CHAPITRE QUINZIÈME
La campagne de 1814.
Nous avons dit que ce fut le baron de Stein qui amena la campagne de 1813. En effet il s'était rendu à Kœnigsberg, en qualité de représentant de Tempereur Alexandre, et y avait provoqué la réunion des États-généraux qui décrétèrent la levée des. milices. En 1814, il fut le chef de la chancellerie des alliés et, comme si Alexandre était destiné à ne rien faire par lui-même, ce fut le général prussien Gneisenau qui le décida à envahir la France.
Napoléon avait dit que la déclaration de Ealisch d'Alexandre appelant les Allemands, était entachée de jacobinisme. Il voulait surtout dégoûter TAutriche d'y prêter l'oreille, et il ajoutait qu'il avait pu plus d'une fois en appeler aux peuples avec succès; mais qu'il n'a jamais voulu déchaîner l'hydre des révolutions. Or en 1814, il en appela au peuple français pour repousser l'invasion, mais le peuple resta assez sourd à ses appels, ayant déjà perdu la fleur
de sa jeunesse et la plus grande part de ses biens. C'est là ee dont les Espagnols font volontiers un reproche aux Français y disant qu'ils avaient soutenu leur guerre d'indépendance par tous les efforts imar ginables, tandis que les Français ont abandonné leur Empereur au premier revers. Il y a une mesure à tout, et la France avait déjà payé assez cher sa gloire ; mais c'est là ce que Napoléon ne voulait pas comprendre, disant au Conseil de l'empire qu'il n'y avait pas de limites aux impôts. H avait sacrifié 300,000 hommes en 1813, mais c'étaient dets enfants, disait-il, et cette fois il lui fallait 500,000 hommes.
Âpres la bataille de Dresde, il avait fait des ouvertures de paix à Mettemich qui ne demandait pas mieux que de lui faire d'excellentes conditions. H n'en a pas voulu. D'accord avec l'Angleterre, on lui offrait la couronne de France, moins ses conquêtes, n répondait qu'il jetterait la Hollande à l'eau plutôt que de la céder, qu'il entendait partout parler de paix, et qu'il voulait la guerre. Or, il eut la guerre.
Les Russes traversèrent le Rhin à Bâle, le 1 •' février (V. st.) et les Prussiens passèrent ce fleuve à Manheim, pour marcher sur Nancy.
Le combat de Craon le 23 février (v. st.) fait honneur au comte Worontzoff. Les Français eurent 8,000 hommes blessés et tués. Le duc de Bellune (maréchal Victor) et le général Grouchy furent au
nombre de ces derniers. Les Russes perdirent 6,000 hommes: les hussards de Pavlogradsk sou£Frirent le plus. Le général Ouchakoflf fut tué, et le général Lanskoy mourut des suites d'une blessure.
La bataille de Laon des 25 et 26 février fit houneur au général Wassiltchikoif et empêcha Napoléon de rien faire contre Blucher. L'attaque nocturne surprit tellement Marmont qu'il perdit quarante canons et 3,000 prisonniers*;.
Blucher entra à Brienne où Napoléon avait fait ses études. Au musée, un plaisant coupa la corde qui attachait un crocodile au plafond, et ce monstre en tombant brisa les armoires contenant les curiosités d'histoire naturelle. A Arcis, Alexandre se trouva en face de Napoléon le 9 mars (v. st.) et le força à se retirer. Ce fut là qu'il dit à Barclay de ToUy en parlant des alliés, assez haut pour en être entendu: „Ces Messieurs m'ont donné bien des cheveux blancs". Le prince de Schwarzenberg avait des ordres secrets de sa cour de ménager Napoléon et de ne pas passer la Seine; mais Alexandre à Vitry, insista sur ce qu'on marchât sur Paris. Une lettre de Napoléon à Marie-Louise étant tombée entre les mains des alliés les informa de son plan de jeter l'ennemi derrière le Rhin, et le prince Wolkonsky conseilla au
*) Voy. les Mémoires d'un officier russe dans la Bibliothèque de lecture de Tannée 1857.
Tzar de prendre Paris pendant qu'un petit détachement poursuivrait Napoléon*).
On a appelé la campagne de 1S14 la meilleure de Napoléon, mais comme il n'a pas défendu Paris en personne, nous pensons que le triomphe de son génie militaire est encore la campagne d'Italie. Quant à Alexandre, ce fut certainement sa meilleure campagne et Napoléon a dit au général Kœller à l'île d'Elbe: „Jadis quand j'envoyais quelques hussards sur votre ligne de communication, vous étiez troublés, et cette fois j'ai marché avec toute mon armée sur vos derrières, et vous n'en avez pas tenu compte". Mais déjà en 1813, les Russes avaient appris à couper les communications de Napoléon et à affamer son armée. i
A Fère-Champenoise^ le Tzar, à la tête des cosaques de sa garde, rencontra par hasard de l'infanterie française qui forma aussitôt deux carrés; Alexandre fit charger, les Cosaques en enfoncèrent un et l'autre fut rompu par jle l'infanterie russe qui venait justement d'arriver. Les généraux français Paiton et Ami furent faits prisonniers et ne voulurent
*) Ce fut à Thierry que Tempereur Alexandre ordonna aux alliés de prendre le brassard blanc, sans songer aux légitimistes. Le prince Charles de Bavière a failli être tud par des Cosaques qui le prirent pour un ennemi,* et il ne leur échappa qu'en montrant un mouchoir blanc. Les troupes de l'ancienne Confédération du Rhin étaient habiUées comme les Français dont on ne pouvait les distinguer que difficilement.
pas croire qu'ils avaient ea affaire à l'empereur de Russie en personne.
