‹ Histoire d'Alexandre ier, empereur de RussieChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Le grand-duc Alexandre et M. de Laharpe.

Alexandre est né le 23 décembre 1777 et il fut marié le 19 octobre 1793 à 15 ans, à la Princesse de Bade, troisième fille du duc régnant; qui prit le nom d'Elisabeth Alexiewna en passant à la religion gréco-russe, car on sait que toute princesse en entrant dans la famille Impériale russe doit embrasser la religion dominante.

Alexandre avait un bon cœur, une âme noble, un esprit supérieur, mais peu de caractère. Il avait beaucoup d'attachement pour ses instituteurs. Il en appelait au comte Michel SoltykoflF, qui dirigea son éducation, dans toutes les grandes circonstances de sa vie, etLaharpe exerça une immense influence sur tout son règne. L'Impératrice Catherine avait voulu que ses petits fils restassent sobres, et les maria jeunes; c'est là, sans doute, un mauvais moyen, et Alexandre hérita de la volupté de sa grand'mère sans présenter les scandales dont elle avait entaché son règne. Catherine ne voulut pas qu'on enseignât

aux grands-ducs la poésie et la musique, comme pertes de temps. L'âme d'Âlexandïe n'avait pas besoin de chercher de l'élévation dans la poésie, et il a été reconnu que les poètes sont de mauvais hommes d'État. Platon avait dit de couronner de fleurs les poètes et de les bannir de la République. M. de Lamartine tout en ayant été le paratonnerre du socialisme n'a pas été l'apôtre du peuple. M. de Chateaubriand valait sans doute mieux en politique qu'en vers, et on en est venu à dire de nos jours: „Bête comme un poète, et bête comme un homme de génie". En effet, il ne faut pas qu'un Souverain soit un homme de génie. Il suffit qu'il ait, ce que nous appelons en phrénologie une „tête modèle", celle dans laquelle les capacités sont heureusement balancées. Alexandre avait la tête forte, mais elle était aussi élevée que large ce qui prouve que ses facultés morales étaient en harmonie avec ses propensions sensuelles. Le front fuyant, qu'on voit sur tous ses portraits, est sans doute l'effet du manque de cheveux et non pas du défaut de sympathie ou de bienveillance, n n'a pas été un petit bonheur pour Alexandre d'avoir eu pour précepteur M. Laharpe; mais il ne faut pas le confondre avec le poète qui a écrit Pétriade et Lord Warwick, l'auteur du Cours de littérature et le rédacteur du Mercure. Ils étaient tous les deux d'origine suisse; mais Jean François Laharpe est né à Paris, en 1739, et y est mort en

1803, sa femme se jeta de désespoir dans un puits. Frédéric César Laharpe, Finstituteur du Czar est né à BoUe, en 1754, et fut promu doeteur en droit à l'université de Tubingue, à l'âge de vingt-et-un ans. n fut fait colonel en Russie, la robe judiciaire y étant inconnue. Sa vie n'en fut pas moins très aventureuse, n fut tellement impressionné par les débuts de la révolution en France qu'il adressa à la diète Suisse une lettre sur la nécessité d'adopter des réformes. Elle fiit mal vue à la cour de St. Pétersbourg, et l'on prit prétexte du mariage du grand-duc pour lui donner congé. Il revint en Suisse, mais les démocrates de ce pays n'étaient pas de moindres despotes que la Czarine, et il fiit banni. Il s'en alla en France, où en 1 799, il présenta au Directoire une pétition signée de vingtrdeux réfugiés du canton de Yaud, réclamant la protection promise par le traité de 1565. Le général St-Cyr reçut l'ordre d'entrer en Suisse, et le canton de Yaud devint la république du Léman. La fondation de la République Helvétique . en fut la conséquence, et Laharpe Ait placé en 1798, à la tête du Directoire Suisse, et y resta jusqu'à sa dissolution. Il retourna alors en France et acheta une maison à Plessis-Picquet, aux environs de Paris. En 1802, il visita la Russie, au couronnement de son élève, et revint en France, où nous le retrouverons en 1814. Sa correspondance avec Alexandre dura tout ce temps.

