Ucrèce, VI v.J24S^m
LA PB6TE A ATHÈNfô. î 83
les progrès de Tépidémie. La DiTinité, sourde au prières et aux incantations, laissait les Athéniens se débattre sans secours et sans espoir contre ce fléau impitoyable. Tous , citoyens , métœques , esclaves, étrangers, femmes, enfants, vieillards, périssaient en foule, - « comme des troupeaux, » dit Thucydide ^ I es maisons entières se trouvaient ainsi dépeuplées. Les malades en proie à d'atroces souffrances tombaient dans les rues, sur les places. Les yeux injectés de sang, le visage à la fois rouge et livide, le corps couvert de phlyctènes et d'ulcères, dévorés par une chaleur interne intolérable, ils rejetaient les vêtements les plus légers et se traînaient nus du côté des fontaines pour y étancher leur soif ardente. Quelques-uns rendus fous par la soif et la chaleur qui les consumaient se précipitaient dans des puits. Pour éviter la contagion, des citoyens se séquestraient dans leur demeure ; frappés cependant de la peste, ils expiraient seuls, loin de tout secours. D'autres mouraient sur l'agora, dans les rues , dans les édifices publics. La ville entière était jonchée de cadavres et d'agonisants. Les temples même et les enceintes sacrées étaient souillés de corps morts. On ne pouvait suffire aux funérailles, soit inhumations, soit incinéra-r
]. Thucydide, II, 51.
184 HISTOIRE D'aLCIBIADS.
lions. La flamme des bûchers s'ièteigaait sons lepoids des cadavres qu'on y entassait. De nombreux corps restaient sans sépulture, objets d'horreur non-seulement pour les hommes» mais encore pour les chiens et les oiseaux de proie qui n'osaient s'en approcher» et qui désertèrent l'Attique pendant l'intensité de la maladie ^
Les survivants se partagèrent alors en deux classes. Les uns, et c'était le plus grand nombre, se livrèrent à tous les excès. Voyant sans cesse la mort qui les mena* çait, ils ne pensèrent plus qu'à jouir et à jouir vite. Ils ne prenaient plus la peine de poursuivre un but honorable, car ils doutaient de vivre assez longtemps pour y parvenir. Mais avant de mourir, ils voulaient user largement de toutes les voluptés. A.llier le proGt rapide et le plaisir effréné, tel était pour eux le KoXoxoYaOov ^ Les autres étaient ceux qui, déjà atteints par l'épidémie et revenus à la santé, se considéraient comme armés contre le fléau. Ils se multipliaient
1. Thucydide, II, 47-54, 57-59; Diodore de Sicile, XII, 45; Plutarque, PericUi, XXXII-XXXIII; Lucrèce, VI, ¥.1211, sq. — Sur la nature de cette épidémie, qui était une sorte de fièvre éruptive, différente de la Tariole et éteinte aujourd'hui, voir Krauss : DisquUUio de na* tura morhi Àthenientium, Stuttgart, 1831, in-8. et la savante Iniro* duction aux Œuvres d'Hippocrate, de M. Litlré, tome I, p. 172, sq.
2 Thucydide, H, 53.
COITDAMNATION DE PÉRICLiS. 185
aupr^ des malades et des moribonds, les soignant, les consolant, les ranimant*. Alcibîade, dont on sait les indomptables penchants à la débauche et dont les détracteurs les plus acharnés ont toujours reconnu le courage, dut se faire remarquer également dans les deui classes : à la tète de celle-là, le premier de celleci ; aussi ardent à se plonger dans Torgie qu'à secourir les malades au péril de sa vie.
Cette horrible épidémie, l'invasion des Péloponnésiens, les ravages des dèmes et des terres de PAttique, tous ces maux joints à la perpective d'une longue guerre excitèrent les Athéniens contre celui qu'ils accusaient, sans trop d'injustice peut-être, d'avoir provoqué les hostilités en contractant Falliance Gorcyréenne et en maintenant avec une rigueur exagérée le décret contre les Mégariens. Les ennemis de Pérlclès, à la tête desquels était le démagogue Kléon ', profitèrent de rirritation qui régnait contre lui parmi les citoyens, et le traduisirent devant le dikasterion(430 av. J. G.) \ II fut condamné à une forte amende, et, consé-