Dans sa lettre à l'Impératrice-inère, l'empereur Alexandre exprima une joie légitime de cette victoire. Douze canons et 4,000 prisonniers en faisaient foi.
Il y eut sans doute aussi des revers de fortune. Olssouvieff fut fait prisonnier avec 2,000 cavaliers, comme il couvrait la retraite de Blucher, et le général Poltoratzky eut le même sort avec le reste de sa brigade. A Montmirail l'arrivée de York sauva Sacken d'une dé&ite complète.
Ce fut la capture de Soissons qui décida du sort de la campagne, et ce fiit le général Worontzoff qui persuada le chef russe d'accepter la capitulation telle quelle. „Lai8sez-le8 donc, dit-il, en parlant de la garnison, emporter leurs canons et prendre les miens, s'ils le veulent, mais pour la grâce de Dieu, qu'Us partent!"
A Rheims, le général St. Priest, émigré français, fut tué par le même canon ou au moins par les mêmes canonniers qui donnèrent la mort à Moreau. Napoléon qui était superstitieux, y vit le doigt du ciel*).
Le prince Wittgenstein retrouva à Bar-sur-Aube son adversaire de 1812, le maréchal Oudinot (duc de
***) Un autre St. Priest paria qu'il se brûleiuit la cerveUe si l'on payait ses dettes. Le pari fut tenu et ses créanciers furent satisfaits.
Reggio), et le défit malgré les dragons venu» d'Espagne. Les princes Gortehakoff et Eugène de Wurtemberg s'y distinguèrent beaucoup, et les Bavarois enleyérent la ville, lorsque Fabien eut coupé la retraite à Kellermann. Le prince Wittgenstein y fut blessé ainsi que le feldmarécbal Scbwarzenberg. Il y eut 800 prisonniers français, et le comte Wrëde fut fait maréchal par son roi.
Macdonatd ne fut pas plus beureux à Troyes, où Gérard perdit 1 1 canons et 4,000 prisonniers dont 9 pièces et 2,000 hommes furent pris par les Russes.
Avant de marcher sur Paris, l'empereur Alexandre s'arrêta au château de Bondy, où il reçut les messagers français. Caulaincourt n'y apporta plus la morgue qu'il étalait à St. Pétersbourg, et s'en revint sans avoir atteint son but.
La défense de Paris fait le plus grand bonnem* au maréchal Marmont. Barclay de ToUy perdit 10,000 hommes dans son attaque sur Belleville et ne s'empara que de quelques villages et de quelques canons. Mais à l'arrivée de l'armée de Silésie, le roi Joseph parlementa, et Langeron jadis si irrésolu, fut intrépide dans son attaque sur la Villette.
Le 31 mars, les alliés entrèrent à Paris, et la réception de l'empereur Alexandre fut si chaleureuse qu'eUe ne peut se comparer qu'avec la rentrée de Charles II à Londres ; elle compensa amplement l'incendie de Moscou. „Nous vous attendions depuis
longtempg^S lui cria une voix. — La fiiute en est à la bravoure de vos troupes, répondit le Tzar, si je ne suis pas venu plus tôt Sur la place Vendôme, à la vue de la colonne, Alexandre dit: ^ytTaaraîs crainte que la tête me tournât, si j'étais placé si haut/^ n préserva le monument de la destruction; mais pour éloigner la provocation, il fit remplacer la statue de Napoléon par un ange de la paix. Les cris de „Vive l'empereur Alexandre I" ne cessèrent point — Vous devriez être notre empereur, lui cria quelqu'un, et si ce n'eut été les Anglais, Louis XVm aurait continué à lire Horace, et à manger des côtelettes de mouton dans la vie privée. Mais la conduite du prince royal de Suéde était peu faite pour faire tenir la promesse que lui avait donnée le Tzar de le faire succéder à Napoléon. Ce dernier communiqua à Alexandre la correspondance de son ancien compagnon d'armes avec le général Maison, dont il ressortait que Bemadotte, lorsqu'il était en Hollande, offiît de passer aux Français, à des conditions qui ne purent être acceptées. Alexandre lui ordonna de quitter Paris, mais lui dit, qu'en considération des services qu'il lui avait rendus en 1S12, il garderait la couronne de Suéde*). L'Empereur n'aimait pas
'*') C'est M. de Marmont qai le dit dans ses Mémoires; or il n'y parle pas de la visite de M. Montésin qu'il reçut deux jours après l'entrée des alliés à Paris. La conséquence fut que 22,000 Français passèrent du côté des alliés. Il est vrai que le duc de Raguse assura la vie sauve à Napoléon, et des moyens d'existence.
