CHAPITRE DOUZIÈME
La pierre de 181S.
Frédéric-Guillaume m écrivait à l'empereur de Russie, en date du 12 mai 1811:
,,Sire, Votre Majesté impériale conçoit sans doute les vives inquiétudes que me donnent ses différents avec la France, et l'appréhension qui en est généralement résultée qu'ils ne finissent par amener une rupture. L'amitié qui nous unit, m'autorise, Sire, à vous en parler à cœur ouvert.
„yotre Migesté Impériale appréciant la position géographique de mes États, voit à coup sûr, que dans le cas prévu, la neutralité de la Prusse serait une chimère; je devrais prendre un parti, qui, nécessairement, serait déterminé par mes liaisons et mes engagements avec la France. H me serait bien douloureux de ne pouvoir suivre ce parti sans voir s'altérer les relations de parfaite intelligence qui jusqu'ici ont si heureusement subsisté entre nous . . . .".
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A cette lettre, Alexandre répondit, en dftte du 18 juin 18il:
,,«rai reçu en son tempe la lettre que V. M. a jugé à propos de m'écrire à la date du 12 mai. J^avais cru que ma manière de voir et mes principes politiques lui étaient connus: ainsi son contenu n'a pu que me surprendre. Je n'ai jamais cherché ni provoqué la guerre. Ne convoitant rien à mes voisins, n'ayant nul besoin d'agrandissement, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de troubler la paix. Je crois au contraire avoir assez prouvé combien j'étais soigneux à la conserver. Mes mesures n'ont été que des mesures de pure précaution, commandées par ce qui se passait à côté de moi. La guerre ne se fera que quand je serai attaqué, et alors le parti que les autres états pourront prendre, ne pourra m'empêcher de me défendre avec vigueur.
„Je prie V. M. de croire aux sentiments d'attachement que je lui ai voués pour toujoura
Alexandre.
Le général de Knesebeck, envoyé du roi de Prusse à Si Pétersbourg rendait ainsi compte de son audience du 19 février 1812:
y^L'Smpereur me répondit que personne ne pouvait plus souhaiter que lui de voir la paix conservée; qu'il était vrai qu'il avaU rapproché ses troupes des frontières, mais qu'il s'y était vu contraint, parce que
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la Fraiice s'était renforcée de phis en ftm sur la Yistule: qu'elle tenait toujours de fortes garnisons à Dantzig, Stettin, Custrin; qu'elle n'avait pas rendu Glogau à Y. M., et avait fortifié Thom, Prague, Modlin, Gzieronoziek; qu'il pensait avoir donné de ses intentions pacifiques des preuves suffisantes à toute l'Europe, en ne relevant pas l'affaire d'Oldenbourg, en gardant le silence sur l'occupation d'Hambourg et de Lubeck, et qu'il tiendrait la même conduite à l'égard dç la dernière occupation de la Poméranie suédoise; que la Bussie se tenait strictement aux traités stipulés; qu'il n'y avait donc absolument de sa part rien à expliquer; mais que, pour donner une nouvelle preuve de ses intentions pacifiques, il avait eu l'idée d'envoyer une personne à Paris, dès que la paix avec la Porte serait signée, pour y porter encore des assurances sincères pour la conservation de la paix et montrer par là que les relations extérieures
n'avaient rien changé à ses intentions
„Dans une seconde audience, S. M. me dit qu'elle tenait strictement les stipulations des traités; qu'il n'existait absolument aucun commerce, aucune relation même avec les Anglais; qu'encore dans le dernier conseil, quatre vaisseaux dont les papiers n'avaient pas été en règle, avaient été condamnés; que le commerce sous pavillon neutre n'était pas considérable; que les cargaisons de trois ou quatre vaisseaux faisaient beaucoup de bruit, parce que les petits l
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chariots russes ne pouyaieiit charger qu'on ou deux tonneaux, et qu'il était possible qu'on rencontrât toute une ligne de voitures (j'avais fait mention qu'on en rencontrait beaucoup), dont la charge entière ne se monterait pas peut-être à la cargaison d'un seul bâtiment; qu'on n'avait qu'à denumder aux marchands et aux propriétaires de l'empire ce qui en était, peur se convaincre combien le commerce était gêné, et combien la Russie en souffrait; que vouloir la priver encore du reste du commerce avec les neutres, c'était une chose impossible, qu'un souverain avait des devoirs envers sa nation, dont il ne pouvait, ni ne devait jamais s'écarter.
