ARIOVISTE
mains aussi dangereuse que celle qu’ils avaient eue à soutenir contre les Gaulois, 300 ans plus tôt, quand ceux-ci, conduits par Brennus, vinrent incendier Rome. Aussi Marius fut-il appelé le troisième fondateur de la ville. Mais ceux des Cimbres et des Teutons qui , jeunes encore, furent faits prisonniers et traînés en esclavage, surent bien venger plus tard le sang de leurs pères et de leurs frères sur des milliers de Romains qu’ils massacrèrent dans la guerre des esclaves, ayant Spartacus à leur tète.
César et Ariovisle. 58 ans avant J.-C.
A peine 50 ans s’étaient écoulés depuis cette terrible épreuve des armes germaines contre les Romains, que ces peuples menaçaient de nouveau leurs frontières; et si à la vérité ils n’étaient pas en aussi grande foule que la première fois , ni avec un plan bien arrêté de pousser jusqu’en Italie, du moins la victoire et la vue du butin n’auraient pas manqué d’augmenter bientôt leur nombre; puis la fertilité des champs qu’ils auraient parcourus et les riches magasins qu’ils auraient pillés, les auraient attirés d’une province dans l’autre, jusqu’à ce que la renommée des plaines enchantées d’au delà des Alpes les eût décidés à franchir celte barrière. Mais ils eurent un adversaire qui connaissait la guerre au moins aussi bien que Marius. Ariovisle, roi des Suèves-Marcomans qui habitaient entre le Danube et le Necker, ayant été appelé par les Séquanais pour les aider dans la guerre contres les Éduens, avait passé le Rhin , vers l’an 72 avant J.-C., et donné la victoire au peuple qui l’avait appelé. Mais les campagnes de la Bourgogne lui avaient paru si belles, qu’il n’avait plus voulu les abandonner; etse tournant contre les vainqueurs et les vaincus, il s’était emparé d’une grande partie de leur pays, dont il s’était assuré la possession par une grande victoire sur les deux peuples réunis à Magctobria , aujourd’hui Montbéliard. Cet Arioviste n’était peut-être, au commencement de cette guerre , qu’un chef du pays , parti pour courir les aventures avec sa suite.
PREMIERE ÉPOQUE. 1 I r» AV. .T.-C. — 480 AP. J.-C.
qui pou à pou se grossit considérablement par la renommée des belles campagnes où il était; si bien qu’il se trouvait alors à la tète de 120,000 hommes. Déjà toute la Gaule tremblait devant lui ; tous les peuples se croyaient d’avance vaincus, se voyaient déjà chassés de leur patrie; et les Romains qui possédaient une partie du sud s’étaient hâtés de le reconnaître pour roi des pays qu’il avait conquis, et de faire amitié avec lui.
Mais bientôt après parut en Gaule Jules César, le plus grand et le plus audacieux des généraux de Rome, qu’une dévorante ambition poussait à de grandes entreprises de guerre, et qui en venant en Gaule n’avait eu d’autre but que de la soumettre tout entière au peuple romain. Ce fut donc vers lui que se tournèrent les Éduens et les autres peuples opprimés, et ils lui demandèrent son secours contre les Germains. César, charmé de trouver une occasion de pénétrer dans le pays, promit son assistance et fit dire aussitôt à Àrioviste de se rendre à une conférence qu’il lui assigna. « Quand j’aurai besoin de César, répondit Arioviste avec orgueil et fierté , alors je me rendrai auprès de lui; mais puisque c’est lui qui a besoin de me voir, il peut venir me trouver. Du reste, César aussi bien que le peuple romain ont-ils à s’occuper de ce que je fais dans ma province de Gaule, que je possède par droit de conquête? » César lui répliqua « que, puisqu’il avait refusé l’entrevue qu’il lui demandait, il lui faisait dire en deux mots : qu’à partir de ce moment, pas un seul Germain ne devait passer le Rhin , et qu’il eût à rendre aux peuples gaulois leurs otages, cessant avec eux tout procédé hostile. Que, s’il remplissait ces conditions, il lui assurait pour toujours la paix avec le peuple romain et son amitié; sinon, qu’il ne pourrait souffrir plus longtemps l’oppression des Éduens. »