d'alsxakdre 1**. 161
le due d'Artois et il acquit des titres à la reconnaissance des Français en insistant sur la charte. L'on connaît ses paroles à Talleyrand: „Si l'on ne ^igne I)as, l'on n'entrera pas". Des gens compétents m'ont assuré cependant que les proclamations nommant Napoléon n à la place de son père avaient été imprimées, et que ce Ifiit l'empereur d'Autriche qui s'opposa à leur promulgation.
Nous ne voulons pas nous appesantir sur le triomphe d'Alexandre à Paris, sur les honneurs qui lui furent rendus aux théâtres, sur les adresses flatteuses et les discours des académiciens, comme MM. ViUemain et Lacretelle. On n'alla pas cependant jusqu'à lui présenter, comme à Napoléon, vingt jeune» filles avec des cœurs flamboyants symbolisant ainsi le mot de vainqueur.
Une des premières visites de l'Empereur à Paris fut pour M"® de Laharpe, et comme elle restait debout devant lui, Alexandre lui dit: „ J'espère, Madame, qu'il n'y a rien de changé dans nos rapports précédents, je vous prie de vous asseoir". Laharpe en parlant de cette visite dit: „Quel homme, pensez seulement qu'il est monté au quatrième", et M. N. de Tourgeneff assure que ce n'était qu'un second étage. Le jour des pâques, l'Empereur envoya l'ordre de St. André au général Laharpe.
Un jour, à dîner, Louis XVIII assis dans un
grand fauteuil donna une petite chaise à Alexandre.
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Laharpe appela son attention sur ce point, et le Tzai lui répondit: ,^e les connais, mais je sois au-dessus de ces petitesses". Le traité arec le duc d'Artois fut signé le 30 mai, rétablissant les frontières de la France telles qu'elles avaient existé le 1*^ janvier 1792.
Plus Alexandre se montra grand dans la prospérité*) et plus Napoléon fut petit dans l'infortune; or c'est surtout dans le malheur qu'on reconnaît les hommes. En route pour l'île d'Elbe, il eut si peur d'être tué par les Provençaux, qu'il changea plusieurs fois de costume, voyagea déguisé, et prouva un grand défaut de courage moral. Le comte Schouvaloff, qui l'accompagnait en qualité de commissaire russe, fut obUgé de faire un discours pour disperser les attroupements.
Le comte de Nesselrode, ministre des affaires étrangères russes, reçut deux millions, et le comte Pozzo di Borgo, Corse de naissance et ennemi personnel de Napoléon, eut le même présent de Louis XVUI pour avoir rédigé l'acte d'abdication de Napoléon, que celui-ci signa à Fontainebleau; mais Louis XYIII ne signa jamais les dispositions réglant l'état de fortune de la famiUe de Napoléon. L'impératrice Joséphine (M"* Tascher de la Pagerie), par une étrange coïnci-
*) Une vieiUe femme se plaignant à lui d'un de ses officiers qui avait séduit sa fille, l'Empereur ordonna au coupable de la dédommager, et comme il était marié, il donna une dot de 50,000 francs à la jeune fille, qui trouva de suite un mari. La noce fut célébrée à St Boch.
dence, mourut le 30 mai, le jour du traité, et l'empereur Alexandre suivit son cortège funèbre. Le traité du 30 mai assura au roi de Prusse le canton de Neufchatel en retour d'une pension de 24,000 francs par an, payable au maréchal Berthier et réversible sur sa veuve. La Suède céda à la France l'île de la Guadeloupe, en retour de la reconnaissance de son acquisition de la Norvège.
L'empereur Alexandre en quittant la France dit, en parlant de Napoléon : „Comme il m'a trompé", et Napoléon, à Ste Hélène, l'appela le Grec du Bas-Empire. Ils furent faux l'un envers l'autre à Erfurt, et Napoléon ne commença à estimer Alexandre que lorsqu'il vit qu'il le trompait. L'un était grand par son génie et l'autre par son âme. Après l'invasion de la Russie, Alexandre montra de la magnanimité envers la France, mais non envers Napoléon.
En partant pour l'Angleterre, Alexandre exprima le désir de prendre avec lui ses gardes pour les montrer aux Anglais; mais le cabinet de Saint-James lui représenta qu'un acte du parlement défendait la présence de troupes étrangères sur le sol anglais.
Alexandre fut si charmé de l'Angleterre, qu'il ne
songea plus au lac de Léman ou aux bords du Rhin,
mais dit que la vie la plus heureuse était celle d'un
propriétaire anglais. Il visita la Tour de Londres,
Woolwich et les autres arsenaux, mais fut dissuadé
de faire une visite à la reine Caroline que George IV,