GUERRES DE 1,A REPUBLIQUE FRANÇAISE
conquerrons l;i paix. » Et ce mot, parce qu’il était frappant, retentit par toute la France, et valut, en peu de temps, au général sur qui tous les regards étaient tournés une nouvelle et belle armée, qui se réunit à Dijon au printemps (1800).
Bataille de Marengo. 14 juin 1800. — L’armée autrichienne avait enfermé Gênes de tous côtés; la ville était vigoureusement pressée et déjà courait le plus grand danger; car quelque courage que déployât le général Masséna pour sa défense, cependant la famine, la contagion, la misère sous toutes les formes , étaient devenues si effroyables dans cette cité populeuse qu’une foule d’hommes en avaient été victimes. Que de la France il pût partir une expédition qui passât les Alpes et arrivât au secours , le conseil de guerre de la cour de Vienne était si loin d’y songer, que le général Mêlas se préparait déjà à passer la Nizza et à faire une invasion en France. Mais tout à coup le premier consul part de Dijon avec l’armée de réserve, fait gravir à son artillerie et à sa cavalerie , avec des efforts et des obstacles incroyables , le grand et le petit Saint-Bernard , le Simplon et le Saint-Gothard, et paraît dans les plaines de la Lombardie avant même que Mêlas fût averti de son expédition; autrement, en effet , il lui eût été très-facile d’anéantir les différents corps de troupes à mesure qu’ils descendaient des montagnes. Le 2 juin , Bonaparte entra dans le Milanais. Le même jour, Masséna offrit aux impériaux la reddition de Gènes , parce que la famine menaçait de détruire à la fois la garnison et les citoyens. Les impériaux lui accordèrent une libre retraite avec les troupes qui étaient en état, très-contents de pouvoir réunir ainsi l’armée de siège à celle qui marchait livrer bataille à Bonaparte; car Mêlas avait appris qu’une nouvelle armée, peut-être même plus forte encore, devait venir rejoindre son adversaire. Gette bataille eut lieu le 14 juin, auprès du village de Marengo, dans les vastes plaines entre Alexandrie et Tortone; bataille plus sanglante que toutes les autres de la guerre de la révolution, dans laquelle toutes les forces de destruction qui sont en la puissance humaine furent déchaînées pendant trente heures. Les deux armées |
faisaient les plus grands efforts, et déjà la victoire inclinait pour les valeureux bataillons autrichiens : quatre fois les Français avaient été refoulés et la quatrième retraite était devenue générale, quand arriva Desaix , un des meilleurs généraux français , et , comme citoyen, le plus estimable de tous; il amenait la réserve sur le champ de bataille. On recommença aussitôt l’attaque, et l’armée, se ralliant à lui , le suivit. Bientôt il tomba lui-même frappé à mort par un boulet; mais ses guerriers, d’autant plus enflammés, arrachèrent la victoire, qui, après une si grande lutte, était devenue décisive.
Elle lit perdre en un seul jour le fruit de toutes les victoires de la campagne et acquit aux Français toute l’Italie. Mêlas , qui par cet échec perdait tout moyen d’opération , parce que la retraite en Autriche lui était coupée , abandonna toutes les places fortes d’Italie , jusqu’à Mantoue etFerrare, en stipulant qu’on le laisserait se retirer en liberté.
Victoires de Moreau, d’avril à décembre 1 800. — Le général Moreau faisait dans cette même année la guerre en Allemagne avec une audace et un bonheur inouïs. Le 25 avril, il passait le Rhin , et quinze jours après il était déjà sur l’ill, maître du pays situé entre cette rivière, le Rhin, le Danube et le lac de Constance, et vainqueur en deux grandes batailles , à Stockach et Moskirch ; de là il pénétra plus avant dans la Bavière et se rendit maître de tout le pays jusqu’à Munich. Alors, sur la proposition du général Kray qui lui était opposé, une suspension d’armes fut résolue et des conférences de paix furent commencées; mais comme l’Autriche ne voulut pas traiter sans l’Angleterre et que la France refusait d’admettre les envoyés anglais, la guerre recommença le 1er décembre. Les Autrichiens semblèrent au commencement avoir quelque succès; mais le 3 décembre ils essuyèrent une sanglante défaite à Hohenlinden. Moreau, après cette victoire, se hâta dépasser l’Inn pour aller à Salsbourg; de là, traversant la Linz, il marcha sur Vienne, et, quand il s’arrêta, il n’était qu’à vingt lieues de cette capitale. Là, on résolut une nouvelle suspension d’armes et les conférences de paix furent tout de bon reprises à Lunéville. Cette
paix île Lunéville pourrait être attribuée tout entière aux exploits île la campagne de Moreau ; car en huit mois, dont plus de quatre avaient clé perdus en trêves, il avait passé le Rhin, le Danube, le Lech, 1111, l’inn, la Salze, l’Ens, avait été vainqueur dans six grandes batailles et avait enrichi le trésor de la république de 40,000,000.
Paix de Lunéville. 9 février 1801. — Après les perles de l’année 1800, l’Angleterre délia l’empereur d’Autriche de l’ obligation de ne pas faire de paix particulière; et alors les conférences entrel’envoyé autrichien, le comledeCobenlzel,el Joseph Bonaparte, frère ainédu consul, furent pressées avec tant d’activité que dès le 9 février 1801 le traité de paix était signé : il continua le traité de Campo-Formio dans tous ses points, et l’Autriche reconnut alors les républiques batave, helvétique, ligurienne et cisalpine. Une condition cependant qui n’était point dans celui de Campo-Formio fut ajoutée; c’était l’élévation du duc de Parme, proche parent du roi d’Espagne, au titre de roi d’Elrurie, c’était ainsi qu’on nommait la Toscane; le grand-duc devait recevoir pour son duché l'archevêché de Salsbourg comme une principauté temporelle, quelques autres terrains limitrophes et le titre d’électeur. Le duc de Modène recevait , comme il avait été déjà décidé à Campo-Formio, le margraviat deBrisgau pour indemnité de la perle qu’il souffrait en Italie.
Outre ces concessions de l’Allemagne aux princes d’Italie qui avaient été refoulés chez nous, il devait y avoir dans l’intérieur même de l’Empire de grands changements; car l’Allemagne abandonnait à la France la rive gauche du Rhin, c’est-à-dire douze cents milles carrés et quatre millions d’hommes; et les princes qui avaient perdu de ce côté devaient être indemnisés sur les biens ecclésiastiques et sur ceux des villes libres impériales qui se trouvaient sur la rive droite. Une diète, chargée de régler les droits de tous les intéressés, fut assemblée sous la médiation de la France et de la Russie. Elle ouvrit ses séances le 24 août 1802, et les ferma le 10 mai 1805. Dans ces conférences, la France donna la loi avec encore plus d’autorité et plus d’arbitraire qu’au traité de Westphalie. Elle promit ou refusa sa faveur suivant son ca-
price, et mit ainsi notre malheureuse patrie sous sa dépendance; car dans un temps où l’on tenait pour le plus grand avantage celui de pouvoir agrandir ses frontières, d’une seule parole elle pouvait faire le bonheur ou le malheur d’un pays.
La paix de Lunéville enlevait aux ecclésiastiques tous leurs domaines en Allemagne, jusqu’au dernier; de quarante-huit villes libres il n’en restait que six : Lubeck, Hambourg, Brême , Francfort , Augsbourg et Nuremberg; les comtes et chevaliers de l’Empire ne dépendaient plus de lui que médiatemenl, et de tous les princes laïcs , quatre seulement avaient reçu le pouvoir électoral, pouvoir qui devait perdre quelques années plus tard sa vieille et vénérable signification; car ces nouveaux princes n’eurent pas même le temps d’exercer leur beau droit. Comme ils n’étaient que la création d’un souille passager qui se mon Irait prodigue de biens dont il ne connaissait pas la valeur, le souille qui lui succéda les Fit disparaître aussi promptement que celui-là les avait créés. Celle inconstance était le pronostic d’un bouleversement prochain du tout; car en comparaison de pareilles dispositions, les changements qui eurent lieu , par suite du traité de Westphalie, par rapport aux formes administratives de l’Empire, n’étaient rien. Ce que tout le monde craignait et n’osait entreprendre que comme essai , la paix de Lunéville l’accomplit publiquement, sans honte d’ébranler des fondations de dix siècles d’existence. — Une profonde tristesse devait donc remplir tous les cœurs patriotes; et qui aurait pu sans déchirement contempler les monceaux de ruines dont a couvert notre patrie l’ouragan qui l’a bouleversée? Car bien que les colonnes de ce vieil édifice fussent ruinées dans leurs fondements, aux murailles et aux débris on pouvait encore reconnaître l’image de son ancienne grandeur, et, comme le disent quelques historiens , les restes d’une nation puissante et prospère.
