‹ Histoire d'Alexandre ier, empereur de RussieChapitre 22 sur 26 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Revirement de politique.

Le propre de l'empereur Alexandre était de prendre conseil de tout le monde, même des dames qu'il faisait volontiers causer politique, et le malheur voulait qu'il ne faisait pas à sa tête et qu'il y avait toujours quelqu'un dont l'avis dominait. Le proverbe russe: „Me8ure sept fois et coupe une" était devenu son principe qui ne pouvait qu'augmenter l'irrésolution naturelle de son caractère. Depuis le Congrès de Vienne et surtout depuis celui de Vérone, ce fut le prince de Mettemich qui prit le plus d'empire sur l'esprit du Tzar. A Vienne l'empereur François appelait Alexandre un jacobin, mais il permit à Mettemich de correspondre avec lui, et Mettemich eut soin de lui cacher qu'il recevait 60,000 roubles par an de la Russie pour sa correspondance'*') qui sans

*) Voy. la Revue rétrospective qui en 1848 publia les documents trouvés en février au ministère des affaires étrangères à Paris.

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doute ne devait pas contenir des conseils seulement, nais des secrets d'État. Le comte Nesselrode, ministre des affaires étrangères russes, était bien propre à accroître l'influence réactionnaire de Mettemich, ne fut-ce que par jalousie pour son adjoint Eapodistria; aussi représenta-t-il la révolution de la Grèce comme étant intimement liée avec les mouvements révolutionnaires du reste de l'Europe. En 1812, l'Empereur avait reconnu la constitution de Cadix, par sjTnpathie pour le pays qui luttait si héroïquement contre Napoléon; mais en 1818, il vendait des vaisseaux à Ferdinand Vn pour aller étouffer la révolution en Amérique, et comme pour prouver que ce n'était pas seulement une affaire commerciale, il faisait présent d'une frégate russe, pardessus le marché. Le sort de ces navires fut aussi pitoyable que le sort des troupes espagnoles expédiées dans le Nouveau-Monde. L'un d'eux fut pris par les insurgés chargé d'armes, l'autre chargé de troupes qui passèrent à l'ennemi.

Sans doute que la jeunesse est plus enthousiaste de liberté que l'âge mûr. L'expérience d'Alexandre lui avait appris qu'on recueillait dans ce monde souvent de Tingratitude, mais il faut faire le bien sans s'attcn(iie à la récompense. Washington après avoir établi la liberté des États-Unis vit une insurrection éclater dans le Massachusetts et s'écria: „Quelle étrange créature que l'homme", mais il ne

changea pas de principes et n'eut pas de regret pour cela.

Les sociétés secrètes de France étaient composées, en grande partie, de Bonapartistes, et après les fautes des Bourbons, on n'arriva à placer sur le trône que le duc d'Orléans auquel Alexandre lui-même avait songé.

Ferdinand Vil, en rentrant en Espagne, avait approuvé la constitution de 1S12, mais il introduisit à sa place l'inquisition et les Jésuites. Alexandre ne pouvait l'approuver. La révolution de 1822 en fut la conséquence naturelle; elle eut pour écho celle du Piémont et celle de Naples qui imitèrent la constitution de Cadix. La cause de la Grèce commandait les sympathies du Tzar, à moins qu'il ne penchât vers Rome, et la cause pour laquelle Byron a donné sa vie méritait bien l'appui d'Alexandre. Aussi se prépara-t-il des regrets amers en l'abandonnant. Il avait bien d'abord entrepris la défense de ses corréligionnaires, au point de faire craindre une guerre avec la Turquie; mais, au congrès de Vérone, il écarta toutes les difficultés, et ce fut la Fi-ance, et plus tard l'empereur Nicolas qui rétablirent la Grèce, de concert avec l'Angleterre.

Le congrès d'Aix-la-Chapelle, en 18i8, eut pour objet de mettre fin à l'occupation de la France par les alliés; elle fut donc réduite à trois ans qui allaient expirer, et elle cessa de suite.

Le congrès de Troppau fut en décembre 1822 transporté à Laibaeh, en Illyrie, ayant pour but la destruction du carbonarisme qui avait d'abord eu une tendance monarchique, la suppression du règne de Napoléon, mais qui prit bientôt une tournure de jacobinisme. Le nombre des carbonari en France s'éleva jusqu'à 60,000. La Russie fut représentée au congrès par Kapodistria et Nesselrode, la Prusse par le prince Hardenberg et Bemstorff avec M. Gentz pour leur secrétaire. De Caraman, de la Ferronays et de Blacas représentèrent la France et Lord Stewart l'Angleterre. Le congrès s'ouvrit le 26 janvier 1821, et adopta le principe de l'intervention armée à l'égard de Naples et du Piémont, pour y rétablir l'ordre; mais Lord Castlereagh rejeta cette maxime dans sa circulaire.

Le 19 juin 1821, Hypsilantis qui s'était mis, de son propre chef, à la tête des corps francs grecs en Valachie, fut défait à Dragachan; il se réfugia en Autriche, mais il fut arrêté et emprisonné à Munkaiz. L'slmbassadeur russe à Constantinople, le comte de Strogonoflf, envoya, son ultimatum au divan, le 1 5 juillet 1821, mais l'intervention de l'Angleterre obligea la Porte d'observer le traité de Boucharest. Les rapports diplomatiques entre la Bussie et la Turquie ne furent cependant pas repris jusqu'à la fin du règne d'Alexandre*).

