ANNÉE
L'invasion.
Dès le commencement de la nouvelle année, on voit le glaive de la vengeance nu et prêt à frapper ceux qui jusque-là avaient menacé les autres peuples et n’avaient pas senti depuis longtemps les fureurs sur leurs propres frontières. Si le peuple français n’avait pas été abusé par toute espèce d’artifices, si Napoléon ne l’avait tenu fortement enchaîné, il aurait connu quels dangers étaient accumulés sur lui et il aurait forcé son tyran à la paix pendant qu’il était encore temps. Il ignorait que trois cent mille de ses guerriers avaient été tués ou faits prisonniers dans la campagne précédente, et que dans ce moment l’Europe entière s’avançait contre lui avec un million d’hommes armés. Mais alors encore il se laissa étourdir par son empereur et par sa propre vanité. « L’Europe entière, lui disait-il dans son orgueil, s’avance contre nous, mais toutes ses forces ne pourront vaincre les miennes et celles du peuple français ; et le sort ne me trouvera jamais faible. » Quand quelques hommes de cœur et de sens dans l’assemblée législative , osèrent lui donner des conseils de paix , s’appuyant sur les principes de la modération , il en fut souverainement molesté, cassa l’assemblée, et du haut de son trône, au premier jour de janvier, il lui tint un discours dans lequel on trouve ces mots pleins d’amertume : « Je ne suis à la tète de la nation que parce que sa constitution me convient. Si les Français en voulaient une autre qui ne me convint pas, je leur dirais de chercher un autre souverain. Ce trône n’est que du bois recouvert de velours. Moi , moi seul, je tiens la place du peuple.... Sachez que la France a plus besoin de moi que je n’ai besoin de la France.... Oui , je suis fier, parce que j’ai fait degrandes choses... Dans trois mois ou l’ennemi sera chassé du territoire, ou vous aurez la paix, ou je serai
mort.... Au reslc , dil-il on finissant, je vous permets de défiler devant moi. »
Ainsi parlait cet homme orgueilleux, qui se croyait au-dessus de tous et que rien ne pouvait abattre, au 1er janvier 1814. C’était précisément ce môme jour que Blucher passa le Rhin avec l’armée du centre ; et le dernier jour des trois mois de délai que Napoléon avait donné, le 51 mars, les alliés entraient dans Paris, et son empire avait passé. Ils lui avaient encore une fois offert la paix; ils voulaient le reconnaître comme roi des Français et lui laisser un empire encore plus grand que celui de la France autrefois; mais il ne pouvait oublier les beaux moments où il avait en main le sceptre du monde et où l’éclat de ses armes brillait dans toute l’Europe. Et la seule pensée d’être limité, de rester désormais dans la paix , lui était odieuse.
Les souverains de l’Europe et leurs peuples virent donc bien que l’épée pouvait seule décider entre eux et lui, et ils redoublèrent d’ardeur, pleins de confiance dans leur grand nombre , comme dans la justice de leur cause. Les Russes avaient au moins deux cent mille hommes en campagne ; les Prussiens cent soixante mille, et l’Autriche deux cent trente mille, tant sur le Rhin qu’en Italie et dans l’intérieur de l’Allemagne. Wellington était déjà sur le territoire français avec quatrevingt mille hommes anglais, espagnols et portugais. Enfin l’empire d’Allemagne mit sur pied cent cinquante à cent soixante mille hommes, partagés en huit divisions.
Bien que toute cette masse de troupes eût pu entrer à la fois en campagne, bien qu’il y eût une grande étendue de pays à occuper et plusieurs places fortes à investir, parce qu’on ne voulait pas perdre de temps à faire des sièges en règle, il n’en est pas moins certain qu’un demi-million d’hommes au moins s’avançaient en France et resserraient de plus en plus l’armée française; elle ne comptait pas la moitié autant que ses adversaires. En même temps on préparait avec zèle derrière l’armée tout ce qui peut être nécessaire à une expédition ; et pour qu’il y eût plus d’ordre et plus d’ensemble dans les opérations , on forma un conseil de guerre qui conduisait tout, dont le
président était un héros que l’Allemagne compte parmi scs libérateurs, quoiqu’il n’ait point marché lui-même à la tête des armées, c’était le ministre de Stein. 11 fut un de ceux qui, tandis que l’Allemagne soupirait sous le joug des Français, ne voulurent pas courber la tète; il travailla avec zèle pour la justice et la liberté et soutint la confiance d’un grand nombre de ses concitoyens par son génie supérieur. Quand la guerre éclata en 1812 contre la Russie , il voulut faire une guerre européenne de cette expédition dirigée contre un peuple dont il connaissait l’énergie, et il passa en Russie à la tète de quelques audacieux qu’il entraîna. L’empereur Alexandre trouva en lui toute l’audace qui convenait à ses projets, et si nous sommes arrivés à une délivrance complète , c’est à lui que nous le devons.
L’armée des alliés entra en France pleine de résolution et bien pourvue de tout. Schwarzenberg entra par la Suisse et le haut Rhin avec les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois et les régiments des gardes prussiennes et russes; Blucher entra par la province rhénane avec les divisions York et Kleist et les Russes , conduits par Sacken , Langeron et Saint-Priest ; et ces deux grandes armées devaient se réunir entre la Seine, l’Oise, l’Aube et la Marne, pour se porter ensuite avec toutes' leurs forces contre la capitale.
Dès que le feld-maréchal Blucher fut arrivé sur la rive gauche, il fit publier des proclamations à tous les Français, pour les détacher de Napoléon, en déclarant que les puissances de l’Europe ne marchaient que contre l’ennemi de la paix et pour secouer son joug. Un grand nombre de gens modérés étaient en effet assez disposés à sacrifier une vaine gloriole à la paix du pays; mais la masse du peuple tenait encore pour son grand conquérant , tant que son étoile darda quelques étincelles. D’ailleurs les Français étaient accoutumés à se regarder comme inattaquables derrière le triple rempart de places fortes qu’ils ont à la frontière (on en compte soixante-treize depuis Dunkerque jusqu’aux Alpes) ; ils étaient loin de penser que l’armée des alliés traverserait si rapidement leurs frontières, laissant derrière elle toutes les
CAMl'AGM. üli 1811.
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places fortes, pour marcher droit au cœur de la France.
Bataille de Brienne et de la Rolhière. 1er février.
Dans les vingt premiers jours de janvier, les alliés avaient traversé la Suisse, la Franche- Comté, l’Alsace, la Lorraine , la Bourgogne, sans trouver d’obstacles; franchi les montagnes du Jura, des Vosges, du Hundsruck, la forêt des Ardennes, passé un grand nombre de fleuves, forcé lè triple rempart des places fortes de la frontière , et déjà l’armée de Schwarzenberg et celle de Blucher se trouvaient à peu de distance l’une de l’autre, sur les bords de la Seine et de l’Aube, à vingt-cinq milles de Paris. Alors enfin Napoléon parut sur le champ de bataille à la tète de son armée. Il voulait pénétrer entre ses ennemis, empêcher leur réunion , les rejeter l’un après l’autre vers les montagnes qu’ils avaient passées, et où l’hiver et les habitants n’auraient pas manqué de leur faire payer cher le retour.
Blucher était à Brienne, petite ville près de l’Aube, avec un château qui servit pendant quelque temps d’école militaire pour les jeunes Français, et où Napoléon avait appris cette science qui l’a rendu si célèbre; il y avait même son quartier général. Tout à coup paraissent les Français, qui attaquent la ville. L’attaque est repoussée; mais le général Château , qui connaissait parfaitement ce lieu , pénètre avec ses grenadiers, à la brune, sans être aperçu, par les jardins, jusqu’au haut des terrasses. Blucher se trouva en grand danger; il n’eut que le temps de sauter à cheval avec sa suite et de descendre la colline par des sentiers inconnus. Plusieurs officiers, entr’autres le neveu du chancelier d’Etat, le prince de Hardenberg, furent faits prisonniers à côté de lui. Le feld-maréchal arriva heureusement au milieu de ses troupes, et les enflamma à une vigoureuse résistance, craignant qu’une retraite
précipitée, à la première rencontre en France, ne fût d’un mauvais pronostic et ne nuisit à l’éclat de ses armes. Il prolongea donc la lutte jusqu’au milieu de la nuit, lit même reculer l’aile gauche des Français par une violente charge de cavalerie , et n’abandonna Brienne que quand il fut en feu ; afin que, comme il le disait ensuite , Napoléon brûlât son propre berceau. Cependant il n’avait pas réussi dans son projet de le couper d’avec l’armée de Schwarzenberg.
Napoléon courut lui-même un grand danger dans celte nuit de désordre. 11 revenait après la bataille sur la grande route de Brienne à Mézières et marchait quelques pas en avant de sa suite, occupé à causer avec le colonel Gourgaud; c’était par une profonde obscurité. Dans ce moment une troupe de Cosaques, qui cherchait à faire du butin , s’étant glissée sans être aperçue jusqu’à la grande route, attaqua l’escorte qui passait. Le général Dejean se sentant tout d’un coup suivi de près, se détourne et s’écrie : les Cosaques! Aussitôt un d’eux attaque le cavalier qu’il voyait en avant, revêtu d’un habit d’officier supérieur , l’empereur luimême. Mais Corbineau et Gourgaud se jettent entre, et Gourgaud renverse le Cosaque mort aux pieds de Napoléon. L’escorte accourt aussitôt, entoure l’empereur et tue quelques Cosaques; mais le reste de la troupe se voyant découvert sauta les fossés et disparut. L’empereur arriva à Mézières à dix heures du soir.
Celte bataille de Brienne eut lieu le 29 janvier, et, le 1er février, l’intrépide Blucher était rangé en ordre de bataille au même endroit. Il n’avait pas encore rassemblé toutes ses troupes; car Langeron était encore à Mayence, et York et Kleist étaient en route; mais Schwarzenberglui avait envoyé la plusgrandepartie de son armée, les divisions de Giulay et du prince de Wurtemberg avec les réserves russes; de sorte qu’il était assez fort pour marcher au-devant de Napoléon. Celui-ci avait pris une forle position dans les environs de Brienne et retranché son centre à la Rothière , village distant d’une lieue et demie. L’empereur n’avait pas l’intention de combattre, puisqu’il avait déjà commandé la retraite sur Lesmont ; mais le feld-maréchal ne lui en laissa pas le temps.
A midi l’attaque était engagée sur tous les points. C’était une dure journée d’hiver, la neige qui tombait en abondance couvrait le ciel à certains moments d’une telle obscurité, que souvent les combattants furent obligés de cesser le feu pour attendre que le voile se fondit et leur permit de voir leurs adversaires. A droite , le prince de Wurtemberg s’était frayé un chemin à travers la forêt d’Éclance, à travers des marais et des chemins creux, emporta les villages de Lagibrie et Petit-Mesnil qu’occupaient les lignes françaises; mais il les paya bien cher. A côté des Wurtembergeois le général Wrède, à la tête des Bavarois et des Autrichiens, se porta aussi en avant , conquit les villages de Morvilliers et de Chauménil , et mit l’aile gauche de Napoléon tout à fait à découvert. L’empereur y arriva lui-même avec l’artillerie de sa garde et fit canonner Morvilliers; les flammes et la fumée chassèrent les Bavarois qui n’avaient pu être débusqués par les boulets ni par les baïonnettes. Alors Wrède détacha ses meilleures troupes de cavalerie avec le brave commandant Diez ; celui-ci partagea ses troupes en petites escouades, qui parcouraient le champ de bataille, menaçant tantôt d’un côté tantôt d’un autre; puis quand le moment favorable est arrivé, à un signal donné, ils se jettent tous ensemble sur les ennemis , écrasent l’infanterie qui protégeait l’artillerie , dispersent la cavalerie , massacrent les canonniers et s’emparent des pièces. Cet avantage à l’aile gauche eut la plus grande influence sur toute la bataille et fit honneur au général Wrède.