Paix d’Amiens. 27 mars 1802. — Le calme reparaît donc un moment sur le continent , après de longues années de guerre; mais la guerre se prolongeait encore sur mer; car le grand homme d’Élat qui gouvernait l’Angle-
Gl'F.RRF.S PF, I, V RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
terre et pénétrait jusqu’au fond la pensée et la volonté du premier consul , savait assez qu’il ne pouvait y avoir de paix entre lui et l’Angleterre. De tout temps on a comparé les relations entre la France et l’Angleterre à celles entre Rome et Carthage, et la comparaison est sensible. Il y avait une haine à mort entre ces deux puissances, et c’est pour cela que Pilt , à l’exemple d’Annibal , voulait une guerre à la vie, à la mort. Cependant beaucoup de voix, en Angleterre, demandaient la paix, parce que le commerce en souffrait, parce que la défense d’exportation en France avait causé sur les grains une grande augmentation de prix en Angleterre, et parce que la dette nationale s’était élevée jusqu’au chiffre énorme de 558 millions de livres sterling. En conséquence, Pitt remit son portefeuille pour ne pas lui faire obstacle ; car, d’après sa conviction , il ne pouvait la signer. Alors suivit la paix d’Amiens , le 27 mars 1802 ; l’Angleterre rendit tout ce qu’elle avait conquis sur la France, l’Espagne et la Hollande , excepté la Trinidade et une partie de l’ile de Ceylan ; même Malle que les Anglais avaient pris par famine, et l’Égypte que leur général Abercromby avait enlevée aux Français, durent être abandonnées , l’une aux chevaliers de Malle et l’autre aux Turcs. Une paix si peu avantageuse, après de si grandes victoires sur mer, devait paraître précipitée et peu durable; et en effet, à peine eutelle un an de durée. L’Angleterre reconnut bientôt que Bonaparte n’avait voulu la paix que pour élever une marine française à l’égal de celle d’Angleterre , s’il était possible, et spécialement pour s’approprier la Méditerranée. 11 fit des alliances avec la Porte , avec le bey d’Égypte, avec les États pirates. Plus tard, l’introduction de tous les produits anglais fut défendue en France et en Hollande. Ainsi l’Angleterre n’avait donc pas moins à craindre delà paix que de la guerre ; car certainement elle ne voulait pas plus souffrir un rival sur mer, que la France n’en aurait souffert sur le continent. Il y eut encore plusieurs autres sujets de mécontentement. Il était d’ailleurs évident que les nouvelles dispositions de Bonaparte en Europe n’étaient que le commencement d’autres plans bien plus grands. La république eisal-
pinc dut reconnaître le premier consul de France comme son président. La Hollande restait toujours occupée par les armées françaises et devait en tout suivre la volonté de sa voisine. Quant à la Suisse, qui ne pouvait trouver d’unité dans son sein pour sa nouvelle constitution , elle fut désarmée; on en fit une république fédérative, et on lui déclara que pour les affaires d’administration intérieure elle était libre, mais que pour les affaires extérieures elle dépendait de la France.
L’Angleterre, d’après tout ce qui arrivait, préférant une guerre ouverte à une paix peu sûre, prit sa résolution et exigea de Bonaparte l’évacuation de la Hollande et de la Suisse; et sur son refus elle lui déclara la guerre , en mai 1803. Bonaparte n’attendait que cette occasion pour enlever aux Anglais cette langue de terre sur le continent qui dépendait de leur empire. Dès le mois de juin, les armées françaises entraient dans le Hanovre et occupaient le pays, sans s’inquiéter de ce que le Hanovre faisait partie de l’empire germanique , et , comme tel, ne pouvait être compromis dans une guerre d’Angleterre. C’était une nouvelle et très-favorable occasion de nous pressurer, de surveiller les villes commerçantes et voisines du nord de l’Allemagne, et d’empêcher leur commerce avec l’Angleterre. — Les troupes hanovriennes furent désarmées ; mais des milliers de soldats passèrent en Angleterre, les uns après les autres, et formèrent le noyau d’un corps allemand qui combattit l’ennemi commun avec le plus grand courage et beaucoup de gloire, en Portugal, en Espagne, en Italie, en Allemagne. L’opiniâtreté avec laquelle ces généreux serviteurs ont poursuivi leur but pendant plus de dix ans, lorsque des guerres toujours plus malheureuses les unes que les autres en Allemagne , auraient dû abattre leur courage et leurs espérances, en faisant disparaître pour eux tout espoir de récompense dans leur propre pays; celle constance, dis-je, doit singulièrement ajoutera la gloire de ces héros. Un grand nombre d’eux sont tombés dans l’action sur un champ de bataille, et reposent sur une terre étrangère, loin de leur patrie !
Napoléon Bonaparte, empereur des Français.
18 mai 1804.
Les premières années du consulat furent pour la France un temps de repos : partout se répandaient l’ordre, l’activité et le bien-être; les esprits les plus inquiets respiraient enfin encore une fois en liberté , et mille bouches bénissaient le nom du premier consul. Hors de la France même , beaucoup de monde mettait en lui ses espérances , comme en celui qui pouvait seul, après ce temps de barbarie, rétablir l’ordre sur des bases solides, et faire jouir l’humanité du bien qui était sorti de ces bouleversements, quelque ensanglanté qu’il fût. Ce n’étaient pas les moyens qui lui manquaient pour cela; car on est étonné de la puissance avec laquelle il prenait toutes les forces à sa disposition ; de la sagesse avec laquelle il forçait le volcan révolutionnaire , encore tout brûlant, au repos et à l’obéissance ; de la rapidité de son administration qui , en quelques instants, se répandait dans tout son vaste empire comme dans un tissu dont il avait tous les fils dans les doigts ; de l’activité, enfin, avec laquelle il entreprit de recueillir en un seul livre de lois, le sage produit des grandes expériences de la vie publique. — Tout ce que l’antiquité a de plus remarquable : reconnaissance des droits de l’homme dans tout, égalité des citoyens devant la loi, destruction des droits féodaux , liberté de croyance dans le domaine des choses invisibles, un gouvernement qui réunissait la force de l’unité pour l’exécution des volontés de l’État à une grande diversité de conseils pour projeter les lois; toutes ces institutions, et beaucoup d’autres, semblaient alors se développer sur le sol pacifié de la France , sous la protection de cet homme extraordinaire, comme pour servir de modèle aux autres nations.
Que ne pouvait pas cet homme pour toute l’Europe? Combien autre aurait été l’histoire du monde s’il avait rendu réel ce beau tableau de grandeur dont son zèle, pur jusque-là pour la vérité et In justice, avait fait une magnifique
esquisse à tous les yeux? N’aurait-il pas pu façonner, éclairer, entraîner tout avec lui pour des siècles , et mériter les bénédictions de l’humanité tout entière? Cependant il s’est chargé de ses malédictions , parce que de si grands talents n’ont été employés que par l’égoïsme , pour servir une insatiable ambition.
Sur la proposition des tribuns, un sénatusconsulte fut porté, par lequel le gouvernement de la France était confié à Napoléon Bonaparte, empereur, et à ses héritiers. Plus tard , comme si la couronne impériale ne l’avait pas encore satisfait , il changea la république cisalpine en un royaume dont il fut déclaré roi, lui et ses descendants ; et pour preuve de modération , disait-il, il nomma son beau-fils, Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie. Parme, Plaisance et Guastalla furent entièrement réunis à la France, ainsi que, bientôt après, la république ligurienne. — Tout cela était contre le traité de Lunéville et l’Autriche en fut très-mécontente. Elle trouva d’ailleurs de grandes sympathies dans l’empereur de Russie, que la mort du duc d’Enghien avait extrêmement exaspéré; d’autant plus que ce prince déjà sentait en lui-même une voix qui l’appelait à protéger l’ordre de l’Europe. Alors ces deux puissances offrirent à Pitt, ministre d’Angleterre, l’occasion qu’il souhaitait déjà d’avance, de renouveler leur alliance contre la France. Il y eut donc une coalition entre ces trois États et la Suède. D’après un vaste plan de guerre, ils devaient attaquer la puissance française par tous les points à la fois, en Italie, en Suisse, en Hollande, en France même. Mais Napoléon détruisit ce plan, comme il avait coutume de faire, par sa célérité, en paraissant tout à coup sur un point où on ne l’attendait pas. Depuis 1805 il avait tenu toute son armée dans le Nord en observation sur les côtes, pour menacer l’Angleterre d’une descente; mais alors il la met aussitôt en marche, lui fait passer le Rhin en toute hâte, et force les princes du sud de l’Allemagne à s’unir avec la France; tandis que l’armée autrichienne, sous le commandement de Mack, se tenait encore dans l’inaction auprès d’Ulm.
