CHAPITRE DIX-SEPTIÉME
Eestanration de la Pologne.
Il est évident qu'une fois l'annexion de Varsovie concédée à la Russie, la Prusse et l'Autriche auraient autant aimé que la Russie ne donnât pas d'institutions libres aux Polonais. Ces derniers avaient combattu tout le temps dans les rangs des Français, à Moscou aussi bien qu'à Leipzig, où leur valeureux roi, le prince Poniatowsky, trouva la mort en se noyant dans l'Elster. Mais ils n'avaient fait en cela que leur devoir, et loin de vouloir s'en venger, Alexandre ne songeait qu'à rétablir la Pologne.
Le baron de Stein présenta au Tzar une note à ce sujet, dans laquelle il se prononça en faveur d'une représentation d'États, comme l'Allemagne devait en avoir une.
Le comte Pozzo di Borgo de son côté fit un mémoire que nous donnons dans l'appendice et qui ne justifiait certainement pas la haute réputation de
cet homme d'État; un homme de lettres médiocre écrirait mieux à deux sous la ligne.
Le diplomate millionaire ne sait que par oui-dire que l'opinion publique est nulle en Russie, et que l'autocrate est l'âme qui met en action toute la machine gouvernementale. Son expérience ne lui permettait pas d'avoir une opinion sur un sujet qu'un écolier sait n ne veut pas de la Pologne comme un intermédiaire entre la Russie et la civilisation.
On a dit que les Russes avaient l'organe de l'ordre plus développé que les Polonais. Les prévarications des employés russes sont devenues proverbiales, et les Français ne pouvaient croire à leurs yeux en voyant de petits officiers russes frapper de leurs blanches mains des grenadiers noircis par la fumée des combats! Est-ce là de l'ordre? Le Polonais est querelleur et vain, mais l'esclavage russe contrebalance ces défauts et nous fait désespérer de la faculté administrative et de l'initiative civilisatrice de la race slave en général.
Si la Russie avait eu un gouvernement représentatif, si on lui avait posé la question de savoir s'il fallait rétablir la Pologne, il est probable que la nation y aurait répondu négativement, sanctifiant la théorie des faits accomplis, de l'usage valant la possession; de l'État, c'est la conquête; et repoussant cet axiome moderne: „la propriété c'est le vol". Mais
à défaut de représentation nationale, il fallut laisser parler les beaux esprits.
La note deKaramzine a été donnée en français par M. Tourgueneff, en anglais dans notre histoire d'Alexandre, elle vient aussi de paraître en original à Leipzig. Nous nous contenterons donc ici de l'analyser.
C'est une prétention pour le moins étrange de dire que le christianisme n'a pas changé la politique, et que les Etats sont régis d'après les lois qui les gouvernaient avant le Sauveur. Le Colysée de Rome est vide et le christianisme a introduit ce principe que ce qui rCest pas juste n'est pas utile y qu'il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne veut pas qu'il nous soit fait. Ivan-le-Terrible dont le régne a été si bien décrit par Karamzine dans son Histoire de Russie, n'était pas un Calligula, ce n'était pas un tyran païen, il faisait dire des messes pour le repos des âmes de ses victimes.
Sans doute que bien d'autres à la place de Catherine en auraient agi comme elle a fait, auraient profité des discordes intestines de leurs voisins, et ne pouvant prendre tout leur pays pour eux seuls, l'auraient partagé avec leurs voisins, si ceux-ci l'avaient bien voulu. Mais autre chose est de conquérir un pays ou de le voler. La guerre n'est pas contre l'Évangile, mais il y a des guerres justes et des guerres injustes, et de toutes les guerres la plus in-
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juste c'est eelle de trois contre un, quand ce dernier n'est pas l'agresseur. Les Polonais ont sans doute porté eux-mêmes la peine de leur faute. Une monarchie électorale avec un Uberum voto ne pouvait produire que l'anarchie^ et les voisins ne pouvaient la tolérer. Ds devaient intervenir, et comme il n'y avait pas possibilité d'y introduire un gouvernement stable, national, il ne restait que d'annexer la Pologne à leurs domaines. Voilà comment aurait parlé un homme d'État; mais un auteur sentimental comme Earamzine allait chercher ses arguments dans l'histoire, disant qu'il faudrait rendre Kasan et Astrakhan aux Tatares si l'on restituait la Lithuanie et la Volhynie aux Polonais. L'auteur a raison de dire que dans cet épanchement de son âme, il n'a pas eu en vue l'enchaînement logique des idées.
