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masse des citoyens ; ce qui eût violé la souveraineté populaire. L'auteur de CEsprit des Lois remarque qu'à Athènes, Tostracisme fut une chose admirable et qu'à Syracuse, il fit mille maux *. C'est qu'à Syracuse, cette condition d'une majorité écrasante n'existait pas et que les Siciliens se bannissaient sans cesse les uns |es autres, n'obéissant qu'à l'envie et aux rancunes privés •.
L'ostracisme est la forme suprême de la toute-puissance du peuple. C'est ^'application de la Raison d'Ëtat par la démocratie *. Mais dans ce mode de procédure, qui bouleverse toutes les idées de droit et de justice.
1. a La loi de Tostracisme fut établie à Athènes, à Ârgos et à Syracuse. • A Syracuse elle fit mille maux, parce qu'elle Tut faite saos pru- « dence. Les principaux citoyens se bannissoient les uns les autres en I se mettant une feuille de figuier à la main ; de sorte que ceux qui « avoient quelque mérite quittèrent les affaires. A Athènes, où le « législateur avoit senti Textension et les bornes qu'il de voit donner < à la loi, l'ostracisme fut une chose admirable : il falloit un si « grand nombre de suffrages , qu'il étoit difficile qu'on exil<lt quel- « qu'un dont l'absence ne fût pas nécessaire. » Montesquieu, de V Esprit des lois , XXIX, 7.
2. Cf. sur l'ostracisme syracusain ou pétalisme, Uesychius, s. y. ilt- TaXioiAoç; Etymologicum magnum, s. v. '£xf uXXof op^aai ; Plutarque^ Dionys.^ l; Diodore de Sicile^ XI^ 87.
3. « L'ostracisme, dit Aristote, est utile aux gouvemants, et même «.juste au point de vue des gouvernements basés sur l'égalité; mais « il n'est certainement pas juste dans l'idée absolue de la justice. » De poltUic. UI, 9.
dans ce mode de votation où la plupart des citoyens ne savaient contre qui il fallait voter, quel r61e important devaient jouer la calomnie et la corruption I Quelle arme terrible un habile chef de parti avait dans i'osracisme pour combattre ses adversaires 1
Les principes fondamentaux de la constitution de la République Athénienne étaient : l'égalité des citoyens, ramovibilité des magistratures, la responsabilité des magistrats^ la souveraineté du peuple, inamovible et irresponsable.
A Athènes, l'égalité n'était pas un mot mais un fait. TûQt citoyen, quelle que fût sa fortune, quelle que fût sa naissance, était astreint aux mêmes devoirs et aux mêmes obligations, jouissait des mêmes droits et des mimes privilèges. Nul ne pouvait s'exempter du service militaire ; chacun devait concourir à la défense de la patrie, selon ses moyens, avec la lance du cavalier, la pique de l'hoplite, ou la rame du matelot. Xais chacun aussi participait directement au gouver-
nement de la chose publique et pouvait aspirer aux plus hautes fonctions de l'État. Sï le sort faisait sortir son uom de l'urne, ou si le Peuple assemblé le nommait, le dernier Athénien devenait stratège, comme Kléon , et il s'immortalisait à Sphaktérie , archonte éponyme, comme Eutbymène> et il donnait son nom à l'année.
Le Gens^ devenu exclusivement financier, n'était institué que pour faire peser tous les impôts directs smr les riches. Ainsi établi, s'il lésait l'égalité, c*était au profit de la classe ouvrière. La rétribution des fonctions publiques et l'indemnité d*un triobole, alloué à tout citoyen jugeant dans les tribunaux ou votant à l'Assemblée, permettaient au plus pauvre de remplir les emplois de l'État et d'exercer ses droits judiciaires et ses droits politiques. Sans cette rétribution et sans cette indemnité, si injustement attaquées par Aristophane et par tous les ennemis de la démocratie athénienne , les citoyens qui vivaient du labeur quotidien n'auraient pu distraire de leur journée de travail les heures nécessaires pour se rendre au Sénat, à l'Assemblée ou au Tribunal ; ils n'auraient pu ainsi participer à la toute-puissance politique et judiciaire que la loi leur reconnaissait. Seuls les citoyens aisés auraient administré, auraient voté et auraient jugé;
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et la démoeratie athénienne, gouvernée par une seule classe de citoyens, fût rapidement devenue une véritable oligarchie.