Cependant on combattait toujours avec fureur dans le village de la Rothière , qui était le point principal de la position des Français. Napoléon y commandait en personne et opposait toujours de nouvelles forces aux attaques des Russes. D’un autre côté l’empereur Alexandre et le roi de Prusse encourageaient aussi leurs troupes par leur présence, de sorte qu’on y faisait des prodiges de valeur. Enfin sur le soir le maréchal Blucher se mit à la tète de ses troupes et se jeta dans le village en criant : En avant! il fut emporté et sa prise fut décisive. En vain les ennemis cherchèrent- ils à le reconquérir à la faveur de l’obscurité de la nuit. Leur aile droite , qui avait défendu le
village de Dienville contre Giulay, fut aussi elle-même obligée de se retirer à minuit, et la victoire fut ainsi déclarée sur tous les points.
Dangers du mois de février.
Napoléon était donc déchu de ses grandes espérances. Le premier essai de ses armes sur son propre terrain avait entièrement échoué et avait même tourné contre lui. Il se retira sur Troyes , la plus grande ville qui fût sur la route des alliés, et il semblait vouloir s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité. Si alors l’armée des alliés eût réuni toutes ses forces et l’eût poursuivi , il aurait été contraint de livrer une nouvelle bataille, encore plus importante que la précédente, ou de se retirer sur Paris , pour défendre sa couronne sous les murs de sa capitale; à moins qu’il ne se fût décidé, avant que tout espoir ne fût perdu , à accepter celte paix que les alliés lui offraient. Un congrès pour la paix s’assembla en effet à Chàlillon dans les premiers jours de février.
Cependant le conseil de guerre des alliés, voyant que Napoléon avait déployé si peu de forces dans la bataille , et supposant qu’il était encore affaibli par elle, pensa que désormais il n’était pas nécessaire de réunir toutes leurs armées pour lui résister ; d’autant plus que la neige et la pluie avaient tellement gâté les chemins et que les vivres étaient si difficiles à faire venir, qu’il y aurait eu de très-grandes difficultés à surmonter. 11 décida donc que les deux armées seraient partagées, et que Blucher irait vers la Marne, tandis que Schwarzenberg descendrait la Seine. — C’était tout ce que désirait Napoléon. Ce plan lui donnait l’occasion d’exercer ses anciennes manœuvres de stratégie; il se tenait entre les deux armées bien à couvert , les surveillait avec soin, et quand l’occasion se présentait de surprendre une de leurs divisions, alors il se précipitait dessus, comme sur sa proie, et l’é-
crasait par la supériorité de ses forces. C’est ainsi qu’il réussit à obtenir des succès momentanés sur les alliés et à arrêter pendant quelques mois leur marche sur Paris.
L’armée de Silésie se mit donc en marche sur la capitale par la Champagne, sans garder d’ordre; Sackcn marchait en avant , ensuite York, enfin Blucher, général en chef, avec la division Kleist. L’avant -garde russe n’était plus qu’à quinze lieues de Paris ; les choses précieuses, les objets d’art, les papiers de l’État furent emballés; grand nombre d’habitants prenaient la fuite, regardant le sceptre de Napoléon comme brisé. Quand tout à coup celuici , renforcé de vingt mille hommes de vieilles troupes qu’il avait fait venir d’Espagne en voitures, traverse obliquement les immenses plaines qui se trouvent entre la Seine et la Marne, malgré ses généraux qui trouvaient le projet impossible, arrive, après avoir laissé la plus grande partie de son artillerie dans la boue, en face de l’ennemi qui se portait en avant à marches forcées, et tomba le 10 février, près de Champ-Aubert, sur l’arrière-garde de Sacken, commandée par le général Alsufiew; elle est aussitôt enveloppée par la cavalerie de la garde, attaquée avec fureur de tous les côtés à la fois, la moitié fut massacrée ou faite prisonnière : c’était une première étincelle de l’ancien bonheur de Napoléon , et elle réveilla toute son assurance. Il fit écrire au duc deVicence, son plénipotentiaire au congrès de Chàtillon , que ses armes avaient eu un brillant changement , et que la puissance française pouvait reprendre son ton de maître. Napoléon , sans perdre un moment, courut à de plus grands succès, et voulut anéantir toute la division de Sacken qu’il allait prendre en dos. En effet, il l’atteignit le lendemain 14 à Montmirail , lui fit éprouver une perte considérable et le rejeta sur la Marne; heureusement qu’York se hâta d’arriver à son secours; alors il réussit à passer cette rivière et à détruire le pont.
Cependant le feld-maréchal Blucher, à la nouvelle du danger, s’était mis en toute dili-
(1) Douze pièces d’artillerie qui devaient suivre Grouchy lorsqu’il alla couper le chemin aux ennemis, ne purent arriver à cause des mauvais chemins; ce fut ce
gence en route pour Champ-Aubert avec la division de Kleist et les Russes du général Kapczevvitsch , en tout environ vingt mille hommes. Mais déjà les généraux avec lesquels il voulait se réunir avaient repassé la Marne, et le 14 il se vit attaqué par les Français , avec des forces beaucoup supérieures. Le danger était grand, et Napoléon mit tout en œuvre pour profiter de la faveur de la fortune. S’il avait pu envelopper ce corps, le faire prisonnier avec ses chefs, l’armée de Silésie était anéantie; telle était l’intention de Napoléon, car Blucher, Gueisenau, Kleist, Ziethen, Muffling, le prince Auguste et beaucoup d’autres personnages importants s’y trouvaient réunis. La cavalerie française se jeta aussitôt sur les ailes, tandis que l’infanterie et l’artillerie attaquaient le centre avec une telle fureur que dès la première attaque plusieurs bataillons prussiens furent entièrement détruits (î). Bientôt même on aperçut en dos , sur la grande route de Champ-Aubert à Etoges , de nombreux escadrons français qui fermaient le passage. Il ne restait donc plus d’espoir de salut que dans leur valeur et la résolution de se frayer un pas sage. Ils se forment en bataillons carrés trèsserrés, s’avancent à la baïonnette sur cette cavalerie qui est obligée de s’ouvrir. Cependant ils n’étaient pas encore échappés à tous les dangers ; celte cavalerie se presse sur les flancs, les attaque de tous côtés, et s’efforce, par tous les moyens , de jeter du désordre dans leurs rangs; mais autant ils mettaient de fureur dans l’attaque, autant Gueisenau mettait d’ordre , de prudence et d’habileté dans la retraite : c’est lui qui contribua le plus au salut de l’armée. L’artillerie fut aussi d’un grand secours; car si , à cause du défaut de cavalerie, on ne put s’en servir pour protéger l’arrièregarde, du moins renfermée dans les bataillons carrés, elle faisait un feu terrible sur l’infanterie toutes les fois qu’elle se présentait en masse pour les attaquer. Arrivés dans le bois d’Étoges, ils furent tout d’un coup assaillis par des cavaliers qui s’y étaient embusqués :
qui sauva les Prussiens ; cependant ils n’échappèrent qu’en perdant un tiers de leur armée. (Labaume.)
SEPTIÈME ÉPOQUE. Iü48 — 1838.
l’escorte même de Blucher fut attaquée, et tous les généraux furent obligés de mettre l’épée à la main pour se défendre.
Par bonheur que la nuit qui venait peu à peu promettait aux Prussiens le repos après lequel ils soupiraient. Cependant il fallut encore combattre dans Étoges avec l’infanterie même des Français, qui était venue par un détour occuper ce village. De toutes les rues, de toutes les maisons elle faisait un feu terrible; mais Kleist s’ouvrit un chemin à la baïonnette et le reste de l’armée le suivit ; elle put ensuite gagner heureusement son ancienne position à Vergères. Cependant cette journée du 14 février fut sanglante pour les Prussiens. — Les restes de l’armée de Silésie se réunirent derrière la Marne et bientôt marchèrent vers l’Aube, afin de se réunir à la grande armée.
Napoléon était ravi de pouvoir encore parler de victoire dans ses bulletins et ses gazettes, et de pouvoir faire conduire à travers les rues de sa capitale des prisonniers et des canons conquis sur l’ennemi. Cependant les chants de victoire durent bientôt cesser, quand on sut que les avant-gardes de Schwarzenberg n’étaient qu’à dix lieues de la capitale , pendant que l’armée était à combattre sur la Marne. Napoléon cessa aussitôt ses poursuites sur l’armée de Silésie, pour se tourner sur celle - là. Schwarzenberg avait détaché Wrède et Wiltgenstein sur les derrières des Français pour soulager l’armée de Silésie ; mais comme tous les événements avaient été d’une extrême rapidité , ils arrivèrent trop tard, et ils se trouvèrent alors seuls en face de Napoléon avec des forces supérieures, qui les força de se replier sur la Seine , après avoir soutenu un chaleureux combat. Le vaillant prince de Wurtemberg , qui conduisait l’avant-garde de la grande armée , avait pris position avec ses Wurtembergeois et quelques Autrichiens dans la ville de Montereau. Napoléon , après avoir chassé Wiltgenstein jusqu’à Nangis, le 17 février, tomba, le 18, sur le prince de Wurtemberg avec toute la fureur que lui inspirait la victoire. Cependant il tint ferme pendant toute la journée, retranché sur les hauteurs; ni les boulets, ni les baïonnettes des assaillants ne purent débusquer ces braves
Wurtembergeois. Trois fois ils repoussèrent l’assaut et défendirent leur position; enfin, après avoir épuisé toutes leurs munitions, et se voyant pris en flanc par les Français, ils furent obligés de céder et de passer de l’autre côté de la rivière; mais comme l’ennemi se précipita en même temps que les fuyards sur ce pont , il y euL dans la ville un grand carnage.
Ces dix jours de prospérité rendirent à Napoléon toute sa présomption : car dans le même temps lui arrivait aussi de Lyon le message du maréchal Augereau , qui avait vivement poussé le général autrichien jusqu’à Genève et menaçait la Suisse avec un puissant corps d’armée. Or cette conquête aurait coupé la retraite à la grande armée des alliés, et Napoléon, déjà certain du succès, voyait la Suisse conquise, l’Alsace et la Lorraine qui se levaient en masse contre les alliés, et toutes les nombreuses garnisons de la frontière, réunies aux gardes nationales, concourir avec lui à l’anéantissement de ses ennemis; aussi, bien que les conférences de Chàtillon continuassent toujours, il ne voulait plus entendre parler de paix ; et quand , dans les conditions qu’on lui faisait , on parla de l’abandon de la Hollande et de l’Italie , il s’écria : « A quoi pensent donc les ennemis? Je suis maintenant plus près de Vienne qu’ils ne sont de Paris. »
Paris en était dans la joie et toute la population partageait les espérances de l’empereur. Cependant il n’était pas difficile à un œil attentif de voir que ce n’était qu’un moment d’illusion; car si la grande armée était en retraite, ce n’était pas après une défaite, ni à cause du découragement des soldats , qui demandaient au contraire avec tant de fureur de marcher sur Paris, quron fut obligé, dans un ordre du jour, de leur donner les motifs de ce mouvement. Mais la Suisse était menacée par Augereau , et il fallait renforcer le général Bubna de deux divisions, pour reprendre ensuite l’offensive. D’un autre côté, le prince de Ilcsse-Hombourg, avec six divisions allemandes, et l'armée de Bulow, qui avait laissé le duc de Weimar devant Anvers, arrivaient du nord, après avoir conquis la Hollande et la Belgique. Winzingerodc et Woronsow passaient le Rhin
avec les Russes, comme avant-garde de l’armée du roi de Suède, qui, après avoir forcé le Danemark à la paix, était déjà sur la Meuse pour entrer en France.
