SOURCES HISTORIQUES POUR UES PREMIERS TEMPS I)U PEUPLE ALLEMAND
L’origine de notre nation et ses premiers temps sont enveloppés d’une obscurité impénétrable. Il n’existe aucun document qui nous dise à quelle époque et dans quelles circonstances nos aïeux ont quitté l’Asie pour venir se fixer dans le pays que noushabilons, quelles raisons les ont poussés vers le nord, quel est le peuple auquel ils doivent leur origine et qu’ils ont laissé dans les contrées d’où ils sont partis. Il est vrai que la connexité du langage laisse apercevoir quelques relations avec les Perses, et plus spécialement avec les Grecs; mais ce ne sont que quelques traces rares et fort obscures.
Du reste, tout peuple qui, comme le nôtre, a commencé par un état demi-sauvage, sans laisser d’écrits, doit manquer comme nous de toute espèce de renseignements pour cette époque. S’il se trouve quelques chansons, quelques récits que la tradition passe d’une génération à l’autre, comme dès le principe la vérité s’y trouve confondue avec beaucoup de fictions, ce n’est qu’avec peine qu’on peut suivre le fil de ce qu’il y a d’historique, tant les faits ont été défigurés dans le cours des siècles. D’ailleurs aucune de ces poésies dans lesquelles nos an-
cêtres, au témoignage des Romains, chantaient les belles actions et les grands événements de la nation, n’est parvenue jusqu’à nous.
Ainsi, notre histoire ne commence qu’au moment où nos aïeux, après avoir passé dans ces contrées des siècles, peut-être des milliers d’années, se trouvèrent en guerre avec un peuple qui savait déjà écrire l’histoire, c’est-à-dire lors de l’invasion des Cimbres et des Teutons sur le territoire des Romains, vers l’an 115 av. J.-C. Car, comme celte guerre ne fut que passagère, les écrivains romains s’occupèrent peu de remonter à l’origine d’un peuple qui ne faisait qu’apparaitre, et que d’ailleurs ils méprisaient comme barbare.
Quant au récit même de cette lutte si importante pour le peuple romain, nous sommes obligés de l’extraire de différents écrivains, et de faire pour cela des recherches pénibles; car celui qui nous aurait donné tous les détails nous manque précisément en cet endroit. Les livres où Tite-Live traitait cette guerre fort au long ont été perdus avec beaucoup d’autres. Seulement, comme nous avons conservé, par le plus grand bonheur, la table des matières, nominativement les sommaires des 05e et (58e
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livres, nous pouvons du moins suivre le fil des événements principaux (1). Nous puisons les particularités dans des historiens romains du deuxième et troisième rang, qui ne donnent que des récits abrégés et mutilés, et qui d’ailleurs on vécu trop longtemps après l’événement pour être regardés comme de bonnes sources.
Par exemple :
1° Dans YEp t. rer. rom. de Florus (ouvrage du temps d’Auguste, suivant quelques savants, mais attribué par d’autres à Annæus Florus, qui vivait au commencement du 2e siècle, sous Adrien).
2° Dans Y Histoire universelle de Velleius Paterculus, qui n’embrasse qu’un court espace jusqu’à Tibère. (11 vivait vers le temps de J.-C.)
3° Dans Frontin (De Slratagcmalibus) , qui contient d’excellentes notices sur la guerredes Cimbres. (11 vivait environ 100 ans après J.-C.)
4° Dans Valère Maxime, Dicta et facta memorabilia. (Environ 20 ans après J.-C.)
5° Dans Justin, Histoire universelle. (130 ans après J.-C.)
6° DansEutrope, Abrégé île l’ histoire romaine. (375 après J.-C.)
Nous trouverons encore quelques faits dans d’autres auteurs romains qui n’écrivaient pas particulièrement pour l’histoire.
Parmi les auteurs grecs, celui qui fournit le plus est 1° Plutarque, dans la vie de Marius. (Environ 100 avant J.-C.)
2° On trouve aussi des détails intéressants dans Diodore de Sicile, dans sa Bibliothèque historique. (Il vivait vers le temps de J.-C.)
3° Dans Y Histoire romaine d’Appien, particulièrement dans les chapitres de Rebus celticis cl de rebus illijricis. (160 ans après J.-C.)