Arioviste dans sa réponse s’appuya avec autant de liberté que de fierté sur le droit des armes , d’après lequel le vainqueur peut se conduire comme il l’entend avec les vaincus. Puis il ajouta: « que du reste les Romains eux-mêmes avaient coutume d’en user de la sorte , et qu’il entendait user aussi lui de ses droits. » Et au sujet de ce mot de César : qu'il ne pourrait souf-
frir plus longtemps l'oppression des Éduens, il dit : « que jusqu’à présent pas un peuple ne l’avait attaqué quin’eûtétédétruit ; et quesi César voulait en essayer , il apprendrait bientôt que les Germains sont invincibles, et ses guerriers surtout, qui étaient tellement exercés à toutes les fatigues que depuis 14 ans, pas un seul n’avait dormi sous un toit (î). »
C’est bien là certainement le langage d’un héros, chef d’un peuple aventurier, à qui l’épée lient lieu de droit et de titre, et qui , comme ses compagnons d’armes, n’entre jamais sous un toit qu’il n’ait soumis tout le pays qui doit être sa nouvelle patrie.
Avec un autre adversaire, une pareille déclaration eût pu en imposer par son audace; mais avec César, qui ne pouvait souffrir d’être le second, même à Rome, elle excita d’autant plus en lui le désir de se mesurer avec son rival. Il fit donc ses préparatifs et s’empara de Vesontio (Besançon) , capitale des Séquanais, ville trèsforte et très-bien approvisionnée de tout. Mais alors , il se trouva tout d’un coup dans le plus grand danger parle découragement dans lequel tomba son armée ; tant les récits des Gaulois , si souvent battus par les Germains , et les descriptions des marchands qui avaient parcouru leur pays, et même l’approche seule de ces redoutables ennemis, avaient frappé l’imagination des Romains : au point qu’ils regardaient comme impossible de résister à leur force, à leur courage, à leur férocité ; et qu’un grand nombre, qui avaient suivi César volontairement, ne rougissaient pas de rentrer chez eux sous les plus vains prétextes. D’autres, que la honte avait retenus, se laissèrent tellement abattre qu’ils ne voulaient plus sortir et gardaient leurs tentes, plongés dans la tristesse, et allaient même jusqu’à verser des larmes sur leur malheur. Par tout le camp chacun s’occupait de faire son testament et ne s’en cachait pas; la peur gagnait même les guerriers les plus osés, et tout, le monde se plaignait de la témérité du général qui les exposait sans nécessité à un combat si périlleux. César eut besoin de toute son élo-
(1) Les Germains ne devaientpas coucher sous un toit, tant que le pays où ils voulaient s’établir n’était pas entièrement conquis , dit Tacite. N. T.
CÉSAR SUR LtîS BORDS DU RHIN. 59
qucncepour vaincre ces mauvaises dispositions de son armée. Il rassembla donc les principaux officiers cl leur représenta : « Que la guerre avec Ariovistc n’était d’abord rien moins que certaine, puisqu’il espérait bien au contraire qu’il entendrait la voix de l’équité et de la conciliation ; que d’ailleurs , ce barbare fût-il si avide de sang que rien ne pût le détourner de la bataille, ils ne pouvaient avoir déjà perdu de vue la guerre des Cimbres et des Teutons et celle des esclaves qui était à peine terminée, où les Germains n’avaient pu leur résister non plus que les Helvétiens. Du reste, ajouta-t-il, si toutes ces raisons ne décident personne; si personne ne veut me suivre, je marcherai seul au devant de l’ennemi , avec la dixième légion dont je connais la fidélité. » Ce discours fit sur leur esprit la plus profonde impression. La dixième légion s’empressa de lui témoigner combien elle faisait cas de la confiance qu’il avait en elle, et les autres rivalisèrent à l’envi pour donner des preuves de leur bonne volonté (1).