Chose étonnante! Cette note soupoudrée de compliments au Marc-Auréle chrétien, au grand souverain, parut un acte de courage à E^aramzine, tel qu'il dit à sa femme de se préparer à quitter le palais de Tzarskoë-Sélo, où ils occupaient un appartement, et jusqu'ici encore on s'étonne de ce que l'empereur Alexandre n'ait pas pris cette note en mauvaise part! Sans doute qu'il aurait dû sévir contre l'esprit de servilisme dans lequel ce document a été rédigé, et qui en russe est plus sensible que dans les traductions.
M. de Lanskoy qui était gouverneur-général du
duché de Varsovie écrivît au Tzar que les Polonais n'étaient pas aptes seulement à comprendre les institutions sublimes de l'immortelle Catherine. H ne voulait pas parler du partage.
Le prince Adam Czartoryski était à peu près le seul qui exerçât une influence sur l'empereur Alexandre en faveur du rétablissement de la Pologne, et l'opposition qu'il rencontrait d'autre part ne pouvait manquer de produire de l'irrésolution dans son esprit. En conséquence, le duché de Polog-ne devint un royaume constitutionnel, mais le grand-duc Constantin ftit nommé commandant des troupes et M. de Navossiltzoff commissaire impérial. Ces deux choix n'étaient ni heureux ni constitutionnels. Constantin n'avait pas les tendances ou aspirations libérales de son frère, et Navossiltzoff était homme à servir toutes les causes indistinctement, quoiqu'il fût l'auteur d'un plan de constitution pour la Russie elle-même qu'on a trouvé dans les papiers du grand-duc Constantin, à sa mort, et qu'on a publié dans le Portfolio.
La première diète s'assembla en 1 81 8, et le grandduc y figura comme député de Prague.
Le 15/27 mars 1818, Alexandre en ouvrant la diète en personne, dit entr'autres:
„L'organi8ation qui était en vigueur dans votre pays a permis l'établissement immédiat de celle que je vous ai donnée, en mettant en pratique les principes de ces institutions libérales qui n'ont cessé de
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faire l'objet de ma sollicitude, et dont f espère, avec Faide de Dieu, étendre rinjluence salutaire sur toutes les contrées que la Providence a confiées à mes soins.
„Vous m'avez ainsi offert les moyens de montrer à ma patrie ce que je prépare pour elle depuis longtemps, et ce qu'elle obtiendra, lorsque les éléments d'une œuvre aussi importante auront atteint le développement nécessaire".
Ce fut l'intention d'Alexandre, même après 1818, d'unir la Lithuanie, la Podolie et la Volhynie à la Pologne, n dit à un dignitaire russe qui protestait ' contre ce plan, que la Russie était assez grande pour supporter même ce saerifice. Comme il avait donné à la fiussie la Finlande, la Bessarabie, la Géorgie, il pouvait se concilier la Pologne sans lui donner des armes contre la Russie et sans compter sur sa reconnaissance, car il est Certain que, loin de se croire liés par cette restitution, les Polonais auraient exigé et Kiew et Dantzig et Smolensk, disant que l'aigle blanc doit baigner ses deux ailes dans les deux mers, la mer Baltique et la mer Noire. Or Kiew est le berceau de la religion russe, et l'Ukraine s'est séparée volontairement de la Pologne pour se soumettre au tzar russe, afin d'échanger l'intolérance catholique contre la protection de l'orthodoxie gréco-russe.
Cependant ce qui fut restauré de la Pologne par la bonne volonté d'Alexandre fut paralysé par de fatales influences, et la liberté polonaise fut bientôt
tempérée par le froid de la Sibérie. Le prince Czartoryski fut membre du cabinet de Varsovie, sans portefeuille, et comme il continuait à être l'ami d'Alexandre, il lui écrivit pour lui dénoncer la funeste influence du grand-duc et du comte Navossiltzoflf; mais ce dernier, à son tour, se plaignit de l'activité du prince, disant que, comme curateur des écoles dans les provinces russes de la Pologne, il avait aliéné à la Russie les cœurs des enfants et des habitants. Czartoryski, faible conune il est, donna sa démission, et Navossiltzoflf agit désormais à sa tête et sans contrôle. Le comte Plater, un garçon de neuf ans, par exemple, fut fait tambour d'un régiment de ligne pour avoir écrit sur la table: „Vive la constitution du 30 mai 1770!"
