontières : cela s'applique surtout à des débarquements , à des incursions dans un pays qui n'est pas limitrophe de la nation envahissante. Telles pouvaient être les courses d'Alexandre ; celles de Charles XII en Ukraine /(es lignes d'opérations des forces autrichiennes et espagnoles en Flandre, depuis trois siècles, et en général , toutes lés expéditions qui conduisent au travers de plusieurs'nations plus ou moins étrangères. Hais ce n'était pas ici le cas, il n'y a pas plus de douxe marches de Neiss à Vienne; et, si l'on considérait une opération sur le Danube comme une entreprise lointaine, il faudrait en conclure qu'une armée ne doit jamais dépasser ses frontières. Il s'agissait d'ailleurs d'accabler de petites armées avec une masse , et non pas de les refouler sur le centre de leurs forces. En marchant un peu vivement, les deux corps de Moravie et de Bohême eussent été successivement accablés, poursuivis, et en majeure partie détruits. Censurer une telle entreprise, serait blâmer la conduite du roi à Rosbach, et lui reprocher d'avoir attaqué les tètes de colonnes de Soubise avec sa masse, parce qu'il risquait de refouler ces têtes sur le centre et sur la queue des colonnes qui, par ce moyen, auraient formé elles-mêmes une masse.

Au reste, si les vues de Lloyd étaient dans le fond assex justes, il les a accompagnées de projets inconcevables. H voulait faire marcher une petite armée en Hongrie, une autre sur le Mein et le haut Danube, tandis qu'on aurait assiégé Vienne, et réduit les princes de l'Empire. On ne reconnaît point là le génie de l'auteur, ni les maximes qu'il a présentées dans d'autres occasions; on s'étonnera surtout qu'il voulût porter un corps sur le Mein et le haut Danube pour contenir les Français et les princes de l'Empire ; car ces détachements, insuffisants ou compromis si la France était en mesure, et inutiles dans le cas contraire, eussent en-

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