„Gomme je fis mention qu'alors la guerre pourrait bien avoir lieu, puisque le système continental, établi pour recouvrer la liberté des mers, souffirait par le commerce que la Russie faisait avec les Aâiéricains, l'Empereur répondit que toujours ce ne serait pas lui, qui, dans ce cas, l'aurait commencée, puisqu'il n'avait contracté aucune obligation qui l'empêchât de permettre le commerce avec les neutres; que la nation avait des droits à faire valoir envers lui, que le premier était l'existence, et qu'avec la force armée qu'il tenait sur pied, plus de condescendance serait montrer de la faiblesse; que déjà l'envoi d'une personne à Paris ne pourrait plus se faire, et était contre sa dignité, puisque l'empereur Napoléon avait pris une position plus menaçante (la nouvelle du
nmemblement des Saxons à Guben, de la marche des Bavarois était arrivée).; qu'à présent» cette démarche aurait Fair comme s'il cherchait à obtenir la paix par la seule crainte de la guerre.
„Je répondis à cela que la ^tuation de l'Europe exigeait qu'on s'élevât, dans ce moment , au-dessus de toutes les petites considérations, et que le cœur magnanime de l'Empereur donnait la certitude qu'il en agirait ainsi; que la conservation de la paix était un si grand but, que rien de ce qui pouvait y conduire ne me paraissait aurdessous de sa dignité; qu'avec 300,000 hommes sous les arme», cette démarche n'avait pas l'air de faiblesse, mais d'un der* nier pas pour le maintien de la paix,, et que la dignité d'un grand monarque semblait plutôt exiger mie pareille démonstration pacifique, qu'elle ne paraissait pouvoir en souffirir; que les suites funestes d'une guerre n'avaient pas échappé à la sagesse de S. M.; que, comme ministre, il me serait permis de dire qu'il me semblait que la guerre ne commençait pas sous des droonstances heureuses pour la Russie, son aile, gauche étant encore engagée avec les Turcs; que l'empereur Napoléon avait des basea établies sur rOder et la Vistule; que la Russie, au contraire, avait une grande frontière à couvrir, et aucune place de conséquence^ etc.
„L'£mpereur me répondit que cela était vrai; qu'il ne se le cachait pas; que j'avais oublié de dire
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que lui, pour m personne, n'était pas aussi grand capitaine que Napoléon; qu'il n'avait aucun général à lui. opposer, et qae toutes ces considérations qu'il avait posées, ^ dont il ne faisait pas mystère, pourraient donc convaincre le monde qu'il ne voulait pas la guerre et qu'il ne serait jamais ïagresseur; mais qu'en cas d'attaque, il avait aussi tout préparé pour faire une bonne et longue résistance, et qu'il ne c<»nmencerait jamais par montrer de la faiblesse à la nation, ce qui serait à présent le cas, s'il envoyait une personne à Paris, pour y aller chercher la paix; que d'ailleurs il n'avait rien à expliquer; que le prince Kourakine était là, et que c'étaient les fonctions d'un ambassadeur de tout entendre, si l'empereur Napoléon voulait s'exîdiquer ".*)
Les amis du roi de Prusse qui étaient aussi ceux de la Russie lui conseillèrent bien de rester fidèle à Alexandre, mais il répondit avec raison que si Napoléon l'emportait, il lui ôterait le reste de ses États, mais il ajouta que si les aflfàires tournaient contre lui il serait temps de prendre un aulxe parti.
M. A. de Humboldt, après avoir parcouru l'édition anglaise du présent ouvrage nous dit: „Vous avez été malicieux à l'égard du feu roi. Je puis vous assurer qu'il haïssait Napoléon; il y a bien eu
♦) Nous avons conservé le français de ce document sans y rien changer.