Mack, habile général, mais manquant de célérité et de bonheur dans ses projets, attendit
NAPOL l '.O N RO N A P A AT K .
l’ennemi à l’endroit même par où il devait déboucher en venant par la Souabe. Sur son liane droit, il avait les pays de Franconie appartenant au roi de Prusse qui ne prenait aucune part à la guerre, et il se croyait à couvert de ce côté. Mais un pareil rempart était bien peu sur en face d’une armée conduite par Napoléon. Bientôt Bernadotte, Marmont et les Bavarois s’avancèrent à travers la Franconie jusqu’au Danube , prirent le général Mack en dos et le coupèrent d’avec l’Autriche. Surpris et étourdi , il se jeta dans Ulm après un sanglant combat, et au lieu de s’ouvrir un passage avec son épée au milieu des ennemis, comme aurait fait un homme de cœur, et comme lit le duc Ferdinand qui se sauva heureusement à travers la Bohème avec quelques escadrons de cavalerie , il se rendit prisonnier avec les restes de son armée, le 17 octobre 1805. Napoléon, après cette première partie de la campagne où il avait presque anéanti quatre-vingt mille hommes, envoya au sénat, à Paris, quarante drapeaux qu’il avait pris, leur disant, dans le langage de l’empire, que c’était « un cadeau des enfants à leurs pères. t> Et quand il conduisit son armée en avant, il lui dit qu’il voulait la conduire maintenant contre les Busses pour leur faire subir le même sort ; qu’ils n’avaient point à leur tète de généraux sur lesquels la victoire pût lui faire honneur ; que, par conséquent , il n’aurait d’autre souci que d’acheter la victoire avec le moins de sang possible; que ses soldats étaient ses enfants.
Bataille d’Austerlitz. 2 décembre 1805. — L’armée française marcha sans aucun obstacle sur la capitale de l’Autriche et s’en empara le Il novembre. Les Russes et les Autrichiens s’étaient repliés en Moravie; et, le 2 décembre, les deux armées se trouvèrent en présence, résolues à une bataille décisive. « Je me tiendrai loin du feu, dit à ses guerriers Napoléon, qui pour la première fois commandait comme empereur dans une grande bataille , si vous renversez les rangs ennemis avec votre courage habituel; mais si la victoire balance seulement un moment , vous verrez votre empereur s’exposer aux premiers coups. » La bataille des trois empereurs , comme Napoléon la nomma avec complaisance dans ses bulletins , com-
mença par un beau jour d’hiver avec un soleil serein. Ce que Napoléon avait dit d’avance arriva, les ennemis furent mal conduits, et leurs mouvements ne se faisaient qu’avec désordre.
On ne connaissait pas assez la force et la position de l’armée française; et bientôt l’ordre de bataille des Russes fut coupé, rompu etenfoncé malgré toute la valeur de leurs soldats. L’aile gauche voulut se sauver à travers un lac gelé, Napoléon fitbriserlaglaceàcoupsde canon, et quantité de Russes furent noyés. Il n’y eut pas de victoire plus disputée, et elle n’eût pas été décisive si l’empereur François, dans sa sollicitude pour ses sujets, ne se fût hâté de faire la paix et de demander une conférence avec Napoléon dans le moulin de Saroschitz ; car le lendemain de la bataille douze mille Russes vinrent renforcer l’armée qui s’était déjà ralliée; l’archiduc Ferdinand avait réuni vingt mille hommes en Bohème et chassé les Bavarois avec perte du pays; la Hongrie armait; l’archiduc Charles se hâtait de quitter l’Italie avec son armée victorieuse pour venir au secours de la patrie et il pouvait dans quelques jours délivrer Vienne et inquiéter les derrières des Français; des Russes et des Anglais étaient débarqués à Naples ; des Russes, des Suédois et des Anglais s’avançaient par le Hanovre; et ce qui était plus important que tout le reste, l’armée prussienne se formait pour venger la violation du territoire d’Anspach. — C’est alors que l’empereur François signa une suspension d’armes et se montra si empressé de faire la paix. Le malheur de son pays l'affligeait trop , et il pensait encore alors qu’une paix, achetée par de grands sacrifices d’un pareil adversaire , pourrait avoir de la consistance; comme si un sacrifice pouvait faire taire son avidité! L’envoyé prussien, le comte de Haugwitz, qui élaitparti pour prescrire les conditions de paix ou déclarer la guerre, sévit par la retraite de l’Autriche dans un grand embarras; et il tint pour prudent, au lieu de faire les menaces que le roi lui avait mises à la bouche, de parler d’une manière plus retenue et plus pacifique. La réponse (Jes Français fut : « qu’on ne pouvait que louer la sagesse du peuple prussien , qui du reste n’avait jamais eu d’ami plus loyal et plus désintéressé que la
France; que d'ailleurs le peuple français était indépendant de qui que ce soit, et que cent cinquante mille hommes de plus dans la guerre n’auraient fait que la prolonger un peu plus longtemps. » L’envoyé prussien aurait dû mieux comprendre un pareil langage, et, sentant la dignité prussienne offensée , faire sur le moment même ce que son mandat portait, ce que son roi fut obligé de faire six mois plus tard, pendant que l’Autriche n’avait pas encore signé la paix. Peut-être que l’Autriche, si elle avait vu la Prusse sérieusement engagée, aurait préféré une guerre un peu plus longue à une paix honteuse. Au lieu de cela, Haugwitz, sans en avoir les pouvoirs , signa le traité de Vienne par lequel la Prusse abandonnait la province d’Anspach à la Bavière , Clèves et Neufchâtel à la France et recevait en échange le Hanovre auquel l’Angleterre n’entendait en aucune façon renoncer. Ainsi Napoléon jetait une semence de division entre la Prusse et l’Angleterre , sachant très-bien que ces deux puissances seraient très-redoutables si elles étaient d’accord entre elles.
Cinq jours après ce traité, l’Autriche signala paixàPresbourg, le 25 décembre 1805; par cette paix, qui fut plus dure que toutes celles faites jusqu’alors , l’Autriche perdit mille milles carrés et trois millions de sujets, et même sur ses plus belles possessions. Le fidèle Tyrol , qui encore dans cette dernière guerre avait prouvé à la maison d’Autriche tout son attachement, avec Burgau , Eichstadt, une partie du Passau , Vorarlberg et d’autres possessions dans l’ouest de l’Autriche furent abandonnés à la Bavière. Ce que l’Autriche possédait en Souabe fut donné au Wurtemberg et à l’électeur de Bade; les Étals de Venise furent réunis au royaume d’Italie. L’Autriche, pour compenser tous ces abandons, ne reçut que peu de chose, Salzbourg; et le prince électeur de Salzbourg fut transporté à Würzbourg que la Bavière abandonna. Ces pays et leurs habitants étaient traités comme une marchandise que l’on fait passer d’une main dans une autre, suivant les chances de la foire. Tels étaient d’ailleurs les principes du conquérant : arracher l’amour et l’attachement pour les anciennes familles princières, refroidir les coeurs jusqu’à la glace,
étouffer tout ce qui dans le cœur humain peut rendre un État attaché au représentant d’une famille, ne laisser dans le sujet que le sentiment qu’il est né pour obéir, et que cette loi de la nature l’enchaîne à un maître quel qu’il soit, né dans la patrie ou étranger, qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui.
Pour amener encore plus promptement la ruine de l’empire allemand déjà si bien ébranlé, on donna aux électeurs de Bavière et de Wurtemberg le titre de roi, et de plus, comme à l’électeur de Baden, l’indépendance de leur gouvernement , ou pour employer le mot de l’époque à la mode, on leur donna la souveraineté. L’Empereur renonça à toute suzeraineté sur leurs États; et ainsi l’empire allemand se trouva par ce fait tout en dissolution. Le lien de fief et les devoirs de vassal quelque affaiblis qu’ils aient été, avaient tenu cependant encore jusqu’alors l’Empereur et l’Empire réunis. On fit taire les gens simples en les assurant que ces maîtres souverains n’en seraient pas moins unis à la confédération germanique ; mais celui qui avait des oreilles pour entendre pouvait bien reconnaître à ces marques les lointains roulements du tonnerre qui annoncent la tempête à peu de distance. De plus grands maux étaient donc prêts d’éclater sur l’Allemagne.
Fin de l’empire d’Allemagne. 12 juin et 16 août 1806.
Il en fut du nouvel empereur comme il en avait été de la république; l’abus qu’il fit du temps de paix rendit ce temps aussi dangereux que la guerre. Napoléon, a-l-on dit avec justice, avait pris en lui la révolution ; elle s’était personnifiée en lui, et ses terribles principes continuaient de vivre en lui. Le premier mot qu’il dit, après la paix de Prcsbourg, ce fut, comme d’habitude, une sentence de confiscation. Le roi de Naples avait reçu les troupes anglaises et russes dans son pays ; alors il fit partir son frère Joseph et Masséna avec soixante mille hommes à travers toute l’Italie, et dans la dépêche qu’il lui expédia de Schœnbrunn , le 27 décembre, on lit : « La famille
l’ empire F
royale de Naples cessera de gouverner. » Cette terrible parole effraya en effet la maison de Naples, la força de quitter l’Italie et de se retirer en Sicile, de l’autre côté du détroit. Elle s’y maintint avec le secours des Anglais; mais Joseph Bonaparte fut déclaré roi à Naples, lui et ses descendants. Ce nouveau trône cependant coûta beaucoup de sang; les habitants de la basse Italie se révoltaient toujours avec un nouveau courage ; de sorte que la Calabre et l’Abruzze furent presque changées en déserts.