Aussitôt César se mit en route pour aller au devant de l’armée des Germains. Une entrevue qu’il eut avec Arioviste ne fut pas plus utile que les négociations précédentes, et il ne songea plus qu’à livrer bataille. Mais Arioviste , bien qu’il eût pris une position par laquelle il coupait la retraite aux Romains et que tous les jours il livrât des escarmouches de cavalerie, où il avait l’avantage à cause des piétons qui se trouvaient mêlés avec les cavaliers, ne pouvait cependant se décider à une bataille générale , quoique César la lui offrit tous les jours. Cette circonspection, qui n’entrait pas dans le caractère de ces peuples, étonnait le général romain et excitait ses soupçons; à la fin des prisonniers lui découvrirent le mystère. Leurs voyantes, c’étaient des femmes dont les pronostics conduisaient l’armée, avaient annoncé des malheurs, si l’on combattait avant la nouvelle lune. César alors redoubla d’instances pour deman-
(1) Quand on lit ce passage dans les Commentaires de César, on ne peut s’empêcher d’admirer toutes les précautions qu’il prend pour se concilier la confiance de ses troupes et leur prouver qu’il est sage , qu’il est avare deleur sang. Ilestfaciled’yreconnaîtreunhabilegénéral.
der le combat et s’avança même jusqu’aux portes du camp en porter le défi. Arioviste ne put tenir plus longtemps et fit enfin sortir ses troupes, et chaque peuple prit sa place : Ifarudes, Marcomans, Triboques, Vangions, Némètes, Sédusiens, Suèves. Derrière leurs rangs étaient rangés les chariots et les voitures sur lesquels étaient les femmes, les cheveux épars, qui leur tendaient les mains, lorsqu’ils défilaient auprès d’elles , les suppliant de ne pas les abandonner à l’esclavage des Romains. Rientôt le combat s’engagea : la fureur était égale sur tous les points et des deux côtés. Les Germains se précipitèrent avec un tel emportement, que les Romains n’eurent pas le temps de se servir de leur lance et furent enfoncés à l’aile gauche ; mais l’aile droite au contraire était victorieuse; et ici on peut juger de l’avantage et de la supériorité que donne une armée disciplinée. Car l’aile battue des Romains fut aussitôt ralliée derrière le troisième rang qui vint à son secours; tandis que les Germains, quoique pleins de valeur et avides de recommencer le combat , ne le purent faire, faute d’ordre et de discipline. Rientôt l’armée tout entière fut en désordre, obligée de fuir et de se sauver vers le Rhin. La cavalerie romaine qui se mit à sa poursuite en fit un grand carnage, de sorte qu’un très-petit nombre seulement put passer le fleuve à la nage ou dans des barques. Cependant Arioviste fut assez heureux pour échapper; mais ses deux femmes périrent dans la fuite, et de ses deux filles, l’une fut tuée et l’autre fut prise.
César sur les bords du Rhin.