Si Alexandre était le Télémaque, Laharpe était son yrai Mentor, et le dévouement du grand-duc était si grand envers son maître, qu'un jour se pressant contre lui, ses habits furent couverts de la poudre de la perruque de Laharpe: — Voyez, mon Prince, comme vous vous salissez, lui dit Laharpe. — Puis-je trop prendre de mon cher maître, répondit Alexandre.

Le Prince Gralitzine, dans une lettre adressée en russe à M. de Titoflf, gouverneur du grand-duc héritier actuel, dit que M. Laharpe lui rappelle Faigle de la fable de Eryloff, qui enseigne au lion à faire des nids. Les précepteurs étrangers sont sans doute sujets à caution, mais la Russie entière a été à l'école de l'étranger. M. de Ségur dit que le Prince Jacques Dolgorouky*) observa im jour à Pierre I*' que nos jeunes gens contractaient à l'étranger des idées qui ne nous convenaient guère. Le czar répondit qu'il saurait bien les extirper, et le prince en traçant une ligne avec son ongle sur du papier, répliqua: — Avec tout votre pouvoir vous ne sauriez effacer ce signe, si faible qu'il soit.

La civilisation est une et même indivisible; la civilisation romaine n'était que la reproduction de la civilisation grecque, qui elle-même avait emprunté à l'Egypte plus qu'on ne croit. Frédéric-le-Grand a

*) Mon frère Nicolas qui s'est spécialement occupé de Thistobe de notre famille attribue cette anecdote au comte Théodore Golovine. (Note de l'auteur.)

été élevé à la française, et l'esprit français se retrouve même dans les lois de l'Angleterre. Laharpe a frdt d'Alexandre mi libéral, mais lorsqu'il cessa de l'être» sa gloire pâlit.

Pour l'éducation de l'empereur qui porte aujourd'hui avec un si grand éclat le nom de son oncle, on s'est écarté du principe de l'impératrice Catherine qui excluait la poésie, et on lui donna pour précepteiu* un poète. Joukovsky n'était ni un homme d'État, ni un esprit supérieur. Il fit apprendre beaucoup d'histoire et beaucoup de polonais à son élève, mais, conmie poète, il sut conserver la chaleur de l'âme et la bonté du cœur d'Alexandre n, qui sont devenues les plus solides garanties du bonheur de la Russie.

Laharpe apprit à son élève à ne pas croire i l'amitié, disant que les sujets, en aimant les princes n'aimaient que leur propre intérêt. L'histoire pourtant présente plus d'une exception. Bentinck fut l'ami fidèle de Guillaume d'Orange, en Hollande aussi bien qu'en Angleterre, et Alexandre lui-même eut le comte Kotchubey pour ami digne et dévoué.

Comme prince, Alexandre n'était pas heureux, n ne pouvait ni respecter ni aimer son père; il eut toujours pour sa mère une vénération filiale, mais les hasards du mariage ne l'avaient pas favorisé. Sa femme, si angéUque qu'elle frit, n'avait pas d'empire sur lui et présentait une incompatibilité de teméprament qui ne devait s'effacer qu'avec l'âge. Le

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grand-duc avec ses idées généreuses et larges ne respectait pas les personnes qui composaient la cour de son père. Il y voyait trop de bassesse, trop de petites passions, et loin de songer à réformer tout cela, il s'efirayait du fardeau qui devait lui tomber en partage et songeait sérieusement à renoncer au trône et à vivre en simple particulier sur les bords du lac Léman, que Laharpe lui avait dépeint en couleurs séduisantes.

Blond, aux yeux bleus, il ressemblait cependant à un Anglais plus qu'à un Allemand, si ce n'est une coquetterie toute française dans ses manières qui fut paralysée bientôt par une allure militaire.

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