Bientôt vint le tour de la Hollande; elle fut également changée en un royaume et donnée à un autre frère de Napoléon pour sa part, à Louis Bonaparte. Ce ne fut pas du reste le plus grand malheur qui lui arriva; car Louis sentit que c’était un devoir pour lui de vivre plutôt pour son peuple que pour le bon plaisir de son frère.
Un troisième parent de l’empereur, son beau-frère Joachim Murat, fut placé sur la rive droite du Rhin. Il reçut les duchés de Clèves et de Berg : les Prussiens avaient cédé le premier duché, et la Bavière le deuxième pour Anspach. Enfin Alexandre Berlhier, qui était le premier dans le conseil de l’empereur, reçut la principauté de Westphalie (i).
En même temps qu’il s’occupait de ces dispositions à l’extérieur, il laissait voir aussi plus clairement à tous les yeux le plan de la constitution intérieure de son grand édifice. Les journaux français s’efforcaient de traiter de folie le plan d’équilibre que l’Europe avait admis unanimement et qui, selon eux, n’avait enfanté que jalousie et guerre. Ils soutenaient que le repos ne peut être espéré que lorsqu’un homme a le premier rang si bien marqué , que sa parole est pleine d’effet dans les contestations des peuples entre eux. C’est précisément le langage des Romains au moment où ils usurpaient la souveraineté du monde. Ils s’appelaient aussi eux les arbitres du monde, cl leurs envoyés traçaient des cercles avec leur baguette autour des rois auxquels ils laissaient encore leur titre; mais ils exigeaient d’eux surle-champ une déclaration d’obéissance. L’Europe lui parut à la vérité trop grande pour ne
(1) Le maréchal Berlhier reçut la principauté de Neufchftlel : la AVesIphalie fui érigée plus lard en
ANÇAIS.
faire qu’un seul royaume; cependant il crut pouvoir l’embrasser tout entière dans une souveraineté de famille, sous le nom de constitution fédérative; et les frères, les cousins et les alliés du grand empereur résidant à Paris, devaient en être les gouverneurs sous le nom de rois et de princes. Les conquêtes d’Alexandre n’avaient été sitôt dissipées, disait-on, que parce qu’il n’avait point fondé une domination de famille ; l’empire de Charlemagne et sa famille furent divisés parce que Charlemagne n’avait point établi un point central pour sa famille, et que Louis le Débonnaire, conformément à ce plan, avait partagé l’empire entre ses enfants. C’est pourquoi Napoléon en imagina un nouveau. Tous les membres de la grande famille régnante devaient être élevés à Paris dans le palais impérial, sous les yeux de l’empereur et d’après ses principes; tel était le code de famille qu’il imposa à tous les membres; ils ne pouvaient se marier sans sa permission , ni s’éloigner de Paris de plus de trente lieues. Il voulait être de tous le père et le maître. 11 espérait qu’après avoir ainsi conduit leur jeunesse tout entière il leur transmettrait son esprit, ses principes, pour des siècles. De même que dans le sénat romain les grands principes de politique s’étaient conservés pendant de longs siècles d’une génération à l'autre; les princes ainsi élevés à Paris devaient répandre dans les différents royaumes qu’ils gouvernaient les mêmes idées, le même langage et les mêmes lois. Leur règle de conduite était mot à mot celle-ci : « Que le premier de leurs devoirs était de servir l’empereur, le deuxième la France, et alors enfin, au troisième rang, les peuples qu’ils gouvernaient. » Si on comprenait bien toute la portée de l’intention de ces institutions extraordinaires, alors on ne trouverait plus d’invraisemblance dans ce mot que l’opinion publique met dans la bouche de l’empereur Napoléon : « Que certainement dans dix ans sa dynastie sera la plus ancienne de l’Europe, t Et si l’histoire après des siècles veut d’un mot peindre le terrible ébranlement de toutes les institutions et le bouleversement de l’ordre qui existait depuis
royaume pour Jérôme Bonaparte, te quatrième frère de Napoléon. (-Xote de l'éditeur belge.)
dix siècles, il lui suflira de rappeler ce mot, sorti de la bouche du fils d’un avocat, né en Corse.
Déjà la grande confédération française comprenait l’Ilalie, Naples, l’Espagne, la Hollande, la Bavière, le Wurtemberg, Bade el Berg, c’està-dire, une masse de soixante-six millions d’habitants, non compris la France.
Pour donner plus d’éclat el plus de force à sa nouvelle couronne , il lui fallait aussi une noblesse qui lui dût son élévation et qui dût tomber avec elle. Napoléon la fonda en instituant, d’abord en Italie, puis dans tous les autres pays où il porta ses armes , un nombre de grands et petits fiefs , avec certains revenus qu’il distribua à ceux qui s’étaient signalés par leur fidélité ou par leur zèle à son service. Ils devaient être transmis au premier-né , et retourner à la couronne en cas d’extinction d’héritiers mâles. De celte façon , tous ceux qui s’étaient distingués par leurs belles actions étaient autant intéressés que l’empereur à la conservation des pays conquis.
Ce fut au milieu de cette année, si riche en nouveautés , que fut frappé le dernier coup à la constitution de l’empire d’Allemagne. Sa dissolution , qui existait déjà de fait, fut alors clairement exprimée. Le 12 juillet, on forma à Paris une alliance rhénane, par laquelle les rois de Bavière et de Wurtemberg, l’archichancelier, l’électeur de Bade, le landgrave de Hesse- Darmstadt et le duc de Berg, ces quatre derniers comme grands-ducs, puis les princes de Nassau et de Hohenzollern, avec quelques autres petits princes et comtes, se séparèrent de l’alliance impériale, et reconnurent l’empereur deFrance comme le protecteur de leur confédération. L’empereur devait avoir le droit de reconnaître le prince primat de l’alliance, c’està-direcelui qui avait la présidencedansl’assemblée, de décider de la paix ou de la guerre et des contingents de troupes ; de sorte qu’une guerre de la France devenait une guerre de la confédération du Rhin ; elle devait aussitôt prendre les armes , fùt-ce contre ses propres frères d’Allemagne. Par de pareils sacrifices les princes obtinrent une autorité illimitée, sans dépendance d’aucune juridiction à laquelle les sujets, en cas de nécessité, pussent porter leurs plaintes, et sans aucun adoucissement en fa-
veur des gouvernés. Sur tous ces points l’alliance était claire et précise ; tandis que sur tous les autres elle était obscure et équivoque, afin que la volonté du protecteur pût servir de loi. Ce n’était point tant une alliance de peuples allemands entre eux , qu’une alliance avec la France, dans laquelle, loin de trouver des droits et des devoirs mutuels, on voyait le devoir du côté des princes et les droits du côté du protecteur. — Cette alliance rompit les derniers fils qui liaient le passé au présent, en distribuant aux membres de la confédération du Rhin les villes libres de l’Empire, les médiatisant, c’est-à-dire, les dépouillant de leurs droits de seigneurie, pour les soumettre à ceux avec lesquels elles marchaient de front auparavant. Ainsi la ville libre de Francfort, qui devait être à l’avenir le siège des réunions, fut donnée au prince primat, et perdit aussi elle son indépendance.
Il n’est point besoin de porter un jugement sur cette confédération, le sort en eut bientôt décidé, et la postérité cherchera peut-êtreà en effacer le souvenir de notre histoire.
L’empereur d’Allemagne, en déposant cette couronne déshonorée de l’ancien empire , 1006 ans après que Charlemagne l’avait placée sur sa tête , se déclara empereur, lui et sa postérité , de la monarchie autrichienne , le 6 août 1806.
Mais quelle protection l’Allemagne pouvaitelle attendre de son nouveau protecteur, si on le compare à l’ancienne maison d’Autriche; les faits encore récents sont là pour y répondre. Dans le temps même que l’envoyé français, Bâcher, déclarait à Ratisbonne de nouveau que jamais la France n’étendrait ses frontières au delà du Rhin, la place de Wésel fut arbitrairement occupée et choisie pour chef-lieu de la vingt-cinquième division militaire.
Guerre contre la Prusse et la Russie. 180G— 1807.
