‹ Histoire d'Alexandre ier, empereur de RussieChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

1810 et 1811.

Les guerres contre la France et la Suède ont détourné notre attention des questions intérieures que Fempereur Alexandre n'avait pas perdues de vue, et il est temps que nous y revenions.

La mission de Rézanoff au Japon n'eut pas de succès, les Japonais n'ayant jamais eu l'intention d'entrer en relations commerciales avec les Russes, qui les avaient mal compris. L'ambassade du comte Golovkine en Chine n'atteignit pas son but non plus, et revint sans avoir mieux fixé les frontières des deux empires. Mais l'expédition de Krusenstem qui rentra en 1805, a par ses découvertes, jeté du renom sur la marine. russe.

Le 1 janvier 1810 (v. st.) Alexandre publia un manifeste organisant le Conseil d'État. Il devait être divisé en quatre départements: législation, guerre, affaires civiles et ecclésiastiques et économie publique, n y avait, en outre, une chancellerie sous les ordres

D'AL£XANDfiE 1**. 95

du secrétaire de l'empire, une commission pour la formation des lois et un comité des pétitions. Ces quatre départements «siégeant ensemble formaient l'as* semblée générale — plénum^ présidé par l'Emperexir ou par son délégué. Tous les ministres en étaient membres et devaient lui présenter leurs rapports. Les projets de nouvelles lois étaient soumis au premier département 9 les affairée^ militaires et navales étaient du ressort du second, la police et la justice du troisième et les finances du quatrième. Le plénum avait à décider, en dernier ressort, de la paix ou de la guerre, des recettes et des dépenses, des changements aux lois; chaque secrétaire d'État avait un collègue. f

Le feldmaréchal Munich avait dit qu'il voyait un vaeuum entre le trône et le sénat, et le conseil de l'Empire avait sans doute à remplir ce vide; mais ce vide existe plutôt entre le trône et le peuple auquel Pierre-le-Grand avait l'habitude de s'adresser dans toutes les circonstances importantes, et son père Alexis a retiré plus d'un avantage en prenant conseil des députés du peuple noir (vybomye).

Spéransky fit, vers ce temps, son apparition dans la législation russe. Fils d'un curé du gouvernement de Vladimir il changea de nom grâce aux espérances qu'il donnait au séminaire. Karamzine l'a appelé un écolier savant, disant que le code des lois qu'il a formé, n'était qu'une mauvaise traduction

du Code Napoléon. Les peuples jeunes n'ont pas j besoin de vieilles lois, mais on est sujet à se tromper

! sur sa jeunesse et déjà le prince Jacques Ddgorouky

reprochait à Pierre P' de ne pas avoir fait comme son père un code pour la Russie, le outogéme de ce dernier ayant vieilli, et le Tzar convenait de la justice de ce reproche.

Karamzine dans sa note sur la Russie ancienne et moderne en rapport avec ses relations politiques et civiles*) disait qu'il n'y avait pas 3(K) Russes sachant l'orthographe, et qu'il était plaisant de voir des lois sur l'introduction de la rhétorique qui étaient écrites sans égard pour la grammaire.

Nous avons parlé du comte Razoumovsky qui fiit remplacé aux affaires étrangères par le chancelier Roumianzoff lequel embrassa l'alliance française avec trop de zèle, et nous aurons encore l'occasion de revenir sur le général Âraktchéieff, ministre de la guerre. Quant au prince Kourakine, frère de l'ambassadeur à Paris, et ministre de la justice, M. de Tourgeneff venant à lui dire un jour que tout ce qui n'était pas défendu par la loi était permis, le Solon russe lui répondit: „Au contraire, tout ce qui n'est pas permis par la loi est défendu".

Alexandre voulut rendre les ministres reponsables, mais l'amiral Mardvinoff lui observant qu'en ce cas

*) Voy. N. Tourgeneff, La Russie et les Russes.

les likases devaient disparaître^ l'Empereur répondit qu'il fallait bien s'en garder, et le projet n'eut pas d'autre suite.

Sn cette même année, l'Empereur établit un mi* B»tère de la poUee, mais qui n'eut rien de commun avec la police secrète; car Alexandre professait un si noble mépris pour les espions, qu'il ne leur donna jamais de l'avancement au service ou des récompenses honorifiques. Néanmoins les dénonciations existèrent et Spéransky lui-même tomba victime d'une accusatioB pareille*) forgée par Rosenkampf et Amfeldt.^ N'eut-il écrit que cette seule ligne: „D n'y a pas d'h(Mnmes libres en Russie, excepté les mendiants et les philosophes", qu'il aurait bien mérité de son pays.