Cependant, au quartier général, on parlait sérieusement de la paix et de se retirer peu à peu sur le Rhin pour attendre le résultat des conférences tenues à Chàtillon. Mais Blucher s’opposa à cette opinion de toutes ses forces , et demandant qu’on lui donnât les divisions de BuIqw et de VVinzingerode, il promit de marcher droit jusqu’à Paris. Sa demande fut accordée, et, dans la nuit du 25 au 24 février, il se porta en avant à la tète de cent mille hommes. Ce mouvement, le plus téméraire de cette guerre, dit un écrivain français, déconcerta extrêmement Napoléon. Il venait de proposer une suspension d’armes , et déjà il se voyait sur les bords du Rhin. Alors il fallut se décider à quitter la grande armée pour se mettre à la poursuite de l’insolent adversaire qu’il croyait avoir abattu.
Le mois de mars.
Le dessein de Napoléon était d’atteindre le feld-maréchal Blucher avant sa réunion avec l’autre corps d’armée dont il était séparé par l’Aisne. Mais déjà Bulow et Winzingerode avaient assiégé Soissons, située sur cette rivière , avec un beau pont qui offrait un point très-convenable pour la réunion des deux armées. Cette ville, pourvue de murailles et de fossés, était défendue par une nombreuse garnison française ; mais aussitôt Bulow lit faire les préparatifs pour l’assaut. Déjà les assaillants, au point du jour, s’avançaient en bon ordre avec les échelles, quand le commandant de la place, qui ne connaissait pas l’importance du moment , et ne savait pas Napoléon dans le voisinage, livra la ville et se retira avec sa garnison. Le feld-maréchal y passa la rivière et s’avança toujours au nord jusqu’à
Laon, où il réunit toutes ses forces et prit une très-lorte position. Napoléon, pour en finir avec cet adversaire, le poursuivit de l’autre côté de la rivière , bien qu’ainsi il s’éloignât toujours de la grande armée et de Paris, dont il était distant de trente-trois lieues.
Bataille de Laon. 0 et 10 mars.
Le 7 mars, il attaqua Winzingerode, retranché dans de fortes positions à Craone, et ne le força à se replier sur Laon qu’après avoir luimême éprouvé de grandes pertes. Blucher l’attendait à Laon, ville située sur une montagne inexpugnable, de trois ou quatre mille pieds de haut, qui faisait le point central de sa position. Cependant les Français, à la pointe du jour, le 9 mars, se précipitèrent sur le village de Semilly, au pied de la montagne, et s’en rendirent maîtres pour quelque temps; mais les troupes de Bulow les en chassèrent, et Napoléon n’osa plus tenter d’escalader la montagne.
Le combat continua toute la journée sur les deux ailes , et Napoléon s’efi’orçait particulièrement de chasser les Prussiens de la grande route de Belgique. A midi, il avait en effet obtenu des avantages, et l’avant-garde des Prussiens avait été obligée d’abandonner le village d’Athis; mais sur le soir, Kleistet York résolurent de l’arrêter dans son dessein par un coup de main. Lorsque l’obscurité couvrait déjà le champ de bataille et que l’ennemi , croyant cette journée sanglante à sa fin, avait déjà allumé des feux dans son camp , les Prussiens revinrent à l’attaque. Le prince Guillaume s’empara à gauche du village d’Alhis et d’une colline boiseuse que les Français occupaient ; d’autres troupes pénétrèrent jusque dans le village même , et déjà Ziethen avait enveloppé avec sa cavalerie tout le flanc droit des ennemis, pour tomber sur eux quand l’infanterie les aura forcés de se retirer. Tout réussit , les
Prussiens arrivent à la baïonnette, sans tirer un seul coup, jusque sur l’ennemi, et ne font feu que quand ils le voient courir aux armes. Dans quelques instants ils sont mis en désordre, leur artillerie est prise et la déroute est complète. La cavalerie achève leur défaite et leur enlève toute l’artillerie , à l’exception de quatre pièces, c’est-à-dire quarante-six canons. Ce fut une victoire complète qui n’avait coûté que quelques morts ; tandis que le corps de Marmont, qui avait souffert cet échec, avait fait des pertes considérables.
Le lendemain, 10 mars, soit pour faciliter la retraite de son aile battue la veille, soit pour chercher à obtenir quelques avantages sur le centre, il fit attaquer la hauteur de Laon et fut repoussé comme le jour précédent. Sur le soir, il fit encore une tentative aussi infructueuse sur le village de Semilly, et voyant alors toute attaque impossible, il opéra sa retraite la nuit suivante; mais il avait fait d’énormes pertes.
Napoléon contre Schwarzenberg.
Napoléon était vivement affecté de cet échec essuyé contre l’armée de Silésie. A quoi avaient servi les poursuites et les fatigues de ses guerriers? Ce même adversaire contre lequel il s’était acharné, qu’il se vantait, au commencement de février, d’avoir anéanti , il le voyait maintenant inattaquable sur ses derrières, et bientôt s’avancer pour resserrer de plus en plus le cercle de ses opérations. Il ne lui restait donc plus que de se tourner contre Schwarzenberg , de tâcher de surprendre la grande armée , pour l’attaquer et la battre en détail.
Le général Schwarzenberg se trouvait de nouveau sur l’Aube, où il s’était porté aussitôt après le départ de Napoléon contre l’armée de Silésie. Il avait battu, le 27 février, à Bar-sur- Aube, le maréchal Oudinot, chargé de le contenir; avait repris Troyes, et attendait, dans les plaines situées entre la Seine et la Marne,
ce qui arriverait entre Blucher et Napoléon. Bientôt il le vit lui-même en présence, arrivant de Laon. Il tomba tout d’un coup, le 13 mars, sur Beims, où était Sainl-Priest à la tète des Russes, s’empara de la ville, tua le général, et le 20, il était avec toutes ses troupes en face de la grande armée, occupant Arcissur-Aube. Il espérait, par une attaque soudaine, rompre les liens qui unissaient l’armée de Schwarzenberg, et jeter le désordre parmi les différents corps ; mais il trouva les lignes bien formées et le bon ordre partout, de sorte que son projet fut encore une fois sans succès. L’empereur Alexandre et le roi Frédéric- Guillaume, bien résolus à ne pas différer plus longtemps une bataille décisive, s’étaient hâtés de rejoindre l’armée à marches forcées , et il y eut , ce même jour 20 mars, un engagement très-sérieux auprès d’Arcis. Les escadrons de la garde furent repoussés avec une telle violence que Napoléon , pour ne pas perdre ce point important, fut obligé de mettre lui-même l’épée à la main, de rassembler les fuyards , de se mettre aussitôt à leur tête et de lesramener au combat. Ils’exposa tellementdans cette charge , que pour se défendre contre un Cosaque qui venait sur lui la lance én arrêt, il fut obligé de faire feu lui-même avec ses pistolets. Un grand nombre des officiers qui l’accompagnaient furent tués à ses côtés, et son cheval fut atteint et tué par un boulet. Mais, bien loin de fuir le .danger, il ne mit que plus d’audace à le braver. Un obus vint tomber à ses pieds, il attenditle coup de sang-froid , bientôt il éclata , un épais nuage de fumée l’enveloppa ; on le crut perdu. Il se releva, sauta sur un autre cheval et vint se placer de nouveau sous le feu des batteries. Arcis fut sauvé; mais il fallut les plus grands efforts et l’arrivée de l’infanterie française.
L’armée des alliés s’était préparée à une grande action pour le lendemain ; Napoléon s’était lui-même rangé en bataille en avant d’Arcis, et les deux armées se tinrent en présence , attendant réciproquement l’attaque l’une de l’autre. C’était un moment solennel qui allait décider de la guerre et qui dura plusieurs heures. En effet ces quelques heures furent décisives pour le sort du monde ; mais
loi
d’une autre façon qu’on aurait pu le comprendre- Car ce fut pendant cet intervalle de temps que Napoléon mit à terme un projet qu’il portait depuis longtemps dans son cœur, sur lequel il mettait toutes ses espérances , et qui pourtant fut cause de sa ruine. Aussitôt il en commença l’exécution. Lors donc que les alliés tenaient les yeux fixés sur lui et dans la plus grande attente , ils aperçurent avec le plus grand étonnement les rangs français se débander, l’armée passer l’Aube et déjà traversant par-dessus les montagnes de l’autre rive. Il entrait dans ses nouveaux plans de guerre, après avoir assez longtemps cherché une décision dans une bataille rangée , de changer de tactique, d’aller se jeter sur les derrières de Schwarzenberg par des marches forcées; parce' que celui-ci, se disait-il, ne manquerait pas de se replier en arrière pour s’assurer un chemin, et qu’alors il pourrait le faire tomber dans des embuscades , secondé par les garnisons qui étaient dans les places fortes et par la population. Il avait préparé ses plans depuis longtemps ; ses commandants de place en avaient été informés par des messagers secrets (des espions qui cachaient leurs nouvelles dans leurs cannes, dans leurs habits, dans les colliers de leurs chiens). Ils entraient d’ailleurs tout à fait dans l’esprit des habitants qui déjà étaient presque partout en pleine révolte; ils se tenaient cachés dans les bois , dans les chemins creux, attaquaient les détachements, les courriers et empêchaient les communications des alliés. Les convois ne pouvaient pas arriver; déjà la poudre et le plomb commençaient à manquer ; et si maintenant des troupes exercées se joignaient aux paysans, une retraite n’aurait pas manqué d’entraîner la ruine de l’armée des alliés.
Napoléon était si convaincu de la bonté de ses plans et tellement aveuglé par son orgueil , qu’au moment même où il arrivait sur le bord du précipice, il croyait ses ennemis perdus et lâchait ces paroles incompréhensibles : « On a parlé de paix ; mais je ne négocie point avec des prisonniers. ® En même temps, il fit rompre les conférences qui se tenaient à Châtillon , détruisant ainsi les dernières espérances d’une paix à l’amiable et tous les motifs qui avaient
jusqu’alors apporté de la lenteur dans les opérations de la guerre. Ainsi la décision de son sort marchait à grands pas.
Marche sur Paris.
L’étonnement était d’autant plus grand dans l’armée des alliés après ce mouvement subit de Napoléon, que les Cosaques qu’on avait envoyés à la découverte rapportaient à leur façon :
« que l’ennemi se retirait non sur Paris, mais sur Moscou. » Cependant on reçut promptement des instructions par une lettre de l’empereur même à l’impératrice qui fut prise fort à propos, dans laquelle il lui découvrait tout son plan , tel que nous l’avons donné plus haut. — C’était donc un moment bien important pour l’armée des alliés. Les uns conseillaient d’assurer les derrières et de se rapprocher du Rhin , les autres au contraire plus confiants disaient qu’il fallait marcher sur Paris qui ne pouvait résister ; et ce dernier avis l’emporta. 11 fut résolu qu’on laisserait Napoléon en arrière et qu’on se porterait en avant pour se réunir sur la Marne à l’armée de Blucher.