L'amovibilité des magistratures et la responsabilité des magistrats étaient, dans la constitution athénienne^ des principes non moins absolus que l'égalité des citoyens. Toutes les charges de l'État étaient annuelles. L'année expirée^ le titulaire devait se démettre de ses fonctions et rentrer dans la vie privée, à moins que l'Assemblée du Peuple, jugeant favorablement sa condaite, ne le renommât à ces mêmes fonctions. Sounnt un citoyen était renommé plusieurs fois de suite à une charge publique. Ainsi Périclès fut au moins trente fois stratège, Alcibiade environ dix fois, et Phocion quarante-cinq fois.
Le magistrat athénien n'était pas seulement amo- Tîble chaque année et- révocable chaque jour, il était encore, du plus grand au plus petit, absolument responsable de ses actes. A sa sortie de charge, il devait justifier de sa conduite devant le Conseil des Ginq*Gents
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et rendre compte de sa gestion devant le Collège des Logistesy qui était une sorte de Cour des Comptes. Là, il avait à répondre aux avocats de Tadministration ou Sungraphes. S'il ne sortait pas victorieux de cette enquête, l'amende, la confiscation, la prison, le bannissement, la mort même était son châtiment. Quand on songe qu'à l'expiration de son ministère, le fonctionnaire public devait comparaître devant les Logistes et les Cinq-Cents, et que, de plus, tout citoyen avait le droit de déposer une accusation contre lui» lorsqu'il était encore en fonctions ou lorsqu'il venait de les résigner, on comprend que, pour qu'un magistrat pût être renommé ou même pût quitter sa charge avec honneur, il fallait véritablement qu'il y eût été impeccable.
Le mouvement annuel des fonctionnaires et leur responsabilité avaient l'avantage de faire rentrer chaque année dans le sein du Peuple les pouvoirs qui lui appartenaient comme souverain, et qu'il ne déléguait de cette façon que temporairement et sous contrôle. De leur côté, les fonctionnaires, ayant sans cesse la crainte de n'être point maintenus dans leur charge, l'année révolue, et même d'être traduits en justice par les Légistes, ne ménageaient ni le zèle ni l'activité qui devaient leur assurer le salisfecit de ces magistrats,
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sinon la réélection. Us ne s'abandonnaient pas à riocurie que provoquent souvent les sinécures inamovibles. Ils considéraient leur place, non comme leur propriété, mais comme une courte , difficile et périlleuse mission. A Athènes, exercer des fonctions publiques, ce n'était pas s'être utile à soi-même; c'était bien réellement servir TËtat.
Les orateurs anciens appelaient le Peuple Athénien
le Souverain du Pnyx. C'est qu'à Athènes, le Peuple exerçait véritablement la souveraineté, en ce qu'il possédait à la fois le pouvoir délibératif ou législatif et le pouvoir exécutif.
Lorsque, comme dans la plupart des républiques modernes, ces deux pouvoirs sont séparés, il n'y a pas souveraineté absolue pour le Législatif. Il ne fait que légiférer et il laisse à l'Exécutif la toute-puissance exécutrice, avec une grande initiative dans l'exercice de ce pouvoir, puisque l'Exécutif, sans consulter le Législatif dont irémane, prend telle mesure et nonune tels magistrats qu'il veut pour assurer l'exécution des
décrets du Législatif. Il n'y a pas non plus souveraineté pour l'Exécutif. Quelle que soit la puissance d'exécution et, en certains cas, d'initiative que lui concède le Législatif, il n'en reste pas moins subordonné aux décisions de celui-ci. La lutte qui, au grand préjudice de la liberté, éclate souvent entre ces deux pouvoirs, est la preuve manifeste que ni l'un ni l'autre n'a la souveraineté.
