CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Araktehéieff et les eoloniei militaires.
Alexandre était un cosmopolite plutôt qu'un Ruft^e. 11 n'aimait ni ne respectait les Russes; leur servilité lui était odieuse et il ne savait pas les rendre libres. Lorsqu'il visitait les provinces de la Baltique ou les provinces polonaises, il faisait ressortir la différence des manières de la noblesse de ces gouvernements dont la politesse était exempte de servilité. Il ne pouvait jamais déshabituer le prince Wolkonsky de lui baiser la main et, quelque fois, même à Paris, il le traitait avec rudesse pour un thé mal servi ou des chevaux mal attelés. Il se plaisait en pays étrangers et y allait aussi souvent que possible. Dégoûté de régner, il pensait plus que jamais à abdiquer et ne voyait pas qu'AraktchéiefiF, auquel il abandonnait de plus en plus le pouvoir, était le dernier homme entre les mains duquel il aurait dû l'abdiquer.
Alexis Andréiewitch AraktchéiefiF était né le 25
septembre 1769 (v. st.) dans le gouvernement de Nov-
la*
gorod. Son père, major en retraite, était si pauvre qu'il payait le diacre chargé de l'instruction de son fils en denrées, et l'on comprend qu'elle ne pouvait être bien recherchée. En 1783, AraktchéieflF entra au corps de l'artillerie et du génie, aujourd'hui le second corps de cadets, qui était alors sous la direction du général Mélessino, un Géorgien de naissance. En 1787 il fut fait sous-lieutenant et donna des leçons aux enfants du comte Soltykoflf. En 1790, il fut nonuné capitaine et aide-de-camp du général Mélessiuo. Paul, sur la recommandation de Mélessino et de SoltykoflF, chargea Araktchéieff de former l'artillerie qu'il avait la permission de tenir à Gatchina, avec prés de 200 soldats de différentes armes, pour son plaisir personnel.
Son obéissance aveugle envers les supérieurs et sa cruauté envers les inférieurs lui gagnèrent la faveur de Paul qui le fit colonel. Le jour après la mort de Catherine, Araktchéieff fut promu commandant militaire de St. Pétersbourg et général-major. C'était le 9 novembre 1792, et le 12, il reçut l'ordre de Ste Anne, première classe. Le 5 avril 1797, il fut nommé baron et chevalier de St. Alexandre de Newsky. Quinze jours après, il fut élevé au poste de quartier-maître général.
La lâcheté était la compagne nécessaire de sa cruauté; il ne put jamais rester au feu et n'assista à aucune bataille de sa vie. Il fit partie de la suite
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d'Alexandre à Austerlitz, mais il parla de l'état de ses nerfs en tels termes, que l'Empereur ne lui a jamais depuis demandé d'affronter un danger quelconque. Un jour, il arracha de sa main la moustache d'un grenadier, et, une autre fois, il maltraita tellement le colonel Lehn, officier distingué, que celui-ci se suicida. A une revue, il donna de tels coups de bâton sur la cheville des soldats, afin de les ranger, et se servit de si gros mots envers les officiers, que ceux-ci s'en plaignirent, et comme ils appartenaient à de bonnes familles, Araktchéieff fut éloigné du service en 1798; mais quatre mois après, il ftit réinstallé dans son poste, fait comte et reçut des serfs et des terres en présent.
De Scylla, l'empereur Alexandre tomba en Charybde; de Pahlen il transporta sa confiance à Araktchéieff qui cependant ne manquait pas d'esprit naturel et savait commander dans son administration, surtout celle de l'artillerie. N. Tourgueneff dit de lui qu'il ne savait ni parler ni écrire *). Quant à sa cruauté, le nom de Grousino rappellera aux Russes les atrocités sans pareilles qu'il a commises dans cette terre qui lui appartenait dans le gouvernement de Novgorod. Il avait pour maîtresse une fille serve, la sœur de son cuisinier; comme elle maltraitait ses gens, ces der-
*) Pour le disposer à rester au service il lui dit qu'on augmenterait ses appointements, l'empereur étant prit à faire tout Màerifice.