Les dispositions de la confédération du Rhin étaient dirigées aussi bien contrôla Prusse que
contre l’Autriche; car toutes les deux voyaient ainsi leurs allies naturels , tandis que subsistait l’Empire, changés en ennemis prêts à sedéclarer contre elles au premier démêlé avec la France. Napoléon avait jusque-là retenu le roi Frédéric-Guillaume, par l’idée qu’on pourrait établir une alliance du Nord sous sa protection, qui embrasserait tout le nord de l’Allemagne, d’après le modèle de la confédération du Rhin; mais depuis, cette alliance avait été rejetée, le Hanovre avait été rendu à l’Angleterre; de plus, tout ce qui pouvait mortifier la Prusse et lui prouver que la France ne voulait plus souffrir avec elle, aucun peuple indépendant, fut exercé contre elle. Alors, enfin , le roi, irrité, crut que l’honneur de son peuple ne pouvait souffrir plus longtemps des affronts de la part d’un insolent étranger, et le peuple et l’armée applaudirent à leur roi. Il exigea de la France qu’elle retirât ses troupes de l’Allemagne, qu’elle ne mit aucun obstacle à une alliance du Nord et que Wésel ne fût pas occupé par les Français. Comme tous ces articles furent refusés, la Prusse déclara la guerre. C’était le point d’honneur qui avait demandé une décision si prompte , et il voulait prouver au monde qu’aucune autre impulsion ne l’avait dominé; car, quelque désavantageuse que soit une lutte, il est des cas où l’on ne peut la refuser sans ignominie. La Prusse n’avait aucun allié sur le champ de bataille ; mais la Saxe était à moitié décidée , la paix avec l’Angleterre et la Suède n’était pas complètement arrêtée, et l’armée russe, qui pouvait prêter des secours réels, était sur les frontières.
Napoléon, à cette déclaration de guerre, dit : « que son cœur souffrait de voir le génie du mal continuellement l’emporter , et être sans cesse occupé à renverser ses projets pour le repos de l’Europe et le bonheur de ses contemporains. » Alors il rassembla ses armées, qui étaient toutes prêtes en France et enSouabe, et se dirigea vers les passages de la forêt de Thuringe Au nord de cette forêt était la grande armée prussienne sous les ordres du duc de Brunswick, vieillard de soixante-douze ans, qui avait des généraux désunis entre eux. Une trèspetite portion de l’armée prussienne seulement avaitpris parta la guerredela révolution, et avait
appris à connaître la rapidité entraînante des nouvelles guerres des Français; la plus grande partie s’était laissé engourdir par quarantetrois ans de paix, et parce que l’échafaudage des institutions de Frédéric le Grand subsistait encore, ils se tenaient remplis d’une confiance d’autant plus dangereuse. Ce n’est pas que le courage et la capacité manquassent dans beaucoup d’individus; mais il n’y avait point là un génie énergique qui unit ce grand tout. Aussi arriva-t-il ce que les plus timides n’auraient jamais pu croire possible, c’est que, comme dans les guerres de l’ancien monde, un seul jour de malheur décida du sort de tout un empire.
Le 10 octobre, le prince Louis-Ferdinand de Prusse s’engagea, par son trop grand désir d’en venir aux mains, dans une affaire fort inégale à Saalfeld ; il resta, du reste, lui-même sur le champ de bataille. Mais ce combat malheureux ouvrit aux Français le passage de la Saal ; alors, s’avançant avec une force imposante, ils enveloppèrent l’aile gauche des Prussiens et la coupèrent de la Saxe; dès le 13 octobre, Davoust occupait Naumbourg. Les provisions des Prussiens furent perdues , et la plus grande disette se fit sentir dans leur armée ; de là des désordres et des défaites inévitables. Ainsi, ils se virent forcés de combattre , ayant en face d’eux la Saal et l’Elbe, qu’ils devaient avoir en dos : aussi l’armée était vaincue avant la bataille.
Batailles d’Iéna et d’Auerstædt. 14 octobre 1806. — Une partie de l’armée prussienne était à Auerstœdt, sous le commandement du duc de Brunswick, et l’autre, sous celui du prince de Ilohenlohe , était à léna et Vierzelmheiligen ; mais sans aucun moyen d’union entre elles. Aussi furent-elles attaquées et vaincues le même jour. Le maréchal Davoust combattit à Auerstædt et Napoléon à léna. Dès le commencement de la bataille, le duc de Brunswick fut renversé mort d’un boulet de canon ; sa mort dérangea et mit en confusion le plan de bataille. La valeur de quelques régiments particuliers ne put suppléer à une coopération du tout et rendre la confiance à la masse de l’armée; entourée de plusieurs côtés, elle plia et voulut se retirer sur Weimar, afin de trou-
ver un appui dans le corps de Ilohenlohe, ne sachant pas que celle armée éprouvait le même malheur dans le même moment. Mais bientôt elle n’en fut que trop bien instruite; car le désordre était si grand de tous côtés, que dans la nuit, pendant que l’armée fuyait de Auerslædt sur Weimar, elle rencontra une partie de l’autre qui voulait se sauver de Weimar sur Auerslædt.
Dix jours après la bataille d’Iéna , Napoléon entrait dans Berlin; quarante jours après le commencement de la guerre, il était sur la Vis- Iule, et toute l’étendue d’un royaume, peuplé de neuf millions d’habitants et semé de quantité de villes fortes, avait été le fruit d’une seule bataille, dans laquelle une armée, qui passait pour la plus belle de l’Europe, avait été anéantie. Ce qui prouve que les principaux étais de l’État avaient vieilli; car la croyance où l’on était de posséder des institutions accomplies avait fait négliger la surveillance, et il fallut un épouvantable malheur pour détruire cette croyance, réveiller les esprits et rafraîchir les forces.
Celte prompte conquête des Étatsprussiens, à laquelle l’empereur ne s’attendait pas, avait arraché de son esprit tout reste de modération et excité ses espérances pour un empire sans bornes. Il déclara à Berlin qu’il n’abandonnerait pas la ville non plus que la Vistule avant qu’il eût conquis une paix générale; et c’est aussi de Berlin qu’il data le fameux décret du 21 novembre 1806, contre les Anglais; c’est-à-dire son systèmecontinenlal,par lequel il déclarait tousles Etats de la Grande-Bretagne en état de siège, défendait tout commerce et même toute lettre de change, faisait saisir toutes les possessions des Anglais sur la terre ferme et tous les vaisseaux que l’on pourrait arrêter qui auraient seulement une fois touché en Angleterre. Une mesure si énergique devait ruiner de fond en comble le commerce anglais ; cependant il en résulta de grands maux pour le continent. L’Angleterre, à qui tout le reste du monde se trouvait ainsi ouvert , se fit un nouveau moyen de commerce et s’empara de toutes les colonies de l’Europe, les cultiva avec le plus grand soin et lira ses bois de construction pour sa marine du Canada et de l’Irlande, au lieu de les tirer
du nord de l’Europe. L’Europe, au contraire, vit son commerce languir et tomber, et si son industrie put lui fournir certains objets qu’elle aurait sans cela tirés d’Angleterre, cependant elle ne put y trouver un dédommagement pour la perle de tout son commerce sur mer (i).
Batailles d’Eylau et de Friedland. 8 février et 14 juin 1807. — Les restes de l’armée prussienne, sous les ordres de Kalkreuth et Lestocq , éprouvés par les dures expériences du mois dernier, délivrés des lâches et des faibles qui pouvaient se trouver parmi eux et réduits à une petite troupe, mais une troupe de héros, se réunirent aux Busses, qui alors paraissaient sur le champ de bataille. Après plusieurs affaires en Pologne peu décisives, quoique sanglantes , la guerre se porta en Prusse et les deux armées livrèrent à Eylau, non loin de Kœnigsberg, une des plus sanglantes batailles, le 7 et le 8 février, par le froid le plus piquant, au milieu de la neige et de l’hiver. Deux cent mille hommes luttaient avec les plus furieux efforts les uns contre les autres, tandis que la nature rendait encore le désastre plus épouvantable. L’élite de la garde française y fut sacrifiée sans que la victoire fût gagnée. Les Russes combattirent avec une valeur inébranlable, et les Prussiens, sous les ordres de Lestocq, arrivant fort à propos au secours de l’aile droite fortement pressée, repoussèrent les dernières attaques des Français avec une valeur héroïque. Les deux armées restèrent sur le champ de bataille et toutes deux s’attribuèrent la victoire. En réalité, l’avantage était plutôt du côté des alliés, et l’on croyait généralement qu’une nouvelle attaque, le troisième jour, ne manquerait pas de forcer les Français à faire retraite; mais le commandant russe, le général Benningsen, crut qu’il ne devait pas demander à son armée , déjà si fatiguée , des efforts surhumains, et il se retira sur Kœnigsberg. Les Français de leur côté rentrèrent aussi dans leurs anciennes positions sur la Passargue, et il y eut une espèce de repos d’environ quatre mois , pendant lesquels les deux
(1) Cependant il a été prouvé et avoué depuis que , si le système eût pu être prolongé et exactement observé , l'Angleterre était perdue. N. T.
armées cherchèrent à réunir île nouvelles forces. La malheureuse Prusse eut effroyablement à souffrir, accablée par plus île deux cent mille soldats étrangers.
