CHAPITRE DIXIÈME
Erfiirt et Friedricbdiani.
Pendant qu'Alexandre voyait la Finlande à ses pieds, il continuait à songer à Constantinople. Étant très intime avec le comte Gaulaincourt, l'ambassadeur français, il revenait sans cesse dans ses conversations avec lui sur ce sujet, appelant le petit territoire sur lequel se trouve placé l'ancien Stamboul ^l^* langue de chât^. n demandait avec instance une entrevue avec Napoléon. Ce dernier avait, en attendant, commis une action aussi noire que le meilrtre du duc d'£ughien; il avait attiré à Bayonne les Bourt)onB d'Espagne et les avait dépouillés de leur trône. L'Autriche protesta contre cette trahison, mais Alexandre trouva cette fois-ci assez juste qu'on se débarassât de ses ennemis naturels. „La petite langue de chat'^ ne lui sortait pas de la tête et confondait ses idées sur le point de justice en politique. Sa mère cherchait à le, détourner de l'entrevue avec Napoléon, le menaçant d'un sort pareil à celui de Charles YI
D'ALBXAimRfi I». 85
et de Ferdinand, mais le Tzar insista sur le congrès que Napoléon décida devoir se tenir à ErAirt et que l'Empereur de Russie fixa lui-même pour le 27 octobre 1808. Napoléon avait été puni pour sa conduite eaà Espagne par la capitulation du générsd Dupont à Bayne, il voulait prendre sa revanche, retirer ses troupes de la Yistule poiu* les porter sur l'Ëbre, et voulait, à cette fin, s'assurer du dévoûment d^Alexandre.
L'entrevue impériale dura dix jours, y compris une partie de chasse à Ettersbourg. Alexandre plaida chaleureusement la cause du roi de Prusse, mais Napoléon ayant besoin d'argent, ne réduisit que de vingt millions la contribution de cent quarante millions dont il avait frappé la Prusse, et doijna deux ans au lieu d'un pour le payement de cette somme.
L'empereur Alexandre ne cessa de revenir sur le sujet de Gonstantinople. Le comte Bazoumovsky qui venait de succéder à Budberg au ministère des af^ faires étrangères montra une telle impatience sur ce point, que Napoléon' exprima son étonnement, et Alexandre répondit que son ministre avait besoin de civilisation comme ses autres sujets. Napoléon avait aussi à se plaindre du général Tolstoy ministre russe à Paris qui n'était qu'un vantard militaire. Aussi fut-il remplacé par Kourakine aux boutons en diamants et aux voitures à 7,000 roubles. La diplomatie russe allait à l'école de Talleyrand qu'un lord anglais a appelé de la crotte dans un bas de soie. M. de
Talleyrand traita plus adroitement la question du mariage que Bazoumovsky ne traita celle de la langue du chat. Je me demande si en cédant Constantinopleon n'aurait pas obtenu la grande-duchesse et vice versa? J'ose dire que oui; or qui veut le but doit vouloir le moyen, et une diplomatie trop fine pour réussir ne vaut doublement rien. Au lieu de cela, on concéda à Alexandre les Principautés et l'on échoua sur la question du mariage. Eh bien, la Moldo-Valachie n'appartient pas encore «à la Russie, Constantinople n'appartenait pas à Napoléon! Peut-être même qu'en le cédant, Alexandre n'aurait pas su le prendre, car la campagne en Turquie fut menée pitoyablement. On nous dira sans doute que le mariage avec l'archiduchesse valait bien autant pour Napoléon, sans lui imposer les mêmes concessions. Mais nous aimons à croire qu'Alexandre n'aurait pas abandonné son beau-frère avec la facilité avec laquelle François abandonna son gendre. Quoiqu'il en soit, à l'ouverture que lui en lit Napoléon, Alexandre protesta de son amitié pour lui, mais lui assura que -si le champ de la politique lui appartenait, le gouvernement de la famille revenait à sa mère. Or l'Impératrice-mère n'en voulait pas entendre parler; cependant, il est certain qu'un tel mariage aurait épargné à la Russie l'invasion de 1812, et les mariages des familles régnantes sont du domaine de la politique..
Une troupe de comédiens était venue de Paris
D'ALEXANDRE l**'. 87.
à Ërfurt, mais la comédie la plus intéressante se joua dans la salle, lorsque, au vers de Corneille:
„L'ainitië d*flii grand homme est un bienfait des dieux^S
Alexandre se leva et serra la main de son vainqueur, qui prit cette effusion pour de la bonne monnaie. Cette diplomatie du Tzar valait mieux que l'autre.
La nouvelle de l'armistice conclu par le comte Buxhœvden arriva à l'empereur Alexandre pendant son séjour à Erfurt, et il le rejeta de suite, l'appelant une grande faute. En eflFet, le temps qu'il avait duré, les Suédois l'avaient employé à se fortifier; et le partisan colonel Sandels rejoig:nit le comte Clingspor, le nouveau commandant suédois en Finlande. A l'ouverture des hostilités, les Russes rencontrèrent donc de nouvelles difficultés. Us perdirent beaucoup de monde en forçant le passage de la rivière, et le général prince Dolgorouky, qui donnait de grandes espérances militaires, fut au nombre des tués. B fut heureux que l'ennemi ne défendit point la forte position de Khimangsk. A Idensalmi, les Eusses furent attaqués par un corps de partisans, pendant la nuit, et y perdirent 764 hommes en tués et blessés*).
Le 25 octobre (v. st.) la bataille de Kalioki décida du sort de la Finlande. Les Suédois poussaient déjà des cris de triomphe, lorsque les renforts russes
*) Le -poète russe Batuchkoff fut présent à ce combat et parle dans ses poésies de la terrible nuit d'Idensalmi.