DE LA GERMANIE
Notre pays, au temps ou les Romains commencèrent à le connaître, était, suivant leurs descriptions, sauvage, inhospitalier, rempli d’affreuses forêts , de marais et de plaines incultes. La grande forêt hercynienne le traversait, dit César, depuis les Alpes, dans une longueur de soixante jours de marche , sur une largeur de neuf jours ; de sorte que toutes les montagnes principales et les bois de l’Allemagne d’aujourd’hui ne seraient que les restes de cette monstrueuse forêt. Mais il est à croire que César, qui ne connaissait pas la langue, donna le nom commun liarz, qui veut dire foret, comme nom spécial à toutes les forêts du pays, quoiqu’elles eussent un nom particulier
(1) Nous conservons un précieux secours pour la géographie ancienne, dans une carte des Romains fort authentique : c’est un grand rouleau, en parchemin, qui a bien 20 pieds de long sur 1 de large , où sont dessinés tous les lieux principaux de l’empire romain dans toute son étendue , et proportionnellement à leur éloignement réel les uns des autres, mais sans aucune traeed’astronomie et de géométrie. Elle semble avoir été faite pour l’usage des armées romaines, dont les campements et les chemins sont marqués avec soin. Suivant l’opinion de quelques savants, elle date du troisième siècle, et, suivant d’autres, du quatrième. Une copie d’écriture lombarde, faite au treizième siècle, et aujourd’hui conservée dans la bibliothèque impériale de Vienne , fut tirée de la poussière d’une bibliothèque au commencement du seizième siècle, et prit d’un de ses premiers possesseurs , secrétaire de la ville d’Augsbourg, Conrad Peutinger, le nom de Tabula Peutingeriana; plusieurs autres copies en ont été tirées. Les itinéraires
pour les distinguer. Les écrivains postérieurs, nommément Pline et Tacite, bornent la forêt hercynienne par la chaîne de montagnes qui, au sud de la forêt de Thuringe, enferme la Bohême et à l’est touche la Moravie et la Hongrie. Ils donnent aussi , et plus tard Ptolomée avec eux, des noms particuliers à quelques montagnes. Ils appellent , par exemple, Mons Abnoba, la forêt Noire (Ptolomée semble comprendre sous ce nom les montagnes entre le Mien, le Rhin et le Wéser) ; Melibokos, la montagne du Harz aujourd’hui ; Semana , la forêt au sud du Harz , qui va rejoindre celle de Thuringe; Gabreta la forêt de Bohème; montagne d’Askibourg, la montagne des Mines suivant
avaient une semblable destination ; nous possédons encore les Itineraria Antonini.
C’est ici l’occasion de mentionner les plus anciennes notions géographiques que nous ayons sur le nord de l’Europe. Elles nous viennent de l’astronome Pythéas, de Massilia (Marseille), qui , vers l’an 520 avant J.-C., entreprit un voyage d’exploration dans la mer du Nord sur un vaisseau de commerce de sa ville. Malheureusement, il ne nous reste de cette intéressante relation que quelques fragments qui nous ont été conservés par Strabon et Pline. Il est très-digne de remarque qu’il cite le nom des Golhons, qu’il appelle Gultons, sur les côtes de la mer Baltique, et celui des Teutons sur la Vislule, probablement plus avant dans l’intérieur du pays. Vraisemblablement il ne veut comprendre sous celle dénomination que des peuples appartenant à la nation allemande ; ce serait alors la pl us ancienne apparition du nom de notre peuple dans l’histoire.
ÎNTUODUCTION.