Napoléon, pendant ce temps, poussa avec activité le siège de Dantzig , place forte qu’il avait laissée derrière lui et qui était la clef de la mer Baltique. Le général Kalkreulh y commandait et il se défendit jusque dans le mois de mai ; mais quand il eut perdu toute communication avec la mer et tout espoir d’èlre secouru, il se rendit sous des conditions trèshonorables, le 24 mai. Les Russes et les Prussiens, après avoir négligé le moment décisif, vinrent attaquer les retranchements de l’armée française à la Passargue. Ils y combattirent avec une valeur digne d’éloges ; mais l’ennemi était renforcé des trente mille hommes qui assiégeaient Dantzig, et protégé par de forts retranchements, de sorte qu’il put facilement repousser leurs attaques et même bientôt prendre l’offensive. Des combats sanglants et continuels furent livrés tous les jours, depuis le 5 juin jusqu’au 12 , jour de la bataille décisive de Friedland. Ce furieux combat dura depuis le matin jusqu’au milieu de la nuit suivante. Pendant la plus grande partie de la journée, la victoire fut du côté des Russes; ils s’en félicitaient et négligèrent la vigilance nécessaire même au vainqueur. Mais au milieu du jour arrivèrent sur le champ de bataille le corps d’armée de Ney et de Victor, et la garde de Napoléon; cette sanglante journée fut alors décidée : les Russes furent refoulés de tous côtés sur l’Aile et ils se retirèrent dans leur pays, vers le Niémen. Le 19 juin, Napoléon fit son entrée dans Tilsitt , la dernière ville de Prusse; et dès le 16 son armée occupait Kœnigsberg.
Paix de Tilsitt, les 7 et 9 juillet 1807. — Une conférence entre les deux empereurs, celui il’Orient et celui d’Occident, amena promptement îapaix, décida dudémembrementdelaPrusse et fixa la marche de l’Europe pour quelques années. Napoléon, maître dans l’artificieux usage delà parole, sut persuader à l’empereur Alexandre que son unique but était la paix du continent, et que ses efforts tendaient uniquement à mettre les côtesà l’abri de l’insolence anglaise, pour obtenir enfin la liberté de la mer.
Il feignit donc d’avoir un grand désir de lier une solide amitié avec la Russie; afin que ces deux puissances étant d’accord , disait-il, elles pussent donner le bonheur à l’Europe, puisque aucune guerre ne pourrait s’y élever sans elles ou contre leur volonté.
Ainsi, dans cette paix, Cattaro, Raguse et les sept îles (de la mer Ionienne) furent abandonnés par la Russie à la France, qui lui donna pour compensation quatre cent mille habitants de la Prusse polonaise; et Frédéric- Guillaume, que l’on ne pouvait plus guère appeler du nom de roi , fut obligé d’adhérer à ces dures conditions. Il perdit la moitié de son empire et cinq millions d’habitants; entre autres surtout , la ville de Dantzig , qui fut déclarée ville libre , et la province polonaise , qui fut érigée en grand-duché de Varsovie, dont le roi de Saxe fut nommé grand-duc. Nous avons déjà vu une fois la maison de Saxe régner en Pologne. Ainsi, Frédéric-Auguste, qui s’était déclaré neutre trois jours après la bataille d’Iéna et s’était empressé de faire ensuite alliance avec la France, était maintenant roi et membre de la confédération rhénane.
Plus tard la Prusse perdit tous les pays entre l’Elbe et le Rhin. La plus grande partie de cette distraction fut faite pour former le nouveau royaume de Westphalie, qu’il donnait à son plus jeune frère, Jérôme. Il y ajouta encore une partie du Hanovre, le duché de Brunswick , dont le duc avait commandé l’armée prussienne, et la principauté de Hesse. Ainsi le terrible ban fut prononcé contre la maison de Hesse : « Elle cessera de régner, disait-il, pour s’ètre toujours montrée ennemie de la France , et encore dans cette guerre avec la Prusse , pour avoir pris une position équivoque; » et cependant la Hesse avait d’elle-même gardé la neutralité. Le pays fut tout d’un coup assailli , l’électeur, chassé de sa capitale, et réduit à fuir; et le nouveau roi , un étranger, à la honte de toute l’Allemagne, y entra en triomphe et vint régner sur des peuples allemands, les descendants des Saxons et des Catles.
Le roi Frédéric-Guillaume n’avait conservé qu’un petit nombre de sujets, mais c’étaient des hommes fidèles et dévoués. Ce ne fut pas non plus sans consolation qu’il apprit que
trois de ses places Tories, Colberg, Graudenz et Pillau, n’avaient voulu consentir à aucun accommodement avec l’ennemi ; que quantité d’autres en Silésie s’étaient défendues d’une manière tout à fait honorable, et que deux d’entre elles, Cosel et Glaz, n’étaient pas même encore au pouvoir de l’ennemi. Dans Graudenz commandait le vieux Courbière qui , lorsque les Français le sommèrent de se rendre et lui représentèrent que le roi avait perdu son royaume et passé de l’autre côté du Niémen, répondit : « Eh bien ! alors je veux être roi dans Graudenz. » Leroi avait envoyé le général Gneisenau prendre le commandement dans Colberg, sachant bien d’avance qu’il envoyait dans la ville un homme solide qui ne se laisserait jamais ébranler; en outre, par son ordre, le lieutenant Schill, et plusieurs autres chefs, levèrent dans le pays des volontaires qui tourmentaient l’ennemi fort loin autour de Colberg.
Soulèvement de l’Espagne.
Cependant Napoléon à son retour à Paris, apporta, comme marque de son triomphe, le char de victoire de l’une des portes de Berlin avec l’épée du grand Frédéric; et de même qu’il avait fait construire un pont d’Austerlitz dans sa capitale, il y eut aussi un pont d’iéna. Sa domination, par cette nouvelle paix, était élevée à un si haut point de gloire et de solidité qu’elle semblait aux yeux des hommes être inébranlable; et celui qui aurait voulu prédire qu’avant quelques années ces Prussiens, foulés aux pieds, iraient reprendre à Paris ce char de la Victoire, les armes à la main, aurait été certainement regardé comme un visionnaire insensé.
Pour qui connaissait l’esprit de Napoléon et sa manière d’agir, il était facile de deviner qu’il ne demeurerait pas oisif et que son esprit, justement à cause de la paix, serait occupé de nouvelles conquêtes; et que, puisque
dans ses rapides campagnes il avait vaincu les puissances de l’est et les avait affaiblies pour longtemps , il allait désormais se tourner vers l’ouest; mais personne encore jusque-là n’aurait pu le croire aussi traître et sans pudeur qu’il se montra à l’égard de l’Espagne. La maison royale d’Espagne avait été longtemps fidèle alliée de la France et avait même perdu sa puissance maritime et ses îles dans la guerre contre les Anglais ; or, pour récompense d’une telle fidélité, il lui fallut encore perdre le trône. Napoléon sut profiter avec adresse et perfidie des dissensions qui existaient dans la famille royale, entre le père et le fils, et il décida le vieux roi Charles IV, affaibli par l’àge, à déposer la couronne, au commencement de 1808, et à la transporter sur sa tète; puis, il attira par ruse son fils Ferdinand de l’autre côté des frontières, à Bayonne, et le força aussi lui à renoncer au trône. On ne lui laissait du reste le choix qu’entre l’abdication ou la mort, et le jeune prince préféra la vie et la captivité en France. Mais son peuple ne fut pas si patient. Quand Napoléon , dans la joie des succès de sa trame, eut aussitôt nommé son frère Joseph roi d’Espagne (son royaume de Naples passa au grand-duc de Berg , et plus tard ce grand-duché de Berg au prince héritier de Hollande); alors lès Espagnols, dans une juste colère, prirent les armes en faveur de leur roi opprimé.
Ce peuple se montra dès le commencement de son histoire passionné pour la liberté, toujours très-délicat sur le point d’honneur, enflammé d’un beau feu pour son roi , sa patrie et sa religion ; et tel encore se montra-t-il de nos jours. Ils n’étaient point à la vérité habitués au nouveau genre de guerre et ils furent écrasés de tous côtés par les armées françaises dans les batailles rangées; mais quoique vaincus, ils ne furent jamais soumis. Profitant des avantages de leur terrain , qui n’était que montagnes et lieux incultes ou villes et murailles, ils ont couvert leur sol des corps d’une foule innombrable d’ennemis dans nombre de rencontres particulières. La guerre d’Espagne a coûté la vie à cent mille Français, et quantité d’Allemands, que Napoléon y avait entraînés, y trouvèrent aussi leur tombeau ; mais il faut avouer
([uc les Espagnols reçurent de très-importants secours d’Angleterre, en hommes et en armes, et de plus grands encore dans la personne du grand général Wellington, dont la tactique habile et sage a longtemps défendu avec les plus faibles moyens la péninsule ibérique, et l’a reconquise pas à pas; jusqu’à ce que les grands événements de Russie et d’Allemagne l’aient appelé en France de l’autre côté des montagnes.