Le lendemain , 24 mars , on apprit que l’armée de Silésie était déjà dans le voisinage , et le conseil de guerre assemblé à Yitry décida aussitôt que les deux armées réunies marcheraient sur Paris et que le général Winzingerode marcherait seul contre Napoléon avec dix mille hommes de cavalerie et d’artillerie légère, pour lui faire croire que le gros de l’armée suivait. Ce cri, sur Paris! réveilla l’enthousiasme des soldats , d’autant qu’ils avaient eu beaucoup à souffrir, depuis trois mois qu’ils étaient en France, le froid, la neige, la pluie, la disette de tout; mais alors tout fut oublié. Des nouvelles favorables vinrent d’ailleurs encore confirmer les chefs dans leur résolution. C’étaient des courriers partis de Paris, arrêtés par la cavalerie légère , porteurs de dépêches
qui annonçaient que dix mille Anglais étaient débarqués à Livourne, en Italie; que Lyon, la deuxième ville du royaume, avait été prise par les Autrichiens, et que l’armée d’Augercau était dans une mauvaise position ; que Wellington était entré dans Bordeaux et s’avançait dans le cœur de la France ; enfin il y avait un rapport du ministre de la police qui déclarait que les esprits étaient mal disposés dans la capitale et que la plupart des citoyens étaient extrêmement fatigués de la longueur de la guerre.
Ils marchèrent donc sur Paris en toute hâte. Bluchcr était sur la rive droite de la Marne , Schwarzenberg sur la rive gauche; ils voulaient se réunir à moitié route. Ils rencontrèrent, dans les mêmes lieux où six semaines avant ils avaient été surpris par Napoléon , les maréchaux Mortier et Marmont en route pour aller rejoindre l’empereur ; car il rassemblait toutes ses forces sur les derrières. Quelle fut leur frayeur quand ils se virent coupés de lui par deux cent mille hommes. Ils voulurent faire quelque résistance , le 23 mars , à la Fère-Champenoise , dans une forte position ; mais ils furent emportés comme par un torrent et ne durent qu’à la nuit d’échapper à une destruction complète. Cependant le général Pactod, qui se trouvait sur leur roule avec six mille hommes et une quantité de bagages et de provisions de toute espèce , fut entouré par la cavalerie des deux armées , et après s’être longtemps défendu avec le plus grand courage , il fut fait prisonnier avec tous ceux qui survivaient. Ensuite les deux armées firent leur réunion.
Pendant ce temps-là, l’Allemagne était dans la plus grande inquiétude pour ses guerriers, elle ne savait rien de leurs succès, ni de leur nouvelle décision. Les nouvelles étaient interceptées et les craintes augmentaient chaque jour. Mais bientôt arriva la nouvelle favorable et elle n’en causa que plus de joie.
Capitulation (le Paris. 30 et 31 mars.
L’armée des alliés fit la plus grande diligence possible et arriva enfin , le 29 mars au soir, devant les portes de cette fière capitale , qui si longtemps avait commandé au monde et était encore chargée de ses dépouilles. Joseph , frère de Napoléon et ancien roi d’Espagne, s’y trouvait avec une foule de partisans , et il maintint le peuple en lui faisant croire que ce n’était qu’un détachement de l’armée qui voulait essayer de jeter l’cflroi dans la capitale. Les maréchaux Marmont et Mortier ayant rassemblé tout ce qu’ils avaient de troupes , les avaient postées sur les hauteurs hors de Paris avec toute leur artillerie; de sorte qu’ils se trouvaient à Montmartre et sur les autres collines à l’est de la ville avec vingt-cinq mille hommes et cent cinquante canons. Ils cherchèrent à arrêter l’ennemi jusqu’à ce qu’enfin Napoléon arrivât pour les délivrer.
Napoléon était bien à la vérité en marche pour y venir, mais il était trop éloigné pour arriver à temps. 11 avait été victime de son aveugle confiance et avait laissé prendre une avance de quatre jours à l’armée qui marchait sur Paris. Les généraux Winzingerode et Czerniltsohef l’avaient complètement trompé en lui faisant croire qu'ils étaient l’avant-garde de l’armée, qui s’était mise en hâte à sa poursuite, et déjà même il se félicitait des succès de sa ruse. Cependant ne voyant jamais que de la cavalerie et pas un seul fantassin, il conçut enfin quelques soupçons; il voulut donc s’en convaincre , et attaqua lui-même le général Winzingerode qui fut à la vérité obligé de se replier devant lui; mais il ne put encore rien obtenir de certain jusqu’au 29 mars. Alors arriva une estafette de Paris , qui le rencontra sur l’Aube, à Doulancourt. Napoléon se hâta de descendre d’une petite hauteur sur la rivière pour ouvrir ces lettres mystérieuses ; il fut comme frappé de la foudre , quand il sut que la guerre allait se décider à Paris et qu’il en était à plus de quarante lieues. Il aban-
donna donc aussitôt son armée , et partit avec quelques hommes seulement pour tâcher d’arriver à temps ; mais il pressa vainement ses postillons, il ne put entendre que de loin le canon du combat qui se livrait devant Paris, et le 50, à six heures du soir, il apprit à Fromenteau, encore à cinq lieues de la ville, qu’il était arrivé quelques heures trop tard; Paris s’était rendu. Napoléon n’était séparé que par la Seine des avant-postes de l’ennemi. Les feux de leurs bivouacs brillaient sur toute la rive gauche, tandis qu’une profonde obscurité le cachait, lui , quelques serviteurs et deux voitures de poste. Le lendemain à deux heures du matin , quand il sut positivement que la capitulation était signée, il revint sur ses pas et se rendit à Fontainebleau. Or voici les événements qui avaient amené la capitulation.
Le 30 mars au matin, le général Bardai de Tolly, qui commandait les Puisses et les Prussiens sous les ordres du général en chef Schwarzenberg , attaqua les hauteurs de Belleville, où était le point central du système de défense. La lutte fut opiniâtre et d’abord indécise ; parce que les jardins, les vignes et les bosquets qui se trouvaient de tous côtés facilitaient beaucoup la défense; mais surtout, parce que les troupes du prince de Wurtemberg et deBlucher qui devaient aider à droite et à gauche 11e purent arriver à l’attaque avant midi. L’artillerie française, avantageusement postée, écrasait des rangs entiers de nos valeureux assaillants ; à la fin cependant les hauteurs de Belleville furent emportées et l’artillerie fut prise. Alors les Parisiens comprirent bien que c’était fort sérieux pour eux, et que ce n’était point seulement un détachement. Déjà ses rues , autrefois si brillantes de magnifiques équipages, étaient alors remplies de gens de la campagne qui y cherchaient un asile avec leurs charrettes , leurs troupeaux et leurs bagages.
A midi , l’armée de Silésie attaqua les hauteurs de Montmartre. York, Ivleist et Langeron chassèrent les Français de tous les villages, et la cavalerie même put prendre part au combat ; le village de la Villette fut emporté par elle , et les Français furent repoussés jusqu’aux faubourgs. Montmartre fut pris avec l’artillerie qui le défendait.
A l’extrême aile gauche, le prince de Wurtemberg avait aussi lui, malgré une vigoureuse défense des approches de Vincennes prolongée jusqu’après midi , forcé les ennemis de reculer jusqu’aux portes. Alors les deux maréchaux, les principaux de la ville demandèrent à capituler ; il fut convenu que la ville serait livrée le lendemain matin, 31 mars, et que les maréchaux Marmont et Mortier se retireraient avec les restes de leurs troupes.
Abdication de Napoléon. — Paix de Paris.
Le 1er avril , l’empereur Alexandre fit publier, tant en son nom qu’en celui des alliés : n qu’il ne voulait , en aucune façon , traiter avec Napoléon , ni avec aucun membre de sa famille; que du reste il laissait aux Français la liberté de se choisir un autre gouvernement. » Par suite de cette déclaration, le conseil municipal fut le premier à se déclarer délié du serment de fidélité envers Napoléon ; il témoigna le désir de revoir l’ancienne maison royale, et le lendemain, 2 avril, le sénat lui-même déclara, au nom cle toute la France, la déposition de Napoléon.
Cet événement fut un coup de foudre pour Napoléon , lui qui s’était constamment flatté de pouvoir réunir ses forces et tenter encore une fois le sort des armes. 11 était toujours à Fontainebleau, à seize lieues de Paris; la colère et l’abattement bouleversaient tour à tour son âme : enfin il se décida à marcher sur Paris, plein de confiance encore dans son armée. Le o avril fut fixé, et déjà une foule de guerriers s’apprêtaient à le suivre; mais, dans ce moment , ses maréchaux refusèrent de coopérer avec lui dans une telle entreprise. Ney cl Lefèvre le suivirent jusque dans sa chambre, lui firent connaître l’acte de sa déchéance, et lui déclarèrent qu’ils ne pouvaient compter sur l’obéissance de l’armée. Alors , il voulut au
moins tenter (le conserver la couronne de France à son fils, qu’il avait fait appeler roi de Rome. 11 offrit donc son abdication à cette condition ; mais ni les alliés , ni le gouvernement provisoire, qui siégeait à Paris, ne voulurent y accéder. Le 6 avril, le sénat rappela l’ancienne famille et reconnut Louis XVIII comme roi de France; et l’on ofTrit à Napoléon une retraite libre dans l’île d’Elbe, sur les côtes d’Italie. Contre toute attente, il signa avec calme cette abdication qu’on lui imposait , le 11 avril. Sans doute qu’il avait déjà au fond de son âme le projet de profiter d’un moment favorable , quand l’Europe aurait déposé les armes, pour reconquérir son empire. Il partit pour l’île d’Elbe, le 20 avril, et il y fixa sa demeure. Louis XVIII fit son entrée à Paris le 3 mai , et monta sur le trône de son frère vingt et un ans après son exécution.
Le 30 mai fut signée la première paix de Paris , entre la France et l’Europe. La France conserva les mêmes limites qu’elle avait eues sous ses rois, et par conséquent l’Alsace et la Lorraine, qui avaient anciennement appartenu à l’Allemagne ; elle garda même de plus une certaine étendue de terrain qui n’avait été conquis que sous la république. Elle n’eut point à payer les frais de la guerre; la ville de Paris conserva les chefs-d’œuvre qui avaient été dérobés dans toute l’Europe; et des milliers de Français, retenus prisonniers en Russie, en Autriche, en Prusse, en Angleterre, furent rendus à la liberté sans rançon. — On devait donc croire que cette paix allait reposer sur des bases solides ; mais à peine quelques mois s’étaient écoulés, à peine les peuples avaientils commencé à goûter les bienfaits de la paix, qu’elle fut de nouveau rompue.
Retour de l’ile d’Elbe.
Napoléon entretenait de son île des émissaires secrets dans toute l’Europe. Ayant donc appris qu’il y avait de la division dans le congrès devienne, que, d’un autre côté, toute la France était en fermentation, excitée d’ailleurs par ses partisans qui semaient toute espèce d’accusations parmi le peuple, il s’assura de la sympathie qu’il trouverait encore parmi ses anciennes troupes; et, le 26 février, il quitta son île, à la tête de onze cents soldats de sa vieille garde , et vint prendre terre près de Cannes, au même endroit qu’à son retour d’Égypte. Tous ses anciens soldats furent aussitôt enflammés pour lui du plus grand enthousiasme, qui fut aussi partagé par une partie de la population. Il avait dit en débarquant : <t Bientôt vous allez voir mon aigle prendre son essor sur tous les clochers de France, jusqu’à ce qu’il vienne se reposer sur les tours de Notre-Dame. » Et, en effet, les villes et les villages le reçurent partout avec acclamations. Les troupes qu’on envoya contre lui , au lieu de se servir de leurs armes , le saluèrent de cris de joie; et, après vingt jours de marche, il fit son entrée à Paris, le 20 mars, sans qu’il lui en ait coûté une seule goutte de sang. Louis XVIII fut obligé d’abandonner son royaume, et il se retira sur la frontière.