♦) C'est donc la troisième fois que TAngleterre appuya la Russie contre la Turquie. La première fois en 1S06, elle envoya

D'ALEXANDRE l"*. 191

Le congrès de Vérone dura du mois d'octobre au mois de décembre 1822. L'Empereur y fiit accompagné de cinq généraux aides-de-camp: les princes Wolkonsky, Menchikoff, Troubetzkoï, MM. Tchemycheff, Michaud et Ocharowski. Les comtes Nesselrode, Pozzo di Borgo et Lieven, le ministre russe à Londres avec sa femme, dirigèrent les transactions diplomatiques.

L'intervention française en Espagne y fut approuvée et Alexandre partagea en cela l'erreur de Chateaubriand que Guîzot a même appelée un crime politique**).

M. Alexandre de Humboldt nous a dit qu'ayant observé à l'empereur de Russie que si les révolutions réussissaient en Amérique, tout le Nouveau-Monde serait en républiques et toute l'Europe en monarchie, le Tzar lui répondit : „Je n'ai jamais eu à me plaindre des républiques".

Cependant il dit au vicomte de Chateaubriand: „Lorfiique les peuples forment des sociétés secrètes, il est permis aux souverains de former des alliances". La solidarité des souverains placée en juxta-opposition avec la solidarité des peuples court bien le risque

Faillirai Duckwoith à Constantînople pour tourner toutes les forces de la Russie contre Napoléon. En 1811, elle aida la conclusion du traité de Boucharest qui coûta la tête au prince Morausy qui le signa au nom de la Turquie.

**) Voy. Geschichte von Ferdinand Fil , von Ivan Golovin.

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de tourner au profit de la dernière. L'Espagne et ritalie n'avaient pas eu leur révolution de 1793, et ce qu'elles réclamaient surtout était la publicité, la liberté de la presse. Si donc l'histoire de la révolution française n'avait pas empêché Alexandre d'être un libéral, les événements de 1822 n'auraient pas dû lui faire changer de ligne de conduite. Les révolutions du Piémont et de Naples étaient des tempêtes dans des verres d'eau, mais si les révolutions sont des tempêtes, le marin qui coupe ses mats sans nécessité est un triste marin^^

Le congrès de Vienne avait promis des représentations nationales aux états d'Allemagne; or les représentations par classes (Stamde-Versammlungen) ne répondaient pas aux espérances, et le Tugend-Bund n'était pas bien dangereux. Cette „Union de la Vertu" fut imitée en Russie par celle du Bien public. Les membres s'obligeaient de protéger l'émancipation des serfe par tous les moyens, de propager l'honnêteté dans le service public en acceptant eux-mêmes des emplois minimes. H n'y avait donc rien que de louable dans cette tendance. Mais avec un homme tel qu'Araktchéiefi', il n'y avait rien de permis, il n'y avait que des choses défendues ou commandées. Cette société prit le nom de celle du Uvre vert, de la couleur de la reliure de ses règlements. Elle se divisa en deux branches, celle du Nord et celle du Midi. La première siégea à St. Pétersbourg et la

seconde au quartier-général de la première armée. Les sociétés secrètes sont une conséquence nécessaire du manque de publicité, mais l'existence de celle dont nous parlons, ne fut connue de l'empereur Alexandre que bien plus tard, et ne pouvait donc avoir motivé le revirement de sa politique. Les francsmaçons, les sociétés bibliques ont été tour à tour défendues ou permises en Russie, et les premières établies sous Catherine II avaient surtout pour objet de faire imprimer à leurs frais des livres inoffensifs. Beaucoup de membres du Bien Public voyant même que les résultats ne répondaient pas à leurs efforts, se sont retirés.

Le congrès de Vérone défendit la traite des nègres. Comment donc Alexandre pouvait-il s'élever contre la tendance de ceux qui voulaient abolir l'esclavage des blancs en Russie?

Le hasard voulut que la nouvelle de la révolte du régiment de Sémenovsky arrivât à Alexandre pendant sa présence à Vérone, et produisit sur lui une grande impression en faisant apparaître devant lui le fantôme des révolutions. Or la cause de cet événement a été attribuée par l'opinion publique qui, malgré tout, est le meilleur juge même en Russie, aux cruautés du général Schwartz, le chef de ce régiment des gardes. Elles prouvaient encore une fois que les officiers allemands ne sont pas si bons que

leurs compatriotes voudraient les représenter, car avec

la discipline séyère qui règne dans Parmée rosse, lorsqu'un régiment se révolte, quand il a la certitude devant lui d'être puni d'une manière barbare, il faut qu'il ait à soufirir plus qu'il ne peut supporter.

L'insurrection fut réprimée avec une rigueur extrême; les soldats furent jetés dans la citadelle et beaucoup d'entr'eux eurent à passer plus tard par les verges (Sptessrutken); les officiers furent dispersés dans d'autres régiments. Ce fut M. Tcheadaeff qui apporta la nouvelle, et l'Empereur lui dit qu'il ne savait pas comment en finir avec les mécontents. — En donnant une constitution, Sire, répondit hardiment le jeune officier. — En avez-vous une de prête? Tcheadaeff sortit un projet que le Tzar mit tranquillement dans sa poche.

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