César, après avoir refoulé Arioviste de l’autre côté du Rhin , s’occupa de la conquête de la Gaule entière , dont les habitants n’étaient pas aussi belliqueux que ceux de Germanie (2),
(2) Ce n’est pas que les Gaulois ne fussent de bons guerriers, puisqu'ils composaient en grande partie l’armée de César ; mais ils étaient déjà plus loin de la nature que les Germains, et par conséquent plus soumis aux passions d’ambition et de jalousie ; sentiments que César exploita avec la plus grande habileté pour opposer un
et il los soumit les uns après les autres, s’avançant toujours de plus en plus vers l’embouchure du fleuve. Sur ces entrefaites, il reçut la nouvelle que deux peuples du bas Rhin, les Usipèles et les Tenctères, avaient passé sur la rive gauche, chassé par les Suèves, qui voulaient se dédommager en Germanie de la perle de leurs conquêtes en Gaule. Ces peuples venaient chercher une nouvelle demeure et traînaient avec eux leurs femmes, leurs enfants, avec tous leurs biens , au nombre de plus de 450,000 tètes; mais César, qui se croyait l’arbitre souverain de la Gaule, leur enjoignit de repasser de l’autre côté. Ceux-ci lui répondirent : « Que forcés par les Suèves de quitter leur patrie, ils ne demandaient que des terres à habiter; que même s’il ne voulait pas leur laisser celles qu’ils venaient de conquérir avec leurs armes, il pouvait leur en assigner d’autres ; que du reste les peuples de Germanie n’avaient pas coutume de descendre aux prières pour écarter la guerre , mais de marcher à la rencontre de l’ennemi qui voulait la bataille; qu’ils lui laissaient donc à choisir entre leur amitié ou la guerre; qu’ils ne savaient cédera personne, si ce n’est aux Suèves, aux armes de qui les dieux immortels mêmes ne pourraient résister, et qu’il n’y avait d’ailleurs aucun autre peuple qu’ils ne pussent vaincre. »
A la vérité, César les vainquit; mais ce fut grâce à sa perfidie. Car leurs princes et leurs vieillards s’étant rendus dans son camp pour traiter avec lui, il les fit arrêter prisonniers, tomba tout d’un coup sur cette foule sans chef, les battit et les écrasa (1). Quelques-uns d’entre eux étaient allés chercher un asile chez les Sicamhres , de l’autre côté du fleuve ; César demanda qu’on les lui livrât. « Que le Rhin soit donc au moins la limite de l’empire romain , lui répondit-on ; et si tu ne veux pas que nous allions de l’autre côté sans ta permission , pourquoi viens-tu te mêler de donner des ordres de ce côté-ci? »
Ce langage blessa l’orgueil du général ro-
petiple à l'autre ou pour gagner des chefs; et ce n’est même qu’ainsi qu’il réussit à faire la conquête des Gaules. N. T.
(1) César , dans le récit qu'il en a laissé, cherche ù
main; et comme il avait encore la mémoire toute fraîche de l’invasion d’Arioviste dans la Gaule, il résolut de jeter un pont sur le Rhin pour aller faire connaître aux Germains la puissance romaine dans leur propre pays. En dix jours un grand pont de bois fut jeté dans le pays des Ubiens, un peu au-dessous du confluent de la Moselle, suivant les uns auprès de Ronn , et suivant d’autres auprès d’Andernach ; et l’an 5o avant J.-C., César passa avec son armée le fleuve de Germanie. 11 voulait attaquer la puissante ligue des Suèves, mais ceuxci emmenèrent dans les forêts leurs femmes, leurs enfants et tous leurs biens; et réunissant tout ce qu’ils avaient de guerriers, ils se placèrent au milieu de leurs domaines, attendant l’ennemi. Leur champ de bataille était si bien choisi, que César crut qu’il ne serait pas prudent de pénétrer jusqu’à eux. Il ne resta que dix-huit jours sur la rive droite, brûla tout dans le pays des Sicamhres, sur les rives delà Sieg; et quand il eut repassé le Rhin, il donna aux Ubiens le titre d’alliés du peuple romain , parce qu’ils l’avaient servi avec zèle et fidélité.
Cependant, les Suèves étaient si peu effrayés de cette expédition des Romains, que quelque temps après, ils envoyèrent contre eux des secours aux habitants de Trêves. César résolut alors de passer une seconde fois le Rhin et jeta un second pont un peu plus haut que le premier, prèsdeNeuvied, disent quelques écrivains. Mais il ne fit que mettre le pied sur le sol germain, parce qu’il trouva les Suèves dans une aussi belle position que la première fois.
Ces peuples, que César appelle Suèves, ne peuvent être que les Cattes, soit qu’ils fissent alors réellement partie de la ligue des Suèves , soit qu’il ne les y ait rangés que par ignorance de leurs relations intérieures ; c’est ce qui parait évident d’après les détails historiques et géographiques qu’il nous donne.
Ce fut la dernière fois que César passa en
moliver son action, mais il avoue cependant le fait ; or il n’y eut et il n’y aura jamais d’excuses pour une perfidie. N. T.