4° Dans les fragments qui nous restent de Y Histoire romaine de Dion Cassius. (222 ans après J.-C.)
5° Parmi les géographes, c’est particulièrement dans Strabon. (qui vivait vers le temps de J.-C.)
Après le temps des Cimbres, il se passe encore un demi-siècle dont on ne trouve aucune
(1) Ou a longtemps discuté pour savoir si ces sommaires étaient de Tite-Live même , et le style les a fait attribuer généralement à un temps bien postérieur ; mais ils n’en sont pas moins intéressants, parce qu’ils ne peuvent
mention chez les Romains. Il faut attendre que Jules César, au milieu du dernier siècle avant J.-C., vienne sur les frontières delà Germanie. II nous raconte lui-mème comment il eut à combattre Arioviste dans les Gaules, et par conséquent des peuples germains sur la rive gauche du Rhin; comment deux fois il jeta un pont sur le fleuve pour passersur la rive droite; et, plus bas, il nous donne des détails sur l’état de la Germanie, sur les mœurs et la nature des habitants, tels qu’il a pu les obtenir des Gaulois, des marchands qui parcouraient le pays, et des prisonniers germains. Ces récits sontpour nous inappréciables, quoiqu’ils laissent encore à désirer, et même ne soient pas toujours certains. Car comment ne pas concevoir quelque défiance pour un écrivain qui fut un grand conquérant, avidede domination, et neregarda les hommes, on ne pourra jamais l’en disculper, que comme un instrument pour arrivera scs fins ; pour un écrivain, qui , du haut de l’état de civilisation déjà même trop avancée où il était placé, ne pouvait priser la valeur d’un peuple encore dans l’état de nature, et qui enfin avait trop d’art pour ne pas arranger toutes les circonstances de manière à être au moins vraisemblable?
Après lui vient un nouveau laps d’environ 50 ans, pendant lequel notre histoire retombe dans une obscurité presque complète; car ce n’est que vers le temps de J.-C., dix ans avant et dix ans après, que les Romains rentrèrent sur le sol de Germanie; et cette fois ce fut pour plus longtemps. Ils apprirent à connaître le sudouest et le nord-ouest; du moins ils auraient pu connaître assez exactement ces contrées, si leur esprit n’avait été prévenu contre tout ce qui tenait à des étrangers, et si les dangers de toute espèce auxquels ils s’y trouvaient exposés n’avaient empêché leurs observations, et ne les avaient rendus injustes dans leurs jugements envers le pays et ses habitants.
D’ailleurs, souvent fort maltraités par les armes de ceux qu’ils appelaient barbares, pris dans leurs propres pièges , et plus d’une fois
être que le sommaire de ce que contenaient les livres. — Tite-Live est né 58 ans avant J.-C., et est mort à 70 ans.
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obligés de quitter le pays, malgré les prétendues victoires qu’ils faisaient retentir bien haut, ils furent obligés, pour échapper à la honte, de diminuer leurs pertes, d’exagérer celles de l’ennemi, de l’accuser de perfidie, quand peut-être on aurait pu donner aux faits un tout autre jour; et enfin de charger les Germains et leur pays de toute espèce d’accusations. Aucun homme impartial à l’abri de ces influences, aucun témoin, n’a peint ces événements avec fidélité. Le seul écrivain du temps qui aurait pu le faire, Yelleius Palerculus, officier de l’empereur Tibère et ami de Séjan , son favori, qui se trouvait en Allemagne et même sur les bords de l’Elbe, dans l’armée de Tibère, vers le temps de la naissance de J.-C., se montre, dans les récits d’ailleurs fort incomplets qu’il nous donne, le vil adulateur de son maître, dont il élève les grandes actions jusqu’au ciel avec un langage excessivement emphatique.