Guerre d'Autriche. 1809.
De même que la Prusse, en 1806, n’avait écouté que la voix de l’honneur, et que dominée entièrement par ce sentiment elle n’avait trouvé aucun elfort trop grand, aucun sacrifice trop pénible , aucun malheur trop douloureux pour chercher à venger les affronts de l’insolence française; ainsi l’Autriche, entraînée contre la France par une pareille impulsion , se crut obligée de s’engager dans une nouvelle guerre, en 1809. A la vérité, elle n’avait pas eu à souffrir par elle-même; mais tout autour d’elle avait souffert opprobre ou ruine. Le vieil Empire avait disparu , un nouveau trône avait été élevé pour un étranger au cœur même de l’Allemagne , et le reste du pays était de plus en plus étroitement asservi à son ennemi. Enfin l’ancienne maison royale d’Espagne avait été renversée du trône contre toute raison , à moins que désormais il ne doive régner aucune justice parmi les peuples. Que pouvait-il donc maintenant y avoir de certain et qui pouvait fonder sa sécurité sur son ancienneté? Déplus, Napoléon, dans l’été de 1808, avant de passer en Espagne, avait eu une conférence à Erfurt avec l’empereur Alexandre, et renoué plus fortement encore les liens de leur alliance. Il semblait donc que la Russie et la France voulussent s’arroger à elles seules le droit d’arbitres de l’Europe; et l’Autriche, qui pendant des siècles en fut le point central , n’était plus considérée pour rien. Elle ne pou-
vait le souffrir avec patience , car au delà de certaines bornes la patience devient ignominie. La déclaration de guerre de l’Autriche était très-honorable et tout à fait noble et généreuse; puisqu’elle entrait seule sur le champ de bataille, ne comptant que sur ses propres forces.
Du reste, l’Autriche sentit fort bien, cette fois , qu’elle ne pouvait compter pour son salut sur son armée régulière ; elle voulait une guerre dans sa plus grande extension, une guerre de peuple. Elle convoqua les gens de bonne volonté, forma des landwehr, parla avec enthousiasme au cœur de son peuple et de tous les Allemands; elle plaça les nobles princes de la maison royale à la tête de l’armée, et mit en mouvement toutes les forces de ses riches et belles provinces, comme elle ne l’avait encore jamais fait ; et si le salut et la liberté d’un peuple pouvaient être obtenus par son unité, celui-ci aurait dû les conquérir alors.
Mais, comme en 1806, l’Europe en 1809 n’était pas encore mûre pour sa délivrance; il fallait que le feu de purification pénétrât partout et mît tout à vif; il fallait que la misère générale grossit indéfiniment pour que tout sentiment d’égoïsme fût déposé , et que l’histoire pût présenter le grand et rare spectacle d’une guerre sainte dans laquelle tous les peuples de l’Est et de l’Ouest , du Nord et du Sud , se lèveraient comme un seul homme, réunis pour la liberté , l’honneur et la vertu.
Quel cœur allemand, à qui la patrie est plus chère que tout autre bien , pourra jamais oublier de quels sentiments d’espérance et de crainte il était agité pendant celle guerre de 1809? de quelle fureur il s’est senti animé quand l’odieux ennemi s’avança avec son armée, dont l’élite était composée des fédérés du Rhin ? Qui pourra oublier comment avec le bras vaillant de ces Allemands il força à la retraite, par de sanglants et continuels combats, l’armée autrichienne qui avait pénétré jusqu’en Bavière? Alors, dans son orgueil, il déclara qu’avant quelques mois il voulait être dans Vienne. Ce furent des jours bien déplorablesqueceuxdePfaffenhofen, Tann, Abensberg, Landshut, Eckmuhl et Ratisbonne. On combattit avec beaucoup de courage et de gloire , du 19 au 23 avril, mais avec de grands revers
SKPTIKMJS LJ'OQCE. 1048 — 1838.
pour l’ Autriche ; parce que l’armée avait pris beaucoup trop de développement et que Napoléon , comme toujours, avait réuni sur un seul point l’effort terrible de son attaque. Alors il avait soin , avec l’élite de ses troupes et surtout avec sa cavalerie dont la plus aguerrie était autour de lui, de se jeter tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, puis de recommencer tout d’un coup une nouvelle attaque; de sorte qu’avec les mêmes troupes il mettait le désordre dans tous les rangs autrichiens. Il faut convenir aussi que dans cette occasion brillèrent au plus haut degré ses talents militaires. On le voyait arriver là où le danger était le plus grand, et sa présence décidait la victoire; il ne reposait ni jour ni nuit , et difficilement dans le cours de tous les siècles, on trouverait un exemple de tant d’efforts réunis de la part d’un seul homme et de tant d’actions , dans l’espace de quelques jours et quelques nuits. Pour les soldats de la landwehr autrichienne, qui ne connaissaient pas encore la guerre , les régiments de cuirassiers étaient les plus terribles adversaires ; comme un ouragan qui fait trembler la terre, leurs effroyables escadrons, serrés, entourés de fer, à l’abri des balles et des coups, ainsi du moins paraissaient-ils à nos guerriers qui ne les avaient jamais vus, se jetaient sur eux en mugissant; et ceux-ci déjà vaincus avant l’attaque , étourdis et frappés par les yeux et les oreilles, laissaient enfoncer leurs rangs, et dès la première attaque cette masse puissante culbutait leurs lignes et les écrasait par milliers. Mais bientôt ces hommes énergiques montrèrent que ce n’était que la nouveauté qui les avait vaincus.
Batailles de Gross-Aspern et d’Essling. 21 et 22 mai. — L’archiduc Charles se retira avec son armée, encore toujours forte malgré les sanglantes journées d’avril, sur la rive gauche du Danube, vers la Bohème; et Napoléon s’avança sur la rive droite jusqu’à Vienne. L’archiduc Maximilien la défendit quelques jours; mais une ville si grande et presque sans défense ne pouvait soutenir un siège, et l’ennemi y entra le 12 mai; ensuite l’armée française passa le Danube pour marcher contre l’archiduc Charles et frapper le dernier coup sur les États autrichiens. Ce fut le 21 cl le 22 mai, dans les im-
menses plaines d’Aspern et d’Essling, non loin du lieu où déjà une fois Rodolphe de Habsbourg avait vaincu Ollocar, roi de Bohème , que se livra une sanglante bataille. Napoléon avait de nouveau compté sur l’effroi que causait sa cavalerie bardée de fer, et lit donner par elle dans plusieurs endroits les plus vigoureuses attaques , pour renverser l’ordre debataille autrichien, séparer une aile de l’autre et vaincre les différents corps ainsi isolés. Mais ce ne fut pas comme à Ratisbonne, et il éprouva qu’il y avait dans l’armée plus de promptitude, plus d’activité et plus d’art. L’héroïque Charles , dans le court intervalle depuis les malheurs d’avril , s’élail particulièrement appliqué à montrer à ses soldats à se ranger en bataillons carrés très-serrés, sur lesquels les attaques de la cavalerie devaient venir se briser comme contre une muraille; cl il avait obtenu d’autant plus de succès que ses troupes étaient remplies de bonne volonté et de soumission. La cavalerie vint donc se jeter sur ces carrés; on les laissa arriver avec sang-froid jusque sur les premiers rangs en escadrons serrés, et alors on les reçut avec un si beau feu que des rangs entiers furent culbutés; de sorte que ceux mêmes qui étaient restés intacts furent renversés de cheval au milieu de la mêlée ; puis notre grosse cavalerie qui vint au secours, secondée par l’infanterie, n’eut pas de peine à forcer ces escadrons à prendre la fuite.