quelques-uns, mais plutôt la montagne tins Géants; Taunus, les hauteurs entre Wisbaden ctllombourg; Teutobourg, une chaîne de montagnes et de forêts qui s’étend du Weser jusque sur la rive de la Lippe, et plus loin encore au nord-ouest, jusqu’à Osnabrück. César nomme encore forêt Bacenis, vraisemblablement lapartie ouest de la forêt de Thuringe, qui s’étend jusqu’à celle de Fulda, et s’appelait au moyen âge Bocauna ou Buclionia. Tacite nomme sijtria Cæsia, forêt Cœsicnne, celle située entre l’Ems et l’Ysscl , dont celles du Hase et de Bamberg ne sont que les restes; peut-être même la ville de Cœsfeld en a-t-elle pris son nom. Nous omettons de donner les noms de beaucoup d’autres, peu importantes ou inconnues. Ces grandes forêts étaientsans doute, comme aujourd’hui encore, composées principalement de chênes, de hêtres eide pins. Les Romains admiraient surtoutees énormes chênes qui semblaient aussi vieux que la terre qui les portait. Pline, quiavait vulepaysdesCauques(lenord de laWestphalie), s’exprime ainsi en parlant de ces chênes: '< Nés avec la terre elle-même, immuables depuis des siècles, leurs troncs énormes surpassent par leur force vitale tous les autres prodiges de la nature. »
Les Romains connaissaient aussi la plus grande partiedes fleuves d’Allemagne. Danubius (le Danube), Rlicnus( le Rhin), Mœnus (le Main), Allas (l’Elbe), Visurgis (le Wéser), Viadas (l’Oder), Vislula (la Vislule), Niccr (le Necker), Luppia (la Lippe), Amisia (l’Ems), Adrana (l’Eder), Salas (la Saale), (Strahon seul en parle), etc. Mais il est étonnant qu’ils ne connussent ni la Lalin, ni la Ruhr; car ils ont dû les rencontrer dans leurs expéditions dans le nord de l’Allemagne. On ne trouvait alors jamais de pont sur aucun de ces fleuves, parce que les Germains pouvaient facilement les traverser à la nage, et que, pour les grandes expéditions, chacun avait avec lui son petit bateau.
Le sol n’était pas cultivé comme il l’est aujourd’hui; cependant les Romains le disaient très-fertile en certaines contrées; et l’agriculture avec les troupeaux étaient la principale occupation des Germains, lis cultivaient le seigle, l’orge, l’avoine et même le froment, disent quelques savants ; le lin était très-commun; on y trouvait plusieurs espèces de racines
et de tubercules. Les Romains admiraient surtout une espèce de raifort de la grosseur d’une tête d’enfant; ils parlent d’une asperge dont ils ne faisaient pas grand cas, et d’une espèce de chcrvis qu’ils aimaient beaucoup. Les belles espèces de fruits du Sud, qui plus tard ont été transportées chez nous, ne pouvaient pas alors y réussir. Cependant, Pline fait mention d’une espèce de cerise sur le Rhin, et Tacite range parmi les fruits sauvages qui faisaient la nourriture des Germains des agreslia puma (pommes des champs), qui doivent être quelque chose de meilleur que nos pommes sauvages. Les pâturages étaient gras et beaux. Les bœufs et les chevaux, quoique petits et peu remarquables, étaient cependant très-bons et durs au travail.
Le sol fournissait en abondance le sel et le fer, la plus nécessaire des épices et le plus utile des métaux. Ils connaissaient l’art d’extraire le fer et de le travailler. I! parait qu’ils n’avaient pas encore recherché l’argent.
Parmi les sources d’eaux minérales que l’Allemagne possède en si grand nombre, les Romains font mention dès ce temps de celles de Spa cl de Wisbaden.
Les. forêts vierges dont les rayons du. soleil ne pouvaient pénétrer l’épaisseur, les marais et les étangs intarissables rendaient à la vérité le climat beaucoup plus froid, plus nébuleux, et plus dur qu’il n’est aujourd’hui, mais non aussi mauvais que le représentent les Romains, accoutumés aux douceurs du ciel d’Italie. Si on les en croit, les arbres étaient huit mois sans feuilles, et les grands fleuves couverts habituellement de glaces si épaisses, qu’elles pouvaient porter une armée cl tous scs bagages. « Les Germains,, dit Pline, ne connaissent que trois saisons , l’hiver, le printempscl l’été ; quant à l’automne, ils n’en connaissent ni le nom ni les bienfaits. »
Mais nos aïeux aimaient ce pays par-dessus tout, parce qu’ils y naissaient libres et qu’il était lui-même la garantie de leur liberté. Les bois et les marais épouvantaient l’ennemi, la durelédel’air et la chasse des bêles sauvages fort ifiaient leurs corps; et la nourriture simple qu’ils prenaient les rendait beaucoup plus grands et plus robustes que tous les autres peuples.
INTRODUCTION