Un autre écrivain qui a vu l’Allemagne par lui-même, est Pline l’ancien, mort 79 ans après J.-C. ; il descendit sur les côtes nord de la Germanie, dans le pays des Cauques, aujourd’hui l’Oldenbourg, mais n’osa pas s’aventurer bien avant dans l’intérieur. Il nous donne, dans son histoire naturelle, encyclopédie de toute espèce de connaissances, de nombreux et curieux détails sur l’état de notre patrie, sur ses différentes peuplades et leur origine. Mais une perte irréparable pour nous est celle des vingt livres qu’il avait faits sur toutes les guerres des Romains contre les Germains, dont il ne nous est rien parvenu; car il vivait dans un temps encore assez rapproché des événements pour pouvoir donner les faits aussi exactement que possible. Il est vrai que nous trouvons un dédommagement dans les ouvrages de Tacite, qui ne mourut que cent ans après J.-C. et s’appuye même dans cette matière du témoignage dePline; cependantTacite ne raconte ces guerres qu’occasionnellement, et non pas comme objet principal de son ouvrage; il nous manque même plusieurs parties importantes de ses œuvres. Ses Annales sur l’histoire romaine depuis la mort d’Auguste jusqu’à celle de Néron, ne commencent malheureusement qu’après la grande bataille des Germains contre Yarus pour leur indépendance; encore les 7me, 8™p, 9mo li-
vres sont-ils perdus, et les 5nie et ümo sont tout à fait incomplets. Néanmoins, nous le regardons comme bien préférable aux autres écrivains pour les premiers temps de notre histoire, et nous prisons bien haut ses nobles sentiments, sa dignité morale et son amour pour la vérité et la justice, même dans ses récits des guerres des Germains; car nous ne le croyons pas coupable pour n’avoir pas toujours puisé aux sources les plus pures. Nous faisons sur tou t leplus grand cas delà description quril a faite de notre pays et des mœurs de seshabitants. (De Situ elmoribusGerm.)
Enthousiasmé par la pureté des mœurs et toutes les vertus qu’il remarqua parmi eux, il crut utile pour ses compatriotes de leur en donner le tableau fidèle; et, dans ce but, il recueillit tout ce qu’il trouva dans les écrivains qui l’avaient précédé, tout ce qu’il put apprendre de la bouche des Romains qui étaient allés en Germanie et des Germains qui avaient pris du service dans les armées romaines. Ainsi fut composé ce livre inappréciable pour nous, que l’on peut regarder comme un monument consacré à la gloire du peuple allemand, et comparer à un astre brillant qui éclaire les premiers sentiers de notre histoire, sans cela si obscurs. 11 est vrai que l’auteur pourrait bien s’être quelquefois laissé entraîner par sa prédilection pour notre peuple; mais, quels que soient les retranchements que l’on doive faire, il restera toujours beaucoup; car qui pourrait douter que le principal du récit ne fût vrai, surtout quand on connaît l’énergique et incorruptible véracité de ce noble Romain ?
Parmi les écrivains du deuxième rang qui ont fourni des documents pour l’histoire de nos premiers temps, et qui ont déjà été nommés pour la guerre des Cimbres, Dion Cassius est un des plus importants.
Pour les guerres subséquentes viennent: Suétone, qui était fort estimé à la cour de Trajan et d’Adrien (110 ans après J.-C.). Il a fait la vie des douze César.
Les historiens qui forment la collection dite Historiæ Aucjusti scrip tores, vers la fin du troisième siècle, parmi lesquels on trouve OEliusSpartianus, Julius Capitolinus et Flavius Vopiscus.
Aurelius Victor (350 ans après J.-C.). 11 a fait la vie des empereurs depuis Auguste jusqu’à
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Constantin; et l’historien Paul Orose (417 ans après J.-C.). Parmi les géographes, outre Slral»on et Pomponius Mêla (48 ans après J.-C.), il faut remarquer Claudius Ptolomée (140 ans après J.-C.), qui fonda un nouveau système de géographie d’après un ouvrage du Tyrien Marinos, que nous avons perdu, et qui surtout donne avec soin et précision les degrés de longitude et de latitude (t).
Faute de témoignages allemands , nous
devrons nous contenter de ceux des écrivains romains et grecs, et nous faire par des comparaisons et des analogies des idées aussi exactes que possible sur ces premiers temps, en nous résignant d’avance à rencontrer beaucoup d’obscurités, de lacunes, de contradictions et d’opinions différentes sur certains faits.
Le temps auquel se rapporte la description qui va suivre est celui de la naissance de J.-C. et des siècles suivants.