Alors Napoléon eut recours à tous les moyens pour se concilier les esprits : à ses anciens soldats il parlait de leurs anciens lauriers, aux libéraux il promettait la liberté, aux gens pacifiques il affirmait ses intentions de paix, disant que ses malheurs l’avaient instruit et qu’il ne voulait plus que le bonheur de son peuple; il tenait le même langage aux puissances étrangères. Mais le congrès de Vienne se déclara fortement contre lui , et décida que toute l’Europe s’armerait comme
contre le perturbateur de la paix publique.
Cependant Napoléon voyant que toutes ses protestations étaient inutiles , se prépara à une lutte désespérée. Alors , pour gagner le peuple français, comme il avait toujours fait jusqu’à présent, par un nouveau coup de théâtre, il convoqua à Paris une grande réunion de tous ses adhérents , pour faire décider dans une grande assemblée du champ de Mai , suivant les mœurs des anciens Francs , disait-il , s’il devait réellement se faire de nouveau appeler empereur des Français. Chacun avait reçu d’avance la réponse qu’il avait à faire, il fut donc proclamé et on lui jura serment de fidélité.
Au bout de quelques mois, il se vit à la tête d’une belle armée. Tant de milliers de prisonniers rendus à la paix, les restes de la vieille armée et de nouvelles levées furent enrôlés sous ses drapeaux. En outre les gardes nationales furent armées , et les journaux français parlaient déjà de millions d’hommes prêts à combattre pour leur empereur.
Murat commence la guerre.
De tous les membres de sa famille que Napoléon avait placés sur des trônes, il ne restait plus que son beau-frère, le roi de Naples, qui avait sauvé sa couronne, en 1814, en abandonnant Napoléon, tandis qu’il combattait encore contre les alliés, pour faire une alliance avec eux. Ce n’avait point été par haine pour l’ambition française , ni par inclination pour les principes de l’alliance, mais uniquement pour ménager ses propres intérêts qu’il avait abandonné Napoléon. Quand donc il vit la fortune changer de côté, Napoléon remonter sur son trône aux cris des acclamations du peuple et recouvrer son ancienne puissance , alors Murat crut qu’il serait plus avantageux de s’unir avec lui.
D’ailleurs sa présomption lui mettait sous les yeux les plus belles espérances. L’Italie
était tout entière en fermentation, une foule d’habitants de ce beau pays , toujours morcelé depuis plus de douze cents ans et souvent opprimé par les étrangers, soupiraient après une réunion de toutes les provinces de la patrie pour former un empire puissant, indépendant, qui pût occuper une place honorable parmi les autres. Joachim Murat voulut donc alors se présenter à eux pour obtenir ce but ; et en s’avançant dans le nord de l’Italie, il affecta d’imiter le langage et les grands mots de Napoléon. Mais il eut bientôt à payer la témérité d’avoir visé à un but trop élevé pour lui. Les généraux autrichiens qui furent envoyés contre lui , Frimont, Bianchi , Niepperg et Nugent , le chassèrent devant eux de place en place, dans toute la longueur de la presqu’ile, jusque dans ses propres États; le battirent toutes les fois qu’il voulut faire résistance, détruisirent son armée et le forcèrent enfin à quitter honteusement sa capitale et toute l’Italie, pour aller chercher un asile en France, comme fugitif.
Guerre dans les Pays-Bas contre Napoléon.
Cette première guerre d’Italie n’avait duré que le mois de mai, et une plus grande encore devait se terminer dans le courant de juin. Schwarzenberg avec les Autrichiens , les Bavarois, les Wurtembergeois et les Badois, occupait toute la frontière , depuis la Suisse jusqu’à moitié du Bhin; le feld-maréchal Blucher était avec les Prussiens dans les Pays-Bas sur la Meuse , et tout près de lui lord Wellington couvrait tout le pays jusqu’à la mer du Nord avec les Anglais , les Néerlandais , les Hanovriens et les Brunswickois. Les Russes devaient remplir l’intervalle entre Blucher et Schwarzenberg ; mais ils n’étaient pas encore arrivés sur le champ de bataille. Alors Napoléon, regardant tout autour de lui, considérait sur quel point il porterait les premiers coups du glaive terrible qu’il brandissait dans sa
main. Ce fut sur son ennemi le plus près et le plus dangereux, sur Blucher et Wellington , qu’il frappa. S’il avait pu réussir à les tailler en pièces, chasser l’un de l’autre côté du Rhin et forcer l’autre de remonter dans ses vaisseaux, alors il devenait maître de la Belgique, de sa capitale, de son argent et de ses hommes; ensuite, il pouvait avec sa garde courir sur le haut Rhin et battre encore Schwarzenberg avant l’arrivée des Russes.
Telles étaient ses espérances quand il partit de Paris, dans la nuit du 11 juin. Toutes ses troupes étaient déjà rassemblées , suivant ses ordres, sur la Sambre et la Meuse; et le 14 juin au moment de commencer celte sanglante lutte, il parla ainsi à son armée : « Soldats! c’est aujourd’hui l’anniversaire des batailles de Marengo et de Friedland, qui deux fois ont décidé du sort de l’Europe. Alors , comme souvent, nous fûmes trop généreux, nous laissâmes sur leurs trônes ces princes qui aujourd’hui menacent l’indépendance de la France. N’êtes-vous pas et ne sommes-nous pas encore les mômes? S’ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau. »
Telle était sa confiance, quand il se vit à la tète de son armée; c’était en effet une des plus belles que la France ait mises sur pied, cent cinquante mille hommes bien équipés avec quatre cents pièces d’artillerie. Mais ce qui rendait cette armée plus redoutable, c’était sa résolution de vaincre ou de mourir. La garde, forte de quarante mille hommes, avait enveloppé ses aigles d’un crêpe noir, jusqu’à ce qu’une grande victoire permit de les montrer dans tout leur éclat.
Napoléon porta sa première attaque sur le point par lequel les deux armées de Wellington et de Blucher se touchaient; c’était précisément l’endroit le plus faible des deux armées , parce que là chacun des deux généraux cessait son commandement. A gauche, il avait devant lui Wellington avec quatre-vingt mille hommes, savoir : trente mille Anglais, vingt mille Hanovriens , dix mille Brunsvvickois et vingt mille Néerlandais et llessois. A droite, c’était Blucher avec quatre corps d’armée qui faisaient plus de cent mille hommes et étaient commandés par quatre généraux : Ziethen ,
Thielmann, Pircli et Bulow. Mais ces corps d’armée, prussiens et anglais, avaient leurs campements fort éloignés les uns des autres , afin d’occuper une plus grande étendue de terrain. Napoléon, le 15 juin, à deux heures du matin, déboucha près de Thuin , à travers les contrées couvertes delà Sambre, et se jeta avec tant de rapidité sur Charleroy, qu’à peine les postes avancés de Ziethen eurent le temps de faire leur retraite; les cuirassiers français se répandirent avec tant de fureur sur toutes les routes et dans les campagnes que les pertes de la journée furent considérables. Cependant Ziethen se maintint en bon ordre près de Fleurus, et donna le temps au feld-maréchal de rassembler en toute hâte les deuxième et troisième corps.
Bataille de Lignv et combat des Quatre-Bras. 16 juin.
Blucher résolut de livrer bataille aux cent mille hommes de Napoléon avec ses trois corps d’armée qui faisaient environ quatre-vingt mille hommes; parce qu’il comptait que Bulow arriverait sur le champ de bataille avant la fin de la journée, et que Wellington lui-même enverrait des secours de son côté. L’armée prussienne occupait les hauteurs qui bordaient la rivière de Ligny, avec trois villages dans ses lignes : Saint-Amand où était l’aile droite, Ligny où était le centre de la bataille, et Sombref qui avait l’aile gauche. Napoléon avait l’intention de porter toutes ses forces sur l’aile droite , afin de la rompre et de la couper entièrement d’avec les Anglais , et il fit attaquer le village de Saint-Amand à trois heures après midi. C’était Ziethen qui s’y trouvait avec ces mêmes troupes qui s’étaient trouvées engagées la veille; cependant elles tinrent ferme contre l’attaque, quelque opiniâtre qu’elle fut, jusqu’à ce que les ennemis ayant trouvé un chemin détourné à travers une cour arrivèrent de tous côtés dans le village. Alors les combat-
tanls qui comptaient parmi eux un grand nombre de nouvelles levées, abandonnèrent cette partie du village, appelée grand Saint- Amand et se retirèrent derrière la rivière de Ligny. L’autre partie, le petit Saint-Amand , fut perdue à une deuxième attaque des Français.
Aussitôt Napoléon dirigea ses coups sur le centre de bataille et fit attaquer le village de Ligny avec la plus grande opiniâtreté. Ce fut un des combats les plus acharnés dont parle l’histoire , dit le rapport même du général prussien. Ligny est considérable, bâti en pierres et s’étend tout le long de la rivière. Chaque maison, chaque jardin, dTiaque rue devint le théâtre d’une lutte acharnée. Cependant le village fut pris et repris plusieurs fois ; on y combattit cinq heures , tour à tour avançant et reculant; et toujours de nouvelles troupes se succédaient des deux côtés sur le champ de bataille. En outre, plus de deux cents bouches d’artillerie écrasaient le village de leurs boulets de dessus les hauteurs; de sorte qu’il fut bientôt en feu sur plusieurs points ; et les toits , les solives et les murailles s’atfaissaient, s’écroulaient avec un fracas horrible.
Tandis que la bataille sévissait avec le plus de fureur et que Napoléon avait dégarni son aile gauche pour attaquer Ligny avec d’autant plus de vigueur, le feld-maréchal se mit lui-même à la tète de ses troupes et vint conduire l’attaque du village de Saint-Amand qu’il avait déjà perdu. Une portion du village fut emportée, et si Wellington ou Bulow avait été en état de l’aider dans ce moment , le feld-maréchal faisant une vive attaque sur l’aile gauche des Français, aurait pu décider la victoire. Mais la division anglaise qui devait arriver avait été si vigoureusement reçue par le maréchal Ney, aux Qualre-Bras, qu’à peine même put-elle se maintenir en présence, et Bulow avait été retardé dans sa marche par plusieurs accidents. De sorte que Blucher n’avait plus à compter que sur son propre courage.
Déjà le jour tombait, et la bataille durait encore autour de Ligny , toujours aussi sanglante et toujours indécise. Tous les différents corps d’armée étaient aux prises, ou avaient déjà combattu; il n’y avait plus de réserve. Tout à 1
df. 4815.
coup un grand corps d’infanterie, la garde elle-même, qui avait tourné le village à la faveur de l’obscurité, vint tomber sur les Prussiens; tandis que, d’un autre côté, les cuirassiers et les grenadiers de la garde attaquaient en même temps sur un autre point. C’était un moment critique. Alors le vieux général, sans songer à sa propre conservation , se mit à la tête des escadrons qui se trouvaient auprès de lui, et les conduisit lui-même à la rencontre des Français; mais sa cavalerie, trop faible et trop légère pour percer à travers les escadrons français tout bardés de fer, fut culbutée, et le feld-maréchal lui-même eut son cheval percé d’une balle; le coup, loin d’arrêter sa course, le jeta dans des mouvements convulsifs , et l’emporta avec d’autant plus de fureur, jusqu’à ce qu’il tomba tout d’un coup roide mort. Blucher se trouva lui-même étourdi par sa chute, et engagé sous son cheval. Les cuirassiers français étaient acharnés à la poursuite, et déjà les derniers cavaliers prussiens étaient loin derrière le feld-maréchal; il n’avait auprès de lui que son fidèle aide de camp, le comte Nostilz qui , fidèle aux principes des anciens Germains, ne voulait pas survivre à son général. Il mit pied à terre, et chassa bien loin son cheval d’un grand coup, de crainte qu’il ne les fit découvrir. En eflet , les ennemis, animés par la fureur, passèrent au galop et ne les aperçurent pas ; et quand, après cette charge, ils revinrent chassés à leur tour par les Prussiens , leurs escadrons vinrent encore caracoler autour d’eux; mais alors enfin on retira à grand’peinc le feld-maréchal de dessous son cheval.