L'alliance d'Alexandre avec Napoléon ne devait pas profiter à la liberté et devait surtout nuire à la Pologne. Aussi le Tzar écrivait-il en date du 11/23 novembre 1809 à Alexis Borissowitch Koutousoff:

„Ain8i, après avoir heureusement terminé la guerre de Suède, nous avons été peu après débarrassés de la guerre d'Autriche. — Toutes les chimères des prmnnees polonaises détachées de notre Empire disparaissent. L'ordre actuel des choses leur met des bornes pour l'avenir, et au lieu d'une perte, la Russie étend de ce côté son territoire".

*) Voyez son mëtnoire à Tappcndic^.

98 HISTOIBE

L'Empereur faisait alluBion à l'acquisition du district de Bialystok. Ce fut surtout Metteruich qui contre-carra les projets de mariage de Napoléon avec la grande-duchesse Catherine. Il était alors ambassadeur d'Autriche à Paris et trouvait le compte de François à ce qu'il devint le beau-pére de Napoléon. Le comte de Narbonne, alors à Dresde, fiit initié au projet de l'Autriche, et Napoléon commit la faute de répudier l'impératrice JosépUne. Nous disons une faute, parce que son mariage avec Marie- Louise n'assura pas sa dynastie, mais ébranla son trône par des concessions faites à l'Autriche et que ceUe-ci n'aurait pas obtenues sans cela. Le 2 avril 1810, le cardinal Fesch célébra le mariage impérial à Paris; et le bal qui suivit à l'ambassade d'Autriche fiit accompagné d'un sioistre qui parut de mauvais augure. Le feu ayant pris aux rideaux, la princesse de Sdiw^urzenberg périt dans la presse qui s'en suivit et le prince Eourakiae y perdit les boutons en diamants de son habit, que des voleurs lui coupèrent dans la foule.

jQuant à la grande-duchesse Catberme qui était veuve du prince d'Oldenbourg et une personne d'une intelligence peu commune, elle épousa le prince Guillaume de Wurtemberg et ne fut guère heureuse. Son mari lui doima plus d'une cause de jalousie, surtout par sa liaison avec l'actrice Stubenrauch. C'est dans une excursion nocturne dans la neige qu'elle s'attira

Térysipèle rentrée qui lui donna la mort. H e9t digne de remarqué qu'une de ses filles épousa le filfl de Marie-Louise et du comte Neipperg et que le frère de Napoléon, Jérôme, roi de Westphalie se maria aussi à une princesse de Wurtemberg.

Quand Alexandre apprit le mariage de Napoléon, il s'écria avec ironie: „Me voilà renvoyé dans mes forêts".

Le général Savary rapporte que, pendant sa présence à St. Pétersbourg, l'empereur Alexandre lui raconta que Napoléon lui avait dit d'abord qu'il fallait chasser les Turcs de IHSurope, et ce n!est que plus tard qu'il a soulevé des difficultés par rapport à Constantinople. Ce changement aura sans doute coïncidé avec la froideur que son plan de mariage avait rencontrée.

La guerre en Turquie avait continué avec des succès et des revers alternatifs. Le jour de la bataille de Friedland, Miloradowitch avait remporté la victoire d'Obilessiti en Valachie. Le prince Bagration succéda au prince Prozorovsky. H prit Matcfain, Hirsof, Kustendji, battit les Turcs à Rosevatt^ bloqua Silistrie, combattit à Taratitsa sans résultat, enleva Ismaïl et Braïlow, mais fiit obligé de lever le siège de Silistrie et de repasser le Danube.

Le comte Eamensky vint après, et réunît 80,000 hommes sous ses ordres; il prit Silistrie et Bazardjik, mais s'épuisa en vains efforts devant Schoumla; il

100 HKTOiRE

souffirit use perte emôdérable à raaeaut de Rostehuk ; a prit 8a revanche à Batin, onpcNrta Bustehuk, Jouijay Sistoff, Toume et Nioc^L Le héros de la Finlande dont Souvoioff avait dit: ^Kamensky oonnait la guerre, mai» la guerre me connait^S fit une re* oonnaiseance utile jusqu'à Lovtcha, et puis »e retira en Valadiie.

Le Sultan Mahmud avait déclaré qu'il ne traiterait avec les Russes que si le Dnieper devenait la frontière des deux empires, et la possession du Danube par les Busses ne pouvidt l'engager à accepter les propositions d'Alexandre. L'année russe avait été en attendant réduite de moitié par les privations, les souffirances et les combats, et ne se montait plus qu'à 46»240 hommes.

Ce fut dans ces conditions que Koutonsoff en prit le commandement U arriva à Boueharest le 7 avril 181 1 (V. st.). n était connu pour sa ruse, et était par conséquent aussi bon diplomate que général.