Ift taàmt. Lange dm nonslre ne connut pas fie ViMnes fund 3 tîI le eadsvie de sa bien-aimée. IVmbt «ir<v«vTir le&> c^MfahleSy fl fit fîisliger sans pitié IkNtf ie ■^.«lie* et qui ne nMMDiit pas soos le bâton, alka iùre le nt^à de cette sene en Sibérie.
Le pMfiefal AraktrhêkC' était le maoYais génie fie feoLp^fnMir A^sandre. A sa mort, en 1834, il is;» as:^ ^c..ii<e de ti**u>i>MrodUes assignats payable en l^^c^^. p» cr Le ■he'llkvr onmge, en langue russe, $«ur ie rvçTTie «r.Vjeumire. Si les mânoires de Benw^:<«nii V <«er:: je > or. et apfès la poUication de la cvne^:eô;iuxif «ix pcùnci^ C^EUtonrski arec le Tzar, ^«u 5K {sr*;ç^*t<e «Se ûàe pabtîer après sa mort, cet ^HJLxm^e saen àwî.^. ■&*£> œ prix ne fera que perpétuer la Knfc^^ d;ft o aâ:eisr hd-méme; car îl serait impos- $ibie «ie le iv;a:rseii:er aanemcnl que comme la honte «èi nè^me Àe ^«l i^cciûiear. Uen^oeur Nicolas ïai |^^tteIaleaaeal k^œ le >>ar oà fl le ranerda de 9KiS^:$«M\Kiet$,» car« «;rai;Kt à sa lespoosaliilité, die était à <^^Y1M par k$ biane$-^kn$ fAlexandie.
Ije e^'ttî»^ Aiabe&eîedr ne Toolot jamais accepter l\v^}^^ ^W ^ Afidnè. disant, cb bon comiisan, que eehù dW^eiiiui^ix^ iX^wskr- qai>k|iie pios infi^rieur,
A|v[Y<cs^ 1>K>« il fai cbai^ de rMganisation des «^^^^k^ av/.i»ùnet$^« et «&aiî qœ ce nétait pas son h1^^ iim$ e^ve \ie rEtâpeteur dont fl était le fidèle w^nUiMm Ce p«vv<^ tut timt-à-6ât impopulaire, mais
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Fempereur Alex»idre s'attacha d'autant plus à Araktcbéieff qui n'eut ainsi que son impopularité pour cause de sa faveur.
Le premier essai de colonisation militaire fut fait par l'ukase du 5 août (y. st.) 1816, prescriyant de placer un bataillon du régiment des grenadiers d'Araktchéieff dans la province (oblaste) de Yyssotsk, du gouvernement de Novgorod. Ce devait être un essai pour éviter tout conflit entre les autorités civiles et militaires. Le chef du bataillon avait à donner des ordres aux employés civils.
Le 1 8 avril 1817, le reste du régiment d'AraktchéieflF fut colonisé dans la province de Vyssotsk, et le 24 octobre, le régiment des grenadiers de Pemow Alt établi dans la province Eholynskaia qui, d'apanage de la couronne, devait devenir une propriété militaire. L'Empereur avait l'intention d'alléger les souffrances des recrues en les laissant chez elles, et en leur assurant un domicile à leur retour. Ce n'étaient pas les colonies autrichiennes qu'on imitait, mais les Cosaques, sans considérer que ces derniers étaient nés soldats et étaient devenus tels du temps d'Etienne Battory, qui eut néanmoins bien des diflScultés à surmonter. Les colonies militaires étaient en opposition directe avec la commune russe, ce système agraire aussi ancien que la Russie, et si elles avaient été introduites à la fois dans tout l'empire, on y aurait produit une révolution sans exemple. Le pire était
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que F£ini»ereiir ne sut jamais la vérité. Chaque fois qu'il visitait une colonie, on la lui faisait apparaître sous un prestige féerique, comme jadis les déserts de la Russie méridionale avai^it été déroulés devant les yeux de Catherine, dans un panorama enchanteur et mouvant. Les mêmes appareils et les mêmes plats se transportaient d'une chaumière à une autre, et on avait soin de ne lui montrer que celles où ces préparatifs avaient été faite*).