Il monta aussitôt sur un cheval de dragon , et revint en toute hâte avec les siens. L’infanterie prussienne signala son courage : quoique entourée de tous côtés, malgré l’obscurité qui toujours grossit le danger aux yeux des hommes , elle repoussa avec sang-froid toutes les attaques de la cavalerie toutes les fois qu’elle vint se jeter sur ses carrés , se relira lentement et les rangs serrés sur Tilly. L’armée s’arrêta à une demi-lieue du champ de bataille , et ne perdit que quinze pièces d’artillerie, engagées dans les mauvais pas à cause de l'obscurité.
La bataille était perdue, mais elle n’était
pas moins honorable; car ce n’était pas l'armée entière qui avait combattu contre Napoléon , et la victoire fut si vivement disputée que le vainqueur se crut obligé de rappeler dix mille hommes de réserve qu’il avait d’abord voulu opposer à Wellington.
Combat des Qualre-Bras.
Napoléon avait envoyé le maréchal Ney et son frère Jérome vers Quatre-Bras, pour chasser l’ennemi de ce côté et couper tout à fait les deux armées l’une de l’autre. Wellington, dont toutes les troupes étaient dispersées, ne pouvait faire arriver ses bataillons que les uns après les autres sur les points menacés; mais elles n’en combattaient pas moins avec courage : c’était le prince d’Orange avec ses Néerlandais, le prince Bernard de Weimar avec les Nassois, le général Picton avec les Anglais, et le général Alten avec les Hanovriens. Ils retardaient, à la vérité, la fureur des Français qui se précipitaient comme un torrent; mais ils ne pouvaient cependant les comprimer entièrement. Enfin arriva aussi le vaillant duc de Brunswick en présence de cet ennemi , qui déjà une fois lui avait ravi son héritage et comptait peut-être l’en dépouiller encore dans celte campagne. Le duc , à la tête de ses hussards noirs , se précipita sur les assaillants pour arrêter leurs progrès; et comme il ne voulait pas céder, il fit aussi avancer son infanterie contre eux. Mais c’est alors qu’il reçut une balle qui lui traversa la poitrine et le renversa de dessus son cheval. C’était un prince animé du plus pur amour de la patrie, qui ne tira jamais l’épée pour la France. L’honneur est attaché à son nom.
Le combat continuait toujours avec la même fureur; les Brunswickois cherchaient à venger le sang de leur duc dans celui des Français. Le prince d’Orange, qui se jeta témérairement à
la tête d’un escadron néerlandais au milieu des rangs ennemis , fut emporté trop loin et entouré; mais le septième bataillon marcha vers lui et l’arracha du milieu des ennemis. Le prince, enthousiasmé, arracha la croix qu’il portait sur sa poitrine, et la jetant au milieu de ses fidèles guerriers : « Enfants, cria-t-il, vous l’avez tous méritée! » Ils ramassèrent cette croix et l’attachèrent à leur drapeau.
Tant de courage et un si grand mépris pour la mort ne devaient pas rester sans fruit : les Français se trouvèrent eux-mêmes pressés à leur tour, et alors Ney voulut faire avancer sa réserve de dix mille hommes. Mais ils n’étaient plus à sa disposition : Napoléon les avait fait venir sur Ligny, elle maréchal se vit forcé d’abandonner ses avantages et de se replier sur Frasne. Trois ou quatre mille hommes à peu près avaient été tués de chaque côté ; et du côté où combattit Napoléon, il y en avait bien douze à quinze mille. Et cependant tant de sang n’avait encore rien décidé !
Bataille de Waterloo ou de Belle-Alliance. 18 juin.
Wellington et Blucher firent replier leurs deux armées quelques pas en arrière, le 17 juin , afin d’être plus rapprochés l’un de l’autre. Mais Napoléon croyait les Prussiens tellement affaiblis et effrayés, qu’ils ne pourraient pas manquer de se retirer vers Maestricht, sur l’autre rive du Rhin; par conséquent, il envoya le maréchal Grouchy avec un fort détachement contre eux , avec ordre de les chasser sur l’autre rive. Par rapport aux Anglais, son unique crainte était qu’ils ne se retirassent et qu’il ne pût en venir à une bataille rangée avec eux. C’est pourquoi il dépêcha Yandamme qui devait quelque temps faire route avec Grouchy pour venir tomber sur leurs derrières de l’autre côté de Wavre el de Bruxelles. Mais telles
n’étaient point les intentions de ses deux adversaires. Wellington s’ëtait choisi une position avantageuse à quatre lieues sud de Bruxelles, sur la petite hauteur du mont Saint-Jean ; il avait en dos la grande forêt de Soignies et en avant des fermes très-favorables pour la défense. « Si mon compagnon d’armes peut m’envoyer deux divisions pour me soutenir, fit-il dire à Blucher, j’attendrai Napoléon dans la position que j’ai avec quatre-vingt mille hommes. » Celui-ci répondit qu’il y viendrait non pas seulement avec deux divisions, mais avec toute son armée, pour attaquer les Français s’ils n’attaquaient pas eux-mêmes. Avant que le jour ne commençât à poindre il était en route avec son armée , afin d’arriver par des chemins de traverse et tomber sur les Français au moment où ils seraient le plus vivement engagés avec Wellington.
Quand Napoléon aperçut les Anglais, le 48 juin, qui l’attendaient sur la hauteur de Soignies, il en fut ravi de joie et s’écria : « Ah! enfin je les tiens ces Anglais ! » Et dès que la pluie eut cessé , il fit ses préparatifs pour la bataille. Wellington avait en avant de son centre de bataille deux postes avancés à droite et à gauche, Hougoumont et la Haye-Sainte; c’étaient deux espèces de forts qu’il fallait que Napoléon prît avant d’attaquer les lignes anglaises. Napoléon fit d’abord attaquer le fort Hougoumont, sur le midi.
Son frère Jérôme , qui auparavant n’était rien moins qu’un héros, conduisit lui-même l’attaque et combattit avec fureur pour son royaume perdu. Il se mit à la tête du deuxième corps d’armée française ; mais il éprouva une si vigoureuse résistance qu’il ne put obtenir aucun avantage, même après que la ferme fut tout en feu. Elle resta toute la journée au pouvoir des Anglais. La Haye-Sainte était occupée par un bataillon d’Anglo-Allemands qui plus lard reçut encore quelques compagnies de secours. Trois fois ils repoussèrent l’attaque avec le courage le plus inébranlable , jusqu’à ce qu’ils eussent épuisé leurs cartouches; alors ils furent obligés de se faire un chemin pour aller rejoindre leur armée. Aussi le soir, des quatre cents hommes de ce bataillon il ne restait que quarante-deux hommes.
Cependant Napoléon avait préparé une nouvelle attaque contre les hauteurs du mont Saint-Jean. Quatre-vingts canons furent dirigés contre elles; la cavalerie et l’infanterie s’avancèrent aussi en même temps , à côté et derrière, droit sur les Anglais et les Allemands. La cavalerie française espérait emporter l’artillerie par une charge subite ; mais avant qu’elle fût arrivée assez près , il lui fallut essuyer un feu meurtrier de l’artillerie et de l’infanterie; et la cavalerie anglaise, qui était cachée dans les vallées, arriva tout d’un coup sur eux à travers les intervalles de leurs bataillons carrés. Alors il y eut entre ces deux peuples qui se haïssaient depuis longtemps , une lutte d’une animosité sans exemple. Sur la route de Genappe à Bruxelles, au point central que Napoléon voulait absolument forcer, était le général banovrien Allen avec ses légions allemandes et hanovriennes, qui soutint glorieusement la réputation des armes allemandes et surtout du Hanovre. Ses huit mille hommes se vantaient d’avoir toujours combattu contre les Français, depuis douze ans que ceux-ci avaient occupé le Hanovre, partout où ils avaient trouvé un champ de bataille, en Portugal, en Espagne, en Sicile, dans le sud de la France; et partout ils s’étaient couverts de gloire. Ils se trouvaient donc encore à cette dernière bataille , qui fut décisive , et ne contribuèrent pas peu à son heureux résultat.
Cependant Napoléon sur sa colline, près de Belle- Alliance , d’où il considérait tout le champ de bataille dans la plus grande inquiétude, quoique aucun geste extérieur ne trahît sa pensée , brûlait de colère de trouver une si grande résistance sur laquelle il n’avait pas compté. Quand on venait lui parler des difficultés qu’on trouvait sur tel et tel point, il ne répondait que par ces mots : « En avant! en avant! » Il comptait accabler les Anglais, et à trois heures il fit partir un courrier aunoncer la victoire à Paris. En effet , si le secours ne fût pas arrivé, le génie du mal était encore une fois couronné par le succès. Déjà Wellington avait appelé toute sa réserve , et avait été obligé de laisser son aile gauche presqu’à nu pour soutenir le centre. Plus de dix mille hommes de son côté avaient perdu la vie et
Peux qui survivaient étaient épuisés par huit heures (l’une lutte continuelle. A cinq heures du soir, les Français avaient conquis une position avantageuse sur les hauteurs et occupaient les fermes de llougoumont et de la Haye- Sainte. Déjà le général anglais disait avec crainte : i Je voudrais bien qu’il fût nuit ou que les Prussiens arrivassent. » Mais bientôt après retentit sur les derrières de l’ennemi le bruit de l’artillerie; il comprit aussitôt que c’était le moment qui allait décider du sort de l’Europe; il en fut ému jusqu’aux larmes, et il s’écria avec enthousiasme : i C’est le vieux Blucher! »
L’armée prussienne avait été retardée par les difficultés des chemins que les pluies avaient défoncés; surtout dans les chemins creux de Saint-Lambert ; et à cinq heures du soir, il n’y avait encore que deux brigades de Bulovv arrivées dans le bois de Frischmont , où elles devaient se cacher et attendre les autres pour tomber ensuite tout d’un coup sur les derrières de l’ennemi. Mais le moment décisif était arrivé, l’armée anglaise était réduite aux extrémités et pouvait à peine soutenir la lutte. Les Prussiens furent donc obligés de commencer l’attaque avec ce qu’ils avaient de troupes ; Bulovv aussitôt sortit de la forêt et vint se jeter sur les derrières de l’aile droite de Napoléon; et sans cesse de nouvelles troupes arrivaient renforcer celles qui combattaient.
