PRÉFACE. YU
Ce n'est pas à dire que ce livre, qui est plus l'histoire d'une époque que l'histoire d'un homme^ soit un panégyrique. Si en racontant l'histoire d'Athènes après la mort de Périclès, nous donnons la place la plus importante à Alcibiade^ c'est qu'il fut en effet le premier de son temps ^ c'est qu'il en fut la vivante personnification. Et s'il nous arrive parfois de lui rendre justice^ comme nous rendons justice à d'autres hommes politiques^ atténués ou calomniés comme lui^ c'est l'impartialité qui nous le commande.
Ce livre que nous avons commencé à Athènes^ deux ans avant la guerre, a été souvent interrompu et souvent repris. Peut-être en a-t-il perdu dans Tensemble ce qu'il en a gagné dans les détails. Nous ignorons si les événements politiques auxquels nous avons assisté et la vie de soldat que nous avons menée ont pu nous faire voir plus juste sur plusieurs points de l'histoire d'Athènes et sur plusieurs faits de la vie d'Alcibiade. Nous savons seulement que rien n'a modifié nos idées sur la République Athénienne; nous savons que quelle que soit la similitude^ plus apparente que réelle^ de l'époque d'Alcibiade avec la nôtre, nous nous sommes gardé des allusions* Lorsqu'on s'efforce de voir le temps présent dans le temps passé, on risque fort de ne plus voir que le temps présent. On fait alors œuvre de pamphlétaire et non œuvre
ym PRÂFACS.
d'historien. L'histoire des peuples morts a de grands enseignements pour les peuples vivants^ mais à condition qu'elle soit un tableau fidèle et immuable^ aux lignes précises, aux couleurs exactes^ de l'époque évanouie ; qu'elle ne soit pas un miroir d'acier bruni, ha ngeant et servile, marqué de traits vagues et de hachures indécises, où chaque siècle puisse à son gré se reconnaître.
Comme l'a dit très-excellemment Augustin Thierry, « c'est une faute que de transporter « les idées, les mœurs et l'état politique de « son temps dans le récit des temps passés. » Pour nous, loin de voir notre époque, nous avons au contraire tenté de nous abstraire dans l'époque de la guerre du Péloponnèse, afin, selon le précepte historique de Cornélius Nepos, de dépeindre les Grecs d'après les idées grecques \ Si donc on trouve des allusions dans ce livre, elles sont faites bien inconsciemment; et nous pourrions citer nombre de phrases, qui passeront sans nul doute pour des allusions aux derniers événements, et que nous avons écrites des mois avant que le premier coup de canon ait été tiré contre l'Allemagne.
Voltaire, qui ne citait jamais ses sources dans
1 non admirabuntUTt nos in Graiorum virtutibus exponendis
mor$i eorum sùutos.
PRÉTACE. IX
ses livres d'histoire^ disait que l'historien doit cacher les matériaux d'une œuvre comme l'architecte cache les fondations d'un monument. Mais avant Voltaire^ Montesquieu^ qui n'avait rien dit, avait toujours cité ses sources avec le plus grand soin. La postérité a donné raison à tous les deux^ puisqu'on lit Voltaire et puisqu'on lit Montesquieu. Cependant^ il semble que surtout dans les livres sur l'antiquité la méthode de l'auteur de la Grandeur des Romains a prévalu ; au lieu que le système de Voltaire a été condamné par ce mot de Chateaubriand : « On ne peut pas croire l'historien N sur parole. » C'est pourquoi nous nous sommes rangé sans hésitation à la coutume de l'érudition contemporaine en indiquant en note, quand les textes mêmes^ que nous avons toujours sous les yeux^ ne sont pas nécessaires^ auquel cas nous les citons^ les autorités sur lesquelles nous nous appuyons*.
1. A cause da grand nombre d'éditions des auteurs anciens, nous ne cîtoos pas la pagination qui change à chaque édition, mais le Hyre, le chapitre, le paragraphe ou le vers, s'il s'agit d'un poGte , qui restent à peu près les mêmes dans toutes. Pour Platon cependant, nous citons la pagination, d'après celle qu'a donnée Henri Estienne et qui depuis l'édition des Deux'Ponii a été suivie par tous les éditeurs.
Quand nous citons les auteurs modernes, dont en général les éditions diffèrent peu, nous les citons au contraire le plus souvent par la tomaison et la pagination.
Nous nous sommes servi pour les auteurs grecs des éditions Tauschnitz ou Didot, sauf pour quelques auteurs sacrés et quelques