Barclay de Tolly paraît avoir seul eu assez de courage pour protester contre les colonies militaires, mais il ne le fit que du point de vue militaire, et nous ne connaissons que Charles Dupin qui ait pris la défense de cette institution. H est sans doute à désirer d'en finir avec le recrutement, mais c'était un mauvais moyen de s'y prendre que d'improviser de trois millions de paysans, de l'âge de 15 à 30 ans, autant de soldats. Sur la ligne militaire d'Autriche, on colonise des soldats chez les paysans; mais en Bussie on faisait les paysans soldats, et les soldats paysans.
L'histoire présente difiScilement un autre exemple de l'oppression qui accompagna cette innovation. Des villages paisibles furent violemment métamorphosés
*) Le prince Menchikoff, aide-de-camp de l'Emperexir, le d^ montra cependant une fois d'une manière palpable. 11 cassa la queue à un cochon de lait rôti, qui arait figuré sur une des tables et l'ajustant dans la maison suiTante, il dit : „Cest une ancienne connaissance^^
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en casernes, des cultivateurs transformés en conscrits^ rasés, coupés, uniformes, et durent attacher le fusil à la charrue, et tout cela se faisait en pleine paix, à rissue des guerres, lorsque tout danger était passé et quand personne ne songeait à attaquer la Russie. On avait en vue l'économie et l'augmentation de la force armée; mais ce système ne produisit que de mauvais soldats et de mauvais paysans, des citoyens mécontents et des sujets révoltés. S'il y avait de la folie dans Alexandre, elle s'est certainement révélée dans l'établissement des colonies militaires. Les cris et les lamentations qui parcoururent l'empire auraient sans doute dû arriver à ses oreilles; mais c'est que réellement il était sourd.
Les paysans du gouvernement de Smolensk étaient trop pauvres et trop abattus pour se plaindre, mais ceux de Novgorod et de Kharkow se révoltèrent sur plusieurs points, ce qui donna lieu à un nouveau développement de sévérité, de la part des autorités, et la route de Sibérie se couvrit de colons militaires qui ne voulaient pas l'être, et qui allaient devenir des colons pénitentiaires ou des galériens. La vue du „Béni" ne fut plus une bénédiction pour les paysans qui, après son passage, laissaient leurs terres sans culture, pensant qu'on allait les convertir en colons. Je me rappelle de ce temps, où le voyageur montrait du doigt à son compagnon de route les emplacements des soldats-cultivateurs, en disant à demi-
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voix ces seuls mots qui peignaient tout un monde de souflrances: ,,Voilà une colonie militaire!^' Cette institution passa en héritage au successeur d'Alexandre et pendant la révolution en Pologne, il y eut à Staraia-Boussa une révolte qui dépassa en cruautés tout, excepté la peine que Nicolas infligea aux colons, et il fut réservé à Alexandre II de fermer cette plaie, si ce n'est d'effacer cette tache du règne de son oncle.