Cependant l’ennemi ne se déconcerta pas; il fit aussitôt volte-face et commença, sous les ordres du général Mouton, un combat sanglant et longtemps indécis, tandis que la lutte se prolongeait toujours avec les Anglais. Dans cette position, à 7 heures du soir, Napoléon voulut, par une attaque victorieuse, déloger les ennemis de toutes les collines et les jeter dans la forêt de Soignies, pour tourner ensuite toutes ses forces contre les Prussiens. Il disposa donc une attaque plus terrible que toutes les autres avec la plus grande partie de ses gardes, et les conduisit lui-même contre le centre anglais, contre les collines les plus importantes qu’il occupait déjà en partie depuis cinq heures. Le maréchal Ney marchait en avant, à pied, à la tète de quatre bataillons de la garde. Ces bataillons s’avançaient serrés et en silence:
et comme on voit de loin s’approcher une noire tempête, ainsi ces vieux guerriers à qui aucun danger n’était nouveau ni trop grand, gravissaient la colline. Wellington les vit arriver et reconnut que c’était le dernier assaut de l’ennemi , leur coup de désespoir et par conséquent le plus dangereux. Il fit placer son artillerie sur le flanc droit , y fit venir en outre huit mille hommes d’élite de l’aile gauche qui désormais se trouvait assez forte par l’arrivée de Ziethen, et laissa prendre un moment de repos à ceux qui avaient eu à soutenir les fatigues de toute la journée , attendit que les Français fussent bien à portée pour faire tirer à mitraille sur leurs masses épaisses qui furent horriblement moissonnées. Mais ils ne cédèrent pas pour cela, ils reformèrent leurs rangs et s’avancèrent toujours plus près , jusqu’à ce qu’après avoir encore essuyé le feu de l’infanterie ils arrivassent à la baïonnette. En même temps la cavalerie anglaise tombait sur leurs flancs. Cependant Napoléon eût obtenu son but, si le principal coup qu’il avait préparé avec huit bataillons de troupes fraîches de la garde avait pu être frappé. Mais cettre troupe d’élite, en arrivant au point qu’on lui avait assigné fut tout d’un coup obligée de se tourner contre Blucher, qui, réuni à Ziethen, se portait en avant avec toute l’aile gauche de Wellington. L’aile droite de Napoléon se vit donc assaillie de trois côtés à la fois et fut obligée de plier.
Les tambours battaient la charge , et l’on avançait toujours sur lui. De son côté, Wellington se portait aussi en avant avec tout son corps de bataille, des flots de sang coulaient. Alors fut tué Friant, un des principaux commandants de la garde; de tous côtés la cavalerie anglaise leur criait de se rendre : « La garde meurt et ne se rend pas ! » cria Cambronne qui tomba au même moment , grièvement blessé. Il avait été le compagnon de Napoléon dans l’ile d’Elbe. Du côté des alliés, un grand nombre de braves guerriers avaient aussi eux versé leur sang; maissur ce point la victoire était décidée. Ce qui restait de la garde et les autres troupes se précipitèrent pour descendre des collines, et rien ne put les arrêter.
Cependant la retraite de l’ennemi s’exécuta en bon ordre tant que le village de l'ianchenoit
fut défendu. C’étaient quelques bataillons de la jeune garde qui y combattaient; mais ils se virent obligés de l’abandonner dès le même soir. Alors la retraite devint une véritable déroute, et de tous côtés retentit le cri de sauve qui peut! on n'écouta plus aucun ordre, chacun chercha son salut, et les généraux eux-mêmes furent obligés de suivre le torrent.
Gneisenau, qui avait couru tant de dangers dans cette bataille où il perdit deux chevaux tués sous lui et la garde de son épée qui fut emportée par une balle, se mit encore à la poursuite des ennemis tout fatigué qu’il était , à la tête de tout ce qu’il trouva de cavalerie sous sa main et de quelques pièces d’artillerie légère. 11 les harcela partout, ne les laissa reposer nulle part; et la route était couverte de toute espèce de débris, d’artillerie, de caissons, de chariots et d’armes.
Enfin les Prussiens arrivèrent devant la petite ville de Genappe. Les Français avaient barricadé les rues avec des chariots, des caissons, jetés les uns sur les autres , et semblaient vouloir y faire résistance. L’empereur s’y trouvait. Mais comme ils cédèrent à la première attaque et se sauvèrent en désordre, Napoléon fut si pressé de s’enfuir qu’il laissa son épée et perdit son chapeau en sautant de sa voiture; lui qui, quelques heures auparavant, n’avait qu’une crainte, c’était que l’ennemi put lui échapper. C’était une victoire comme on en voit peu dans l’histoire. Il n’échappa que des débris de l’armée française. Trois cents pièces d’artillerie et cinq cents caissons tombèrent entre les mains des alliés, et le chemin de la France leur était ouvert sans aucun autre obstacle.
Napoléon prisonnier et envoyé à Sainte-Hélène.
La marche des deux armées sur Paris ne fut plus désormais qu’une course victorieuse; à droite l’armée anglaise, à gauche l’armée prussienne. A la vérité, ils reçurent bientôt des en-
voyés pour les engager à s’arrêter, ou même à retourner, sous prétexte que tous les motifs de guerre avaient disparu; Napoléon avait déposé sa couronne quatre jours après la bataille. Mais les alliés ne se laissèrent pas prendre à ces artifices, ils n’en marchèrent que plus vite sur la capitale, et onze jours après ils étaient devant ses portes. Cependant Davoust, Grouchy, Vandamme et d’autres généraux avaient rassemblé environ soixante mille hommes et se tenaient avantageusement postés à Montmartre. Une grande agitation régnait dans la ville; les uns voulaient se rendre, les autres se défendre jusqu’à la mort; les uns voulaient rappeler Louis XVIII , les autres demandaient le fils de Napoléon qui était à Vienne. — Pendant ce temps-là les deux généraux prenaient toutes leurs dispositions pour attaquer la ville. Les Anglais se présentèrent en face des buttes de Montmartre, et les Prussiens ayant réussi, par un long détour, à passer la Seine , arrivèrent tout d’un coup du côté du couchant qui n’était point défendu, battirent Vandamme qui voulut marcher contre eux, à lssy, le 2 juillet, le forcèrent de se retirer avec grande perle , et se préparèrent à livrer l’assaut. Mais, le 7 juillet, la ville se rendit, après que Davoust se fût retiré sur la Loire avec le reste de l’armée.
La capitale cette fois fut traitée avec plus de sévérité que la première; il lui fallut restituer tous ses chefs-d’œuvre de l’art dont on lui avait fait une fois le cadeau. D’ailleurs les armées autrichiennes , allemandes et russes , étaient aussi arrivées du sud et de l’est; de sorte que toute la France se trouvait couverte d’étrangers, qui longtemps l’accablèrent.
Napoléon, l’auteur de tous ses maux, voyant son coup manqué, chercha à mettre sa vie en sûreté. Mais n’ayant pu réussir à se sauver en Amérique, en cherchant à prendre l’incognito sur un vaisseau, il se rendit, le 10 juillet, aux Anglais qui gardaient le port de Rochefort. Alors, pour l’empêcher de troubler désormais l’Europe , ils le transportèrent au milieu de l’Océan à plus de dix-huit cents lieues de distance, à l’ile Sainte-Hélène, où il fut soigneu- ! sement gardé.
Napoléon vécut encore six ans, dans l’ile de Sainte-Hélène, et il y mourut le 5 mai 1821.
La confédération germanique.
Conformément aux conclusions du premier traité de paix fait à Paris, le 20 mai 1814, et du deuxième, le 20 novembre 1815, on rendit à l’Allemagne toutes les provinces qui lui avaient appartenu avant la révolution, et qui en avaient été séparées par les guerres qui la suivirent. Alors elles furent partagées entre les membres de la nouvelle confédération germanique, dans un grand congrès de toutes les puissances européennes , ouvert à Vienne le 1er novembre 1814; de façon que généralement chacun reprit ce qu’il avait eu dès l’origine, ou ce que la paix de Lunéville ou la confédération du Rhin lui avait accordé.
Les États de la confédération étaient , au commencement , au nombre de trente -huit. L’Autriche, la Prusse, la Bavière, la Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, Bade, la Hesse électorale, le grand-duché de Hesse, le Holstein qui appartient au roi de Danemarck, le duché de Luxembourg qui appartient au roi de Hollande comme duc de Luxembourg , le Brunswick , Mecklenbourg - Schwérin , Nassau , Saxe-Weimar, Saxe-Gotha, Saxe- Cobourg , Saxe-Meiningen , Saxe-Hildbourghausen, Mecklenbourg-Strélitz , Oldenbourg , Anhalt-Dessau , Anhalt -Dernbourg , Anhalt -Gœlhen , Schwarzbourg-Sondershausen, Schwarzbourg- Rudolstadt , Hohenzollern-Héchingen , Lichtenstein, Ilohenzollern-Sigmaringen, Waldeck, Reuss (branche aînée), Beuss (branche cadette), Schauenbourg-Lippe ; les villes libres de Lubeck, Brème, Hambourg; plus tard, il y eut encore la Hesse-Hombourg.
La maison d’Autriche a repris le fidèle Tyrol, Salzbourg, et le quart de l’Inn; celle de Bavière règne sur tout son cercle de Bavière et en Franconie, elle a aussi reçu des indemnités dans le Palatinat du Rhin et compte plus de trois millions de sujets; la maison de Wurtemberg règne en Souabe, sur environ un million et demi de sujets, et est séparée par la Forêt-
Noire du duché de Bade qui s’étend tout le long du Rhin , depuis Bâle jusqu’au delà de Manhein , dans un pays très-fertile et magnifique. La principauté de Hesse -Darmstadt a beaucoup agrandi ses anciennes limites pendant ces temps de confusion, et compte parmi ses villes la plus forte de la confédération , Mayence , qui fut si souvent prise et reprise. Le roi de Prusse est celui qui compte parmi ses sujets le plus d’Allemands, environ onze millions , plus qu’on n’en vit jamais réunis sous un meme sceptre. Ils lui ont été reconnus par les rois du grand congrès européen , parce qu’il abandonnait à la Russie la plus grande partie de ses provinces polonaises; de sorte que la Prusse est aujourd’hui proprement un État allemand , presque sans mélange. Ses provinces s’étendent des frontières de l’est jusqu’à celles de l’ouest; et dans ce développement, elle est comme en sentinelle et toujours prête pour défendre la patrie commune et son honneur.
Quant au gouvernement de l’Allemagne il devint une confédération d’États libres et indépendants , dont voici les articles principaux : « Le but de l’alliance est le maintien de d la sûreté extérieure et intérieure de l’Allema- » gne avec l’indépendance et l’inviolabilité » des États confédérés.
» Tous les membres de l’Empire ont des » droits égaux et semblables.
d Les intérêts généraux sont traités dans » une diète qui siège à Francfort-su r-le-Mein , » et dans laquelle l’Autriche a la présidence; » cette diète est perpétuelle et ne peut s’ajour- » ner que pour quatre mois au plus, si les af- » faires le permettent.
» Elle doit s’occuper principalement de la » composition des lois fondamentales de la » confédération, et de ses dispositions organi- » ques par rapport à ses relations intérieures, » extérieures et militaires.
» Tous les membres de la confédération pro- » mettent de s’unir ensemble contre toute at- » taque, et s’il y a une guerre de n’entendre à » aucun pourparler avec l’ennemi, de ne cons dure aucune trêve, aucune paix en particu- » lier; ils se réservent cependant le droit des y> alliances de toute espèce; mais c’est un de-
LA CONFÉDÉRATION ClîRMANIQUlî.
» voir pour eux de n’en conclure aucune con- » traire à la sûreté de la patrie et aux intérêts » d’un seul des membres. De même, ses mem- » bres ne peuvent se faire la guerre, sous aucun » prétexte; mais ils doivent porter leurs diffé- * rends à la diète; celle-ci alors s’occupe delà » contestation , l’arrange, et les parties doi- » vent obéir à sa sentence.
» Dans tous les Étals de la confédération ce » sera une administration par le pays.
» Les différences de sectes chrétiennes n’en » apporteront aucunes dans la jouissance des » droits civils et politiques dans tous les pays » de la confédération germanique; mais comme » il y a besoin d’une amélioration dans l’état » civil de ceux qui professent le judaïsme, la » diète de la confédération devra en délibérer.
