MARROT) . ROI RF.S MARCOMANS
lkle et adroit eut recours à d’autres moyens que ceux des armes, et parvint à diviser ces peuples entre eux et à les conduire ainsi à leur perte. Ne pouvant soumettre le peuple puissant et valeureux des Sicambres, il leur fit demander de lui envoyer des députés, sous prétexte de traiter de la paix avec eux. Leurs princes et leurs chefs arrivent en grand nombre; il les fait aussitôt arrêter et conduire dans différentes villes delà Gaule. Puis, devenu le maître dece peuple sans chefs, il força plus de 40, 000 habitants de passer le Rhin et d’aller s’établir en Gaule à l’embouchurede cefleuve.Les princessicambres se donnèrent eux-mêmes la mort, parce que la vie leur était insupportable dans un pays étranger, et parce qu’ils craignaient que leur peuple ne fût retenu à cause d’eux dans sa vengeance contre les Romains.
Il n’était pas difficile sûrement, par de tels moyens, de faire porter le joug aux peuples riverains du fleuve et des autres rivières qui y affluent. Et en effet, ces forteresses à l’embouchure des fleuves, ces fortifications sur les frontièresdes pays vaincus, semblaientavoirsoumis le nord de la Germanie jusqu’au Wéser et en avoirfait uneprovince romaine. DomitiusÆnobardus, grand-père de Néron, qui commandait en Germanie la dernière annéeavant J.-C., passa même l’Elbe, et vint jusqu’à l’endroit appelé limites romaines, sur le Havel, làoùestPotsdam, dit-on. Personne avant lui n’avait pénétré si loin; c’est lui qui fit construire entre le Rhin et l’Ems cette voie romaine appelée Pontes- Longi, ou plutôt cette chaussée ou ces ponts qui conduisaient à travers des marais de Yetera Castra près Wésel vers l’Ems (î).
Quand Tibère vint en Germanie pour la deuxième fois, 5 ans après la naissance deJ.-C., une révolte s’étant élevée parmi les peuples du nord, il partit avec saflotte,vintdébarquer à l’embouchure de l’Elbe, combattitlesLongobards etprit
(1) Les plus récentes recherches ont définitivement fixé les Pontes-Longi dans la direction indiquée. Ils se trouvent donc très-probablement non loin de Bochold , dans les marais de l’Yssel, se prolongeant jusque dans les environs de Cœsfeld et jusqu’à la forêt de Bamberg, la forêt cœsienne des Romains ( sylva cæsia). Une grande route romaine conduisait de Wésel à travers le pays de Bochold , de Borken , au travers de la forêt
sesquarliersd’hiverprès delà sourcedelâ Lippe, probablement à Alise. Ce lieu était pour ainsi dire le point de départ de toutes les entreprises des Romains dans l’intérieur delà Germanie où ils étaient désormais arrivés. Us s’étaientmème attachés le peuple voisin, les Cbérusques, sous le nom d’amitié et d’alliance; moyen qu’ils avaient déjà éprouvé plus efficace que celui des armes pour arriver à la soumission des peuples situés entre le Rhin et le Wéser. Il semblait donc que tout le pays allait se soumettre aux institutions romaines; cependant, dans celle grande humiliation de la patrie, le courage germain n’était qu’engourdi, comme ill’a été quelquefois depuis; mais il ne fut jamais anéanti, parce que son énergie est dans la nature même de la nation.
Marbod , roi des Marcomans.
Un grand nombre de jeunes gens distingués de Germanie étaient venus passer un certain nombre d’annéesàRome, sous différentsmotifs, les uns pour prendre du service dans l’armée romaine, d’autres comme députés par la nation, ou comme otages, quelques-uns peut-être aussi par un seul btft de vanité ; or, commedans cette capitale du monde, ils n’avaient trouvé ni grandeur, ni liberté, mais seulement l’esclavage accompagné de tous les vices, bassesse du cœur avec arrogance, luxe, flatterie, libertinage et paresse; ces jeunes gens devaient regarder la domination de maîtres, tels qu’étaient les Romains alors, comme le comble du déshonneur: c’est ce qui arriva en effet. Et comme d’ailleurs ils avaient appris d’eux leur art militaire, leur politique et leur ruse, ils songèrent naturellement à employer à la délivrance de leur pays
cœsienne, aux environs de Cœsfeld jusqu’à l’Ems où la flotte et l’armée de terre avaient coutume de se rencontrer ; de là une autre route conduisait par le pays d’Osnabruck au Wéser, près Minden ; tandis qu’un embranchement remontait l’Ems jusqu’aux contrées de la haute Lippe; et une autre grande route allait de Wésel sur la rive nord de la Lippe au delà de Lippestad jusqu’à Aliso.
tous les moyens dont ceux-ci s’étaient servis pour l’opprimer.
Marbod, né sur les frontières des Mareomans et Suève d’origine, était un de ces jeunes gens. Les Romains nous le dépeignent grand et bien fait de corps, avec une âme lière et noble et un courage insolent; barbare d’origine, mais non par le génie (c’est de ce nom qu’ils appelaient tous ceux qui n’étaient ni Grecs ni Romains). Il avait été envoyé à Rome fort jeune etavaitété comblé de distinctions à la cour de l’empereur Auguste. Mais quand il eut assez vu à Rome, il revint dans sa patrie; et là jugeant que par sa position géographique en treleNecker et le Rhin, elle ne pouvait manquer de succomber sous la puissance romaine, qui déjà d’un côté s’était étendue jusqu’au Danube, et de l’autre, après avoir soumis presque tout le nord, menaçait sur les bords du Mein, il s’adressa à son peuple, et fit tant par ses discours qu’il le décida à quitter le pays où il était pour aller chercher d’autres demeures vers l’est. Ce peuple, essentiellement guerrier et toujours prêt à de pareilles expéditions, n’était pas difficile à persuader. Il les conduisit donc dans une contrée entourée de tous côtés par des montagnes qui leur pouvaient servir de boulevard , dans la Bojohemie ou Bohème, chassa une peuplade gauloise qui l’occupait depuis longues années (1) , soumit les peuples environnants et fonda ainsi un grand royaume bien organisé , l’empire des Marcomans. Sa capitale était Bubieniim Marobudum (elle portail ces deux noms), Prague, suivant quelques-uns, Budweis, suivant d’autres. Depuis lors, quand il s’adressait à l’empereur romain , ce n’