Ce fut vers ce temps que Eotzebue discréditait le nom d'Alexandre et de Russie en Allemagne. Après avoir été banni par Paul I" en Sibérie, et avoir surchargé la littérature allemande de mauvaises pièces de théâtre, il fiit envoyé comme agent secret en Allemagne. Ce qu'Araktchéieff ne trouva pas en Russie, Kotzebue le rencontra dans le duché de Bade: un vengeur s'éleva parmi les étudiants de Heidelberg. n ne fut pas choisi par le sort, mais il s'offrit de lui-même à la corporation des Burschenschafter pour exécuter sa décision et purger le sol de cet espion de la liberté. Sand présenta à Eotzebue une lettre, et pendant que ce dernier la lisait, il lui plongea un poignard dans le cœur. H fut exécuté à Manheim, les étudiants arrivèrent trop tard pour détruire l'échafaud, car on avait devancé l'heure du supplice,
La vie privée d'Alexandre, à cette époque, ne valait pas mieux que sa carrière publique. Il n'ai-
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mait pas sa femme, croyant qu'elle n'était pas apte à le comprendre, tandis qu'elle le chérissait comme peu de femmes l'auraient fait. (La chronique scandaleuse assure cependant qu'elle n'a pas été insensible pour le prince A. G.) L'Empereur avait dit que ni lui ni son frère Constantin n'avaient été élevés de manière à savoir apprécier les charmes de la vie de famille. H n'avait pas d'enfants de sa femme et avait une fille illégitime de M"* Narychkine qui mourut à l'âge de dix-huit ans. H reçut cette nouvelle à une parade montante et s'écria: „Dieu me punit pour mes péchés." Sa maîtresse, à son tour, ne lui était pas fidèle et eut une liaison avec le prince Gagarine qui fut exilé à Borne, en qualité d'ambassadeur. A côté de cette liaison qui a duré près de huit ans, Alexandre avait des milliers d'intrigues dans lesquelles l'amour était pour fort peu, et comme il était pour les conquêtes faciles — à chaque relais où il couchait il demandait un vase ... — son chirurgien Willhie était souvent mis en réquisition. L'adultère n'est pas recherché comme crime ni même considéré comme tel en Russie, et le mauvais exemple a été pendant des siècles donné par le trône; mais un manque de déification de l'autocratie est poursuivi comme crime, avec la plus grande sévérité. — Mr. Hellmann, le rédacteur d'un journal à Varsovie, fut condamné à plusieurs années d'emprisonnement pour ses commentaires sur la constitution du 7 mai 1771. Les
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étudiants polonais à Berlin subirent une perquisition domiciliaire, mais on ne trouva rien dans leurs papiers. Un comte Potocki Ait exilé en Bussie, sans prétexte plausible. Le vice-roi Zoyouchek n'était qu'un prête-nom, et le bon plaisir du grand-duc était la seule loi de la Pologne. H y eut plusieurs arrestations dans les divisions de Sabanieff et de Michel OrloflF, et un rescrit au comte Kotchoubey, ministre de Tintérieur, proscrivit les loges maçonniques.
Le patriarche grec George, assassiné à Constantinople, fut enterré avec pompe à Odessa, le 28 juin 1822, et l'Empereur souscrivit 100 à 150,000 roubles assignats pour les réfugiés grecs qui vinrent à Odessa dénués de tout moyen d'existence; mais l'opinion publique en Bussie était si fortement prononcée en faveur des Grecs, que le Tzar ne pouvait faire moins et aurait dû faire davantage. Nous ne rangeons pas l'expulsion des Jésuites parmi les mesures réactionnaires. La Bussie, sous Catherine H, et la Prusse étaient les seuls pouvoirs de l'Europe qui souffraient les Jésuites et leur permettaient d'avoir soin de l'éducation de leurs enfants catholiques. Le décret d'Alexandre expulsant les disciples de Loyola fut motivé par leiirs essais de convertir au papisme des sujets professant la foi gréco-russe, et déjà sous le règne d'Alexis BomanoflF, le jésuite Bielobodsky avait pour la forme embrassé la religion ^ecque pour faire
d'autant mieux de la propagande en faveur du St. Siège.
L'Empereur défendit aux sujets russes d'envoyer des vaisseaux en Espagne et en Portugal, et il envoya le grand cordon de St. George au duc d'Angoulême que son aide-de-camp colonel Boutourline fut chargé de porter de sa part.
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