» Les sujets des princes allemands ont le » droit de passer d’un pays dans un autre , et » d’y prendre un état civil, ou un service mi- » litaire, si aucun engagement militaire ne les » attache à leur patrie.
» La diète s’occupera de la confection de » lois pour la liberté de la presse et sur la cond trefaçon , aussi bien que pour le commerce et » le négoce des États de la confédération. »
L’Allemagne de 1810 à 1858.
La diète de la confédération germanique , dont les séances commencèrent le 5 novembre 1816, à Francfort, a dès le principe rendu à la patrie la considération qu’elle méritait, en déclarant que la confédération formait une puissance européenne, indépendante, avec le droit de faire la guerre, la paix et des alliances , et surtout en rachetant notre langue maternelle de cette tache honteuse qu’elle portait depuis un siècle; elle décréta que la langue allemande serait seule employée dans ses traités, soit par écrit, soit de vive voix. Suivent les dispositions relatives à la défense générale.
On a réglé à quel nombre sera portée l’armée delà confédération en paix et en guerre, en
quoi elle consiste, le contingent de chacun des membres, à qui et comment est donné le commandement ; combien de places fortes elle doit avoir. L’armée de la confédération est composée de trois cent mille hommes, l’Autriche en fournit quatre-vingt-quatorze mille, la Prusse soixante-dix-neuf mille, la Bavière trente-cinq mille, le Wurtemberg treize mille six cents , le Hanovre treize mille, le royaume de Saxe douze mille , Bade dix mille , le grandduché de Hesse six mille, la Hesse électorale cinq mille quatre cents et les autres proportionnellement. Elle est commandée par un général en chef, choisi par la diète. Il a des obligations envers elle et lui prête serment ; il reçoit d’elle son autorité et les ordres, et lui fait des rapports, et pour le représenter ou le remplacer dans le commandement en chef, la diète nomme en même temps un lieutenant général. L’armée est partagée en dix corps dont les généraux ne reçoivent d’ordres que du général en chef. De ces dix corps , l’Autriche en représente trois, la Prusse trois, la Bavière un, et les trois autres sont formés en commun sur les autres contingents fournis. Les places fortes de la confédération sont Mayence , Luxembourg et Landau.
Si ces règlements étaient nécessaires pour la guerre , ceux relatifs à l’administration générale de la diète en temps de paix n’en étaient pas moins de la plus grande importance. 11 fallait solidement établir comment les délibérations de l’alliance seraient sanctionnées ; comment, dans les contestations des membres entre eux, tout acte de violence serait écarté, la justice serait rendue, et ses arrêts exécutés. Au lieu d’un tribunal commun , spécial et qui aurait remplacé la chambre impériale et le conseil aulique, comme quelques voix le désiraient, la diète fut elle-même chargée de vider les contestations ; et s’il fallait en venir à des voies sévères de justice, alors la décision serait renvoyée devant des hautes cours de justice, prononçant comme juges souverains pour les États particuliers.
Mais comment celui qui mettrait de la résistance , qui ne voudrait pas se soumettre à l’arrêt de lui-même, pourrait-il y être contraint par la force? Ce point resta longtemps
une question indécise, jusqu'à ce qu’enfin les besoins pressants de l’époque aient porté la diète à donner un arrêt provisoire pour régler l’exécution des jugements, le 29 septembre 1819. La diète doit, pour l’exécution de ses arrêts, avoir à sa disposition la force armée de la confédération ; elle doit fixer aussi bien le nombre des troupes à placer comme garnisaires, que le lieu où elles doivent cire placées, et le retour de ces troupes ne se fait qu’après l’exécution parfaite et dans les formes de l’arrêté de la diète. Quant à ce qui a rapport aux autres articles principaux de l’acte de la confédération , le développement successif des événements a donné cours, à la vérité, dans certains États , à des institutions telles qu’on avait droit de les attendre de la diète, dès le principe. Mais aussi, malheureusement beaucoup d’autres, quoique très-importantes, ont été éludées, soit à cause du désordre des temps qui ont suivi, soit à cause d’abus ou par défiance, soit par trop de lenteur d’un côté et trop d’impatience d’un autre, soit par une mortelle influence de l’exemple étranger ou même d’une action étrangère; soit enfin, je le dirai avec une profonde tristesse, par une dégénération criminelle du caractère allemand. Mais tirons ici le voile sur certains faits dont les détails ne procureraient aucun avantage et ne seraient d’aucune instruction à la jeunesse. Puisse-t-elle ne jamais apprendre combien loin peut conduire la haine de parti ! et surtout puisse l’histoire l’oublier , puisqu’alors ces malheurs auraient passé sans laisser de traces! Nous n’allons donc nous occuper que de ce qui est véritablement un progrès et porte avec soi des conditions de durée.
L’article 13, qui portait que dans tous les États de la confédération il devait y avoir une constitution des étals provinciaux, causa de grands mouvements dans tous les esprits. Beaucoup de citoyens attendaient de là un tout autre et nouvel ordre de choses , qui tout d’un coup ferait disparaître tous les besoins du peuple , toutes les fautes des gouvernants; sans penser qu’il faut , avant que le peuple prenne part aux affaires publiques, qu’il se forme par des expériences, qu'il soit mis dans la bonne voie par l’usage avant de produire de
véritables fruits; sans considérer quelle différence il y a entre de grands et riches États, comme la France et l’Angleterre , dont les chefs-lieux pourraient presque former un empire, et ces petits États allemands, composés d’une couple de millions au plus, ou seulement de quelques milliers de citoyens. Cependant presque tous les divers gouvernements de l’Allemagne, les uns plus tôt, les autres plus tard, étaient parvenus à remplir celte clause de la confédération; et déjà les provinces commençaient à recueillir les fruits de la paix, quand celle nouvelle tempête , qui en 1830 éclata en France, se répandit par toute l’Europe et menaça de jeter le trouble dans notre patrie.
Le roi de Prusse, en mai 1813, le premier des princes allemands, avant même que l’acte de la confédération l’eùt exigé , donna à son peuple la promesse d’une constitution provinciale. Cependant, comme il s’agissait d’un État, composé de tant de parties différentes et hétérogènes, l’exécution en devint très-dillicile, et les travaux préparatoires se prolongèrent jusqu’à l’année 1823. Le roi avait fait travailler cette constitution provinciale par une commission particulière, sous la présidence du prince royal , d’après les conseils d’hommes habiles, choisis dans toutes les provinces du royaume, cl le 3 juin 1823 il lui donna force de loi. Mais le roi remit à plus tard pour décider, quand une diète générale du royaume serait convoquée et comment elle serait composée des états provinciaux. Ces étals provinciaux sont en activité aujourd’hui sur tous les points de la monarchie. Ce sont eux qui donnent leur conseil pour toutes les affaires importantes de la province ; ils présentent au roi leurs idées, leurs désirs, et les soumettent à son examen et à sa décision. A cette constitution provinciale se rattache celle des subdivisions de chaque province, des cercles, des villes, des communes.
Le travail était plus facile dans les petits Étals d’Allemagne et surtout dans ceux homogènes; de sorte qu’ils purent de bonne heure mettre à exécution l’article 15 de l’acte de l’alliance.
Le grand-duc de Saxe-Weimar fut le premier qui, dès l’année 1810, donna à son pays les
l’allemagne de 1810 a 1858.
états provinciaux, cl en 1817 ils reçurent l’ap- ! probation de la confédération.
Le 27 mai 1828, le jour anniversaire de sa naissance, le roi Maximilien-Joseph de Bavière, donna à sou peuple une charte qui contient les dispositions essentielles d’un gouvernement de notre époque. Les étals du royaume se composent de deux chambres, la chambre des conseillers d’Élat et la chambre des députés , élus par le peuple qu’ils représentent et dont le nombre monte à cent huit.
Depuis 1816, les yeux des amis de la patrie étaient tournés sur le Wurtemberg, qui le premier des pays d’Allemagne avait été constitué avec une heureuse représentation du peuple. Ils espéraient voir fleurir un gouvernement habile au milieu de cette portion privilégiée de la nation allemande, et en effet cette espérance ne fut pas trompeuse; malgré une lutte acharnée des opinions, qui souvent même paraissait insoluble, cette œuvre reprise avec un zèle toujours nouveau a pu parvenir enfin à une perfection. Après plusieurs entreprises malheureuses sous le roi Frédéric et son successeur, Guillaume 1er, ce dernier prince enfin saisissant un moment favorable, en 1819, convoqua une nouvelle assemblée des états, qui ne devait s’occuper exclusivement que des titres de l’ancienne administration , les examiner point par point avec ses plénipotentiaires et les lui présenter ensuite pour y mettre le dernier sceau. Deux mois après, l’ouvrage fut présenté achevé au roi. 11 signa le titre, le 25 septembre, le renvoya aux plénipotentiaires des états et reçut aussi lui, de la part de l’assemblée des états, un second exemplaire, signé de tous les membres. De cette façon l’administration du Wurtemberg devint le résultat d’un traité heureusement conclu entre le roi et le peuple; ainsi en était-il dans les premiers temps de la nation.
Le grand-duché de Bade reçut aussi sa constitution provinciale, le 22 août 1818, et celle de Hesse, le 17 décembre 1820; de même que le grand-duché de Nassau , de Saxe-Cobourg- Ilildbourghausen et Meiningen , les principautés de Schwarzbourg-lludoldstadt, Lippedetmold et Schaumbourg , Lichtenstein et Waldeck.
Dans les Étals d’Autriche, du royaume de Saxe, dans le Mecklenbourg et quelques autres pays encore plus petits, les états provinciaux furent mis en activité d’après la même forme qu’ils avaient anciennement; mais dans le Hanovre et dans le Brunswick, il y eut quelques changements.
Les grands ébranlements que l’année 1850 apporta dans les rapports sociaux, comme dans les plans des souverains de l’époque, n’ont pas été non plus sans d’importantes influences sur les formes administratives des États d’Allemagne. Dans plusieurs d’entre eux , elle donna lieu à des changements essentiels dans la représentation des états ei même dans les principes constitutifs tout nouveaux; de même qu’elle apporta une vie nouvelle dans les négociations de ces diètes qui étaient en activité depuis longtemps. Mais aussi, et c’est le malheur de notre époque, elle souleva presque partout les passions qui jetèrent des entraves dans le développement pacifique du droit et du vrai.
Le gouvernement et les états du Hanovre nous ont donné un exemple à imiter. Ce pays était aussi, lui , tombé dans une extrême agitation , et si l’on ne voulait pas voir les liens de l’ordre brisés et la force imposer ses sentences sur les questions les plus difficiles, il fallait que le gouvernement, d’accord avec les représentants du pays, réunis avec sincérité et pleins d’une confiance mutuelle, entreprit de donner à l’administration une frome nouvelle. Le noble roi Guillaume IV, fidèle au caractère de toute sa vie, tendit la main à toute amélioration qui promettait d’avancer le bien de son peuple, ses conseillers abondèrent dans son sens et ses états rassemblés pour ces importantes questions, travaillèrent durant les années 1 851 , 52, 55, avec celte ténacité, cet approfondissement particulier aux Allemands , jusqu’à ce qu’enfin , après avoir surmonté les plus grandes difficultés, une nouvelle et complète constitution et des projets de loi en grand nombre pour l’organisation intérieure, aient été rédigés et mis en état d’être présentés à l’approbation des deux chambres; ils reçurent en 1855 la sanction royale. Ce qu’il y a de plus glorieux pour ces étals , c’est que bien que des idées et un système complètement opposés se