CHAPITRE TROISIÈME
La mort de Paul P'.
La vérité est longue • à se faire jour dans Fhistoire. Ce n'est qu'aprésent qu'on voit que les récits d'Hérodote sont plus vrais que ceux de Tite-Live. Brutus, plus loué, il est vrai, par Voltaire que par Shakspeare, est passé de mode; depuis que les empereurs-démocrates sont en vogue, il passe pour un assassin et un aristocrate. Guillaume Tell est relégué dans la fable, le récit de la ponune et de la flèche, d'origine Norvégienne, a été apporté par quelque peuplade dans les vallons de l'Helvétie; car les archives de Vienne ne font pas mention de Gessler. A côté, de ces noms vénérés, ceux des assassins de Paul I paraissent bien vulgaires. Mais lorsque la tyrannie va trop loin, les pierres, comme on dit, se soulèvent, les fusils partent d'eux-mêmes et la police elle même conspire. Le comte von der Pahlen était le chef de la police secrète et devint celui de la conspiration, sauf à la désavouer, si elle tournait mal. n avait intercepté une lettre de Paul à Araktcheieff
nommant ce dernier gouverneur général de St. Pétersbourg à sa place, et plutôt que de céder cet emploi, il voulut faire perdre la vie au Tzar. Pour obtenir le consentement du grand-duc héritier à ce que son père ffit déposé, il lui montra un ordre de ce dernier qui le renfermait à Schlttsselbourg et son frère Constantin à la citadelle de St. Pierre et St. Paul, et reléguait leur mère au couvent de Kholmogore. Il espérait être tout puissant avec le jeune prince; mais pour cela il fallait exécuter d'abord ses ordres à la lettre et ne pas appeler des soupçons sur le fils du Tzar en les outrepassant. H a été dit que Paul n'était pas homme à signer une abdication sans perdre la vie; mais un caporal et quatre hommes auraient eu raison de lui, ou si l'on voulait lui montrer le respect que son rang demandait, des officiers supérieurs auraient pu l'arrêter, en laissant tout le semblant de légalité à leur démarche; puis une maison d'aliénés ou un régime ad hoc dans un palais éloigné, comme celui deGatchina, aurait fait justice du tzar fou, sans entacher la réputation d'Alexandre. Une telle mesure était sans précédent, mais le peuple russe n'était pas assez bête pour ne pas la comprendre et la justifier, et, l'arrestation une fois opérée, le Sénat lui-même l'aurait légitimée. Pour éloigner tout soupçon d'ambition, Alexandre aurait pu régner comme régent jusqu'à la mort naturelle de son père. Mais, „que voulez-vous, disait un noble russe au comte de MUnster, à St. Pétersbourg
notre magna-charta c'est la tjTannie tempérée par l'assassinat"!
Venait ensuite le comte Zouboff, le dernier mignon de Catherine II que Paul avait banni, et qui, pour rentrer à St. Pétersbourg, avait demandé la main de la fille de Koutaïssoflf. Ce favori avait, par son élévation, provoqué bien des rancunes contre son maître. Enfant turc, fait prisonnier par les Eusses, il devint valet de chambre de Paul, puis, grand écuyer, et chevalier de tous les ordres de l'Empire. Lorsqu'il reçut le grand cordon de St. André, un poète russe fit une satyre qui circulait dans les salons de St. Pétersbourg, même en 1807. Il avait eu vent de la conspiration, et en avait averti l'Empereur. De là est venu la conversation avec Pahlen que nous avons rapportée. Le général Benningsen, d'origine hanovrienne, et non pas anglaise comme on l'a prétendu, prit une part active dans le drame qui se joua le 24 mars 1801, et loin d'en souffrir, lorsqu'il eut quitté le service, il recevait 39,000 roubles par an de pension, n était aussi d'une stature colossale.
Le colonel Arakhmatofi^, aide-de-camp de l'empereur, fut doublement traître en introduisant les conjurés dans l'appartement Impérial, mais si c'est son écharpe ou celle de Benningsen qui a servi à étrangler le Tzar, c'est là un fait en litige. Paul s'était construit un palais qui sert aujourd'hui d'emplacement à l'école du génie; c'était un labyrinthe
et dont il avait seul la clé; mais son aide-de-camp fidèle, Rostoptcliine, qui couchait prés de lui, et qui ne l'aurait pas trahi comme Arakhmatoff, avait été envoyé par Pahlen pour un commandement dans une province éloignée. Des officiers réformés, le prince Tatchwil, Tatarinofif colonel d'artillerie, GardounoflF, Sériatine envahirent le palais dans la nuit du 24 Mars. Les deux heidouks qui voulurent donner l'alarme furent tués. Paul se jeta en bas de son lit et se réfugia den-iére un paravent, n'ayant pas pu trouver la porte qui menait chez sa femme. Il était fort, mais Platon Zouboff était un athlète et d'un coup de tabatière d'or à la tempe il l'abattit contre la cheminée. On l'étrangla avec une écbarpe, ses derniers mots furent: „Et toi Constantin aussi !^^ Les assassins s'acharnèrent sur son corps inanimé. — Quelle page d'histoire, dit Alexandre à Pahlen, lui apportant le lendemain la nouvelle de l'événement. — Les autres la feront oublier, répondit le ministre. L'empereur pleura longtemps jusqu'à ce que Pahlen lui dit : — Assez pleurer comme un^enfant, il est temps de régner comme un souverain. Les habitants se félieitaient dans les rues de ce qu'ils étaient enfin débarrassés du tzar manioc; comment Alexandre pouvait-il sévir contre les meurtriers? Zouboflf fut accueilli à Moscou par une députation de la noblesse qui le complimenta, et eh 1 8 1 2, il jouait encore au whist dans les salons de St. Pétersbourg.
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