Le pacha de Viddin, cédant aux arguments d'or, communiqua à Koutousoff le plan de la prochaine campagne des Turcs. Ce dernier rappela à Akhmed Bey leur amitié et persuada le miaistre de la guerre turc de venir à Boueharest pour traiter de la paix. Là, il lui donna les moyens de satis&ire sa gastronomie et sa luxure. Le ministre russe à Gonslantinople^ M. Italinsky fut appelé à Boudiarest pour assister aux négociations; mais le général Sébastiani,

d'alexakdrb i=*. ^ 101

informé, de la {Hroehame rupture entre la Bussie et la Frauee» persuada le Sultan de continuer la guerre. Les Turcs refusèrent donc de céder les Principautés, et les hostilités recommencèrent. Le 22 juin (v. st) se livra la bataille de Bustchuk. Lea Russes avaient 18,000 hommes et 114 canons, le grand visir 60,000 hommes et 114 canons. Après un engagement d'artillerie, les spahis turcs attaquèrent les car-* rés* russes, mais sans succès; l'intention du vizir ^txit de s'emparer de Rustehuck pendant la bataille. I>ix mille cavaliers d'Anatolie partirent en renversant que)- . ques régiments russes, mais Koutousoff lança contre eux des troupes fraîehes et ils furent culbutés. Treize drapeaux de première classe tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Néanmoins Koutousoff ne poursuivit pas son succès; au contraire, il repassa le Danube et laissa les Turcs prendre Rustchuk. Napoléon fut transporté de joie en apprenant ce résultat, et l'empereur Alexandre Ait courroucé; mais Koutousoff avait pensé qu'il était inutile d'assiéger Schoumla, du moment que son armée de 60,000 hommes n'était pas suffisante pour passer les Balkans. Il espérait que le grand vizir quitterait la forteresse, et c'est ce qui est arrivé. Les Turcs prirent sa ruse pour de la timidité et campèrent sur les deux rives. Dans la nuit du i" au 2 octobre, Markoff passa la rivière et attaqua le camp turc. Huit canons, vingt^deux drapeaux, et le bâton du Jaga des Janissaires furent

102 mSTOiBE

ses trophées; les Busses n'eurent que 9 tués et 40 blessés. Napoléon, infonoé de la prise du ,,Gainp impérial"; s'écria: ^yComprenea^vous ces stupides Turcs, ils ont l'art de se &ire toi\)onrs battre".

Koutousoff assiégea l'armée turque forte de 70,000 hommes, et lorsqu'un jour ses officiers vinrent lui dire, au comble du désespoir, que le grand yizir Tenait de s'enfuir, il répondit que c'était ce qui poayait mrriver de plus heureux; car personne autre n'oserait informer le Sultan de l'état de son armée, ce qui doit amener la paix. H fit plus, il fournit du biscuit aux Turcs, pensant que si l'armée du Sultan était détruite, il ne voudrait pas entendre parier de paix.

Le 13 octobre arrivèrent les plénipotentiaires turcs, mais la France et l'Autriche firent tant de représratations au Divan, que les envoyés ne voulurent pas négocier. Koutousoff se rendit chez eux en personne et les persuada de signer les préliminaires du traité, le 5 mai 1812, le jour de l'arrivée de l'amiral Tchitchagoff qui devait le remplacer. Le premier en envoyant ces préUminaires à l'Empereur, lui écrivit qu'on aurait pu obtenir des conditions plus avantageuses, mais que l'état de l'Europe ne permettait pas d'attendre. Il ajoutait que le déshonneur d'un individu n'est rien en comparaison du bienêtre de la patrie, et que si son maître n'était pas satis&it, il n'avait qu'à désapprouver. Le Tzar voulait

forcer la Turquie à une alliance offensive et défensive et faisait parvenir trop tard les renseignements que venait d'envoyer le prince royal de Suède, prouvant que Napoléon en voulait à la Turquie comme à la Bussie, que son plan était de forcer la Russie à une prompte paix, de lui prendre cent mille hommes, d'enlever Constantinople et d'y placer le siège de l'empire d'Orient, de reconquérir l'Egypte avec les troupes dIHyrie et de se porter de là aux Indes pour donner le coup de grâce à l'Angleterre. Alexandre voulait aussi assurer la situation de la Serbie. Mais la paix de Boucharest A}t signée le 16/23 mai, donnant à la Russie la Bessarabie avec cinq de ses meilleures forteresses. L'amiral Tchitchagoff renverse la supposition que cette paix ait été achetée par l'Angleterre en disant: ,yJ^9Â appris avec étonnement que M. Strafford-Ganning, agent anglais auprès de la Porte, et qui devait faire cause commune avec nous, employait toute son influencé pour empêcher le Sultan d'accéder à ces clauses de la paix" (relatives à la cession de quelques territoires dans la Turquie asiatique). L'amiral avait été envoyé en Turquie pour faire une diversion enDlyrie et en Dalmatie, par terre et par mer; mais malgré qu'il eût cédé au Sultan une partie des canons et les drapeaux que les Russes lui avaient pris, il ne put le décider à une alliance.

Page 1