La justice, ce premier sanctuaire de la liberté, fut assujétie aux caprices du grand-duc maniac, et les Polonais apprirent de nouveau la route de Sibérie. C'était un autre Paul P' et le digne fils de son père. H n'était pas méchant, mais cruel; il n'était pas bête mais fou; il n'était pas pédant, mais lâche. L'empereur Alexandre l'a reconnu en 1818 incapable d'être son successeur, lui-même s'est rendu cette justice, et pourtant on le faisait vice-roi de la Pologne, comme s'il était plus facile d'être roi constitutionnel que roi absolu. Aussi joignit-il la bouflfonnerie à l'oflTense, quand s'asseyant dans la chambre des députés, il dit: „ Jouons la comédie comme les autres". —
n n'y a de grand, disait Paul, que celui à qui je parle et tant que je lui parle. — Je vous enfouirai dans l'engrais jusqu'aux oreilles, ou bien „je vous enverrai où Macaire ne chasse pas ses veaux, disait Constantin *à ses officiers quand il était en colère. Jandre était son favori, et il dit au général Chlopitzky: Comment marchez-vous! — Du pas auquel j'ai été en Egypte, répondit le vétéran de Napoléon.
En 1817, eut lieu un événement que nous n'avons pas eu l'occasion de mentionner, mais qui eut une grande influence sur les destinées de la Russie. Le roi de Prusse donna au grand-duc Nicolas sa fille, la princesse Charlotte, en mariage, et elle prit en passant à la religion russe, le nom d'Alexandrine Frédéric ou Alexandra Féodorowna. L'alliance des deux pays fut ainsi scellée par ce mariage, et en 1818 naquit le prince qui occupe aujourd'hui le trône russe et qui y a apporté les manières plus civilisées de la cour de Berlin, et de la famille des Hohenzollem. Ce mariage s'était fait surtout, parce qu'on savait à la cour de Berlin, que le grand-duc Nicolas hériterait du trône. C'était la première fois que la cour de St. Pétersbourg s'était alliée à une puissance de premier ordre, et les Russes, s'abusant sur l'influence de leur pays, disaient que ces sortes de liaisons les obligeaient à des concessions et à des restrictions dans leur. marche politique, que des mariages avec
les petites cours d'Allemagne ne leur imposaient pas. Le 12/24 juin 1820 le grand-duc Constantin épousa la comtesse Grudsinskaja, princesse de Lowicz, et déjà le 20 mars (v. st) avait paru un décret de l'Empereur déclarant que les enfants issus du mariage d'un membre de la famille impériale avec une personne qui n'appartenait pas à une famille régnante perdaient leurs droits au trône. Ce même jour le grand-duc Constantin avait divorcé avec sa femme Anna Feodorowna née Cobourg. Ceci ne détruisait pas les droits personnels du grand-duc Constantin au trône, et ce ne fut qu'en badinant qu'il appela désormais son frère Nicolas le Tzar de Myn en Lycie, dont St. Nicolas avait été l'évêque. Ce ne fut qu'en 1823 que l'archevêque de Moscou Philarète fut chargé de la rédaction de l'acte de l'abdication au trône du grand-duc Constantin, qui avait découvert que son frère Nicolas avait beaucoup plus d'esprit que lui, quoiqu'il occupât presqu'un trône et que son frère cadet n'eût jamais commandé qu'une brigade. Tout en ayant ainsi disposé de la succession au trône, ou ne prévint pas les désastres qui éclatèrent au changement de règne*). C'est qu'invité par le prince Golitzine, à son départ pour Taganrog, de publier les actes relatifs à cette importante matière, Alexandre
*) Constantin exprima son dépit même au couronnement de Kicolas et cela envers l'ambassadeur français. Voy. les Mémoires du duc de Raguse,
répondit en levant la main au ciel: ,,Laissons cela à Dieu, il sait mieux que nous autres mortels ce qu'il doit décider***).
*) Baron Modest Korff, Ascension au trône de F empereur Nicolas,