A Athènes, il n'en était pas ainsi. L'Assemblée populaire était seule souveraine. C'était elle qui édictait les lois et promulguait les décrets ; c'était elle qui les faisait exécuter par des magistrats, nommés par elle, responsables devant elle, et chargés, chacim en ce qui k concernait^ sous la surveillance du Conseil des Cinq-Cents, de l'exécution de ces lois et de ces décrets. L'Assemblée, il est vrai, déléguait une partie de son pouvoir exécutif au Conseil des Cinq-Cents, mais sous l'acception la plus stricte du terme. Ce sénat, qui était avant tout un corps délibératif, puisqu'il avait à élaborer les travaux de l'Assemblée et qu'il était, en la personne de son chef, l'Ëpistate des Prytanes, le Président de l'Assemblée , avait bien quelques attributions d'un corps exécutif; mais il n'avait nulle initiative. Il ne pouvait nommera aucun emploi public, sinon à quelques ofûces infîmes, ni décerner aucune
lécompense, ni prendre aucune mesure administrative importante. Ciomme pouvoir délibératif, le Conseil des Cinq«€ents était subordonné à la puissance législative, que seule 1* Assemblée exerçait; comme pouvoir exécutif, le Conseil n'avait que la surveillance et non la direction de l'exécution des décisions de l'Assemblée. Aiosi le Peuple gardait pleinement sa souveraineté ; il était à la fois tête et bras, législatif et exécutif.
De même que toute œuvre des hommes, la constitution athénienne avait sa grandeur et ses vices. Les anciens qui laconnaissaient bien l'ont vivementattaquée ;les modernés, qui la connaissent moins bien, Font généralement glorifiée. Notre devoir n'était pas de la juger; nous avons seulement tenté ici de la résumer et de Texpliquer. C'est l'histoire d'Athènes à l'époque d'Alcibiade qui fera juger en toute connaissance de cause la constitution athénienne; car on la jugera là, non dans sa théorie, mais dans son application. Quel que soit d'ailleurs le jugement qu'on porte sur cette constitution» on ne pourra pas nier qu'elle n'ait été la plus démo-
cratique * de toutes les constitutions républicaines du passé et du présent ; et on se souviendra que les Athéniens, régis par ces institutions, si dangereuses qu'elles paraissent, ont donné au monde ce siècle de gloire qui a été justement appelé : le Rêve de l'Humanité.
« n n'a jamais existé de véritable démocratie, a dit < J. J. Rousseau \ et il n'en existera jamais. S'il y
1. L*esclayage, voilà la seule objection des écrivains'de l'école de Joseph de Maîstre i la démocratie athénienne, n n'y avait point démocratie puisqu'il y avait esclavage, et sans l'esclavage il ne saurait y avoir de démocratie. C'est spécieusement déplacer la discussion. L'esclavage une fois admis, il n'y a plus à s'occuper que des citoyens vis-à-vis des citoyens et non des citoyens vis4-vis des esclaves. A Athènes, l'esclavage violait la fraternité humaine; il ne. portait pas atteinte à l'égalité civique. Les esclaves, étrangers pour la plupart, n'avaient pas à participer aux droits des citoyens. Ainsi, l'esclavage n'infirme nullement la démocratie des Athéniens.
Quant à la seconde proposition du dilemme, que l'esclavage était une condition absolue des démocraties antiques, elle n'est pas irréfutable. Tout d'abord l'esclavage semble résoudre la redoutable question sociale. Mais la guerre servile qui menace les pays où il y a l'esclavage n'est pas moins à craindre que la guerre sociale. D'ailleurs à Athènes, malgré l'esclavage, les citoyens pauvres étaient en majorité sur les citoyens riches. Pour un chevalier ( limeùç ) il y avait dix mercenaires (OYjTiç). L'esclavage ne désarmait donc pas le socialisme. L'esclavage au reste n'existait pas que dans les démocraties comme Athènes* il existait aussi dans les monarchies comme la Perse et dans les aristocraties comme Sparte. Si Athènes eût été gouvernée parla monarchie ou par l'oligarchie, elle eût^ eu des esclaves. On ne doit pas considérer l'esclavage comme la base des sociétés antiques, mais comme un de leurs éléments secondaires.