Cette fermeté de l’infanterie autrichienne et la valeur si connue des escadrons de Jean de Lichtenstein , et enfin l’habile conduite du prince Charles, qui courait partout où le danger l’appelait , arrêtèrent toutes les tentatives des Français; ils furent repoussés de toutes parts. Le village d’Aspern, qu’ils avaient pris pour point central de leur champ de bataille, leur fut enlevé. De plus, l’archiduc profitant habilement de cet avantage pour opposer un nouvel adversaire aux ennemis, dans la violence du courant des eaux gonflées du Danube, fit lancer des vaisseaux et d’autres machines lourdement chargés contre le pont de bateaux de Napoléon. Il réussit; le pont fut brisé en deux , et Napoléon se trouva sur la rive gauche , coupé de Vienne et du reste de son armée, il lui fallut recommencer le coin-
bal, le jour suivant 22, dans celle position; lous ses efforts, toute sa tactique furent cette fois inutiles; sa cavalerie, son infanterie, son artillerie ne purent tenir contre la valeur autrichienne et le grand nombre. La bataille fut perdue, et si le maréchal Masséna n’avait pas réussi à s’emparer de la petite ville d’Essling, dont les murailles lui servirent de rempart pour assurer et défendre la retraite, toute l’armée française était détruite. Même elle eût été perdue , ont prétendu beaucoup d’écrivains depuis, si le vainqueur, aussitôt après l’action, poursuivant sa victoire, eût attaqué l’ile Lobau sur laquelle Napoléon s’était sauvé et se trouvait dans le plus grand embarras jusqu’à ce que le pont fût rétabli sur l’autre bras du Danube. On laissa le temps de rétablir ce pont , et il revint à Vienne. Mais le champ de bataille était couvert de ses morts , et les Autrichiens y comptèrent trois mille cuirassiers.
Cette bataille lit naître de nouvelles espérances dans tous les cœurs. Déjà, en différents endroits , la nation avait donné des témoignages sensibles de son exaspération et de sa haine. Dans le Nord, l’audacieux Schill se releva , et à la tète de ses hussards et d’une foule de jeunes gens et d’hommes libres que l’impatience de leur ardeur lui amenait, recommença de nouveau la guerre contre les ennemis du nom allemand. Et Dœrnberg, avec beaucoup d’autres'Hessois , forma le plan de renverser de son trône le roi usurpateur qui siégeait dans Cassel , et de commencer l’œuvre de la délivrance. De même que déjà, dans la guerre de trente ans, Mansfeld, Christian de Brunswick, Bernard de Weimar, et d’autres chefs avaient remis en vigueur la tactique des Germains, en faisant la guerre pour le parti qu’ils avaient embrassé , à la tète d’une troupe qui s’était rassemblée autour d’eux ; ainsi y eut-il alors des hommes qui , se sentant au dedans d’eux-mêmes une pareille force, tentèrent de les imiter, animés du plus beau zèle pour la patrie. De sorte que cette époque fut , comme celle de la guerre de trente ans, une des plus extraordinaires et des plus incroyables pour les faits. Cependant il y avait une différence essentielle; car la première, encore toute proche du temps de la violence, avait bien plus de chances pour
ce genre de guerre que la deuxième qui venait après l’établissement des lois et surtout de la landfriede (paix du pays). Aussi, l’obéissance à la loi et l’esprit d’ordre public empêchèrent parmi le peuple tous les mouvements, et l’entreprise de ces hommes échoua. Schill, qui avait perdu son temps à parcourir inutilement le nord de l’Allemagne, finit par se jeter dans Slralsund. Il espérait sans doute de là se sauver en Angleterre pour venir plus tard servir plus utilement l’Allemagne , quand cette carrière malheureuse dans laquelle il s’était jeté , et dans laquelle il en avait entraîné tant d’autres lui serait devenue plus favorable. Mais un corps de troupes danoises se réunit aux Français et aux Hollandais pour le poursuivre ; Stralsund fut attaqué le 31 mai , et le malheureux Schill succomba sous les coups des cavaliers danois. La révolte de Dœrnsberg n’eut pas plus de succès, et il fut obligé de se sauver avec ses amis de l’autre côté des mers , sur les côtes d’Angleterre. Quant aux malheureux compagnons de Schill, faits prisonniers, ils furent victimes de la fureur et de la vengeance des Français. Grand nombre furent exécutés et les autres traînés aux galères comme des criminels. Depuis lors , la terreur et la crainte de la mort domina tous les Allemands et enchaîna la liberté de toutes leurs actions et même de leurs paroles. Napoléon, au commencement de la guerre, fit fusiller un homme innocent, Palm , libraire d’Erlangen ; parce que, ayant publié unécritsurFélalhumiliant de l’Allemagne, il n’avait pas voulu nommer son auteur. Cette action de tyrannie révolta les esprits en Allemagne plus que toutes les autres, antérieures et même postérieures, et le cri du sang innocent répandu n’est pas resté sans vengeance. — Une révolte plus grave que celle que nous avons vue dans le nord de l’Allemagne, fut celle des fidèles Tyroliens , commandés par André Hofer, Straub et Speckbacher. Deux fois déjà leurs bandes avaient chassé les Français avec grande perte de leur pays, au moyen de cette tactique de guerre, particulière à ces robustes et audacieux montagnards et avec laquelle autrefois les Suisses avaient humilié l’orgueil de celte cavalerie autrichienne , l’élite de la noblesse. Toute l’Allemagne se réjouissait de voir que,
sur chaque sommet de leurs montagnes , la liberté trouvât une patrie parmi des hommes qui parlaient la langue allemande; et elle espérait que la victoire viendrait enfin couronner une telle constance. D’autres espérances se montraient aussi d’un autre côté; les Anglais avaient envoyé une flotte considérable sur les côtes des Pays-Bas et pris l’ile de Walcheren. Il semblait que sur ce point un grand coup allait être frappé contre la France. Mais toutes ces espérances n’étaient encore que des illusions.
Bataille de Wagram , 5 et 6 juin , et paix de Vienne , 14 octobre. — Napoléon, après la bataille d’Aspern , avait fait venir des renforts de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe, d’Italie et d’Illyrie; de sorte qu’il était en mesure de repasser le Danube , et d’attaquer avec avantage l’archiduc Charles. Le passage s’opéra pendant une nuit noire d’orages , parmi les éclats du tonnerre; et Napoléon livra, le 5 et le 6 juin, la grande et décisive bataille de Wagram. Des tours de Vienne on pouvait voir une portion de l’ordre de bataille, le côté où combattait l’aile droite des Autrichiens; et les spectateurs virent avec des cris de joie sans fin, cette vaillante aile droite marcher en avant , forcer tout à plier et gagner un grand terrain sur l’ennemi; car elle prit même plusieurs canons et drapeaux. Cependant leurs belles espérances furent trompées; l’aile gauche autrichienne était entourée, les Hongrois ne donnèrent pas à temps , et de ce côté les affaires furent en si mauvais état, que le général fut obligé de faire retraite. Six jours après la bataille , une suspension d’armes fut convenue , et depuis lors on commença à traiter pour la paix.
Ce fut une terrible nouvelle pour les Tyroliens. Cependant ils réunirent encore une fois tous leurs efTorts et chassèrent, au mois d’août, le maréchal Lefèvre de leur pays, espérant toujours que l’Autriche, excitée par une pareille constance, recommencerait la guerre. Mais les malheurs du royaume parurent à l’empereur François trop durs et trop désastreux. De plus, l’expédition des Anglais contre la Hollande eut une très-mauvaise fin. On continua donc les conférences et la paix fut résolue. Pendant ce temps-là , les Français purent tourner toutes leurs forces contre le pelii pays du Tyrol , et il
lut entouré de tous côtés comme une citadelle et pris d’assaut. Il fallut emporter , l’un après l’autre , chaque passage , chaque montagne ; tous les hommes furent mis à mort ou désarmés. Enfin, le fidèle et pieux Hofer fut pris, trainé de l’autre côté des Alpes, en Italie , et fusillé dans la citadelle de Mantoue , comme un criminel.
Cependant un autre héros de la liberté, Frédéric-Guillaume de Brunswick , de l’ancienne famille des Welfs, fut plus heureux et parvint, au moyen d’une expédition audacieuse , à se sauver du pays que l’odieux ennemi occupait. Il osa, des frontières de la Bohème, avec douze cents cavaliers intrépides, son bataillon noir, parcourir un espace de soixante-dix milles, au milieu des troupes ennemies, traversant le territoire de Leipzig, de Halle, de Halberstadt, de son propre duché, hors duquel les usurpateurs l’avaient chassé, du Hanovre , et se frayer un chemin jusqu’à l’embouchure du Wéser, à Elsfleth, d’où il s’embarqua heureusement pour l’Angleterre. Notre héros Welf y fut reçu avec autant d’admiration que d’amitié.
L’Autriche perdit , par la paix de Vienne, Salzbourg et plusieurs contrées voisines de la Bavière, la plus grande partie de ses possessions polonaises dans le grand-duché de Varsovie et en Russie , le reste de ses possessions en Italie avec l’Illyrie. De sorte que de ce côté elle ne touchait plus à la mer, et de l’autre elle devait rendre aussi toutes les places fortes de la frontière et même ses montagnes. C’était encore pis que de perdre deux mille milles carrés et plus de trois millionsd’hommes.
Napoléon au faîte de la puissance. 1810-1812.
L’empereur Napoléon, par la paix de Vienne, se trouva monté à un si haut degré, que toute espérance semblait alors perdue de voir jamais sa puissance brisée. Pour l’affermir encore davantage et l’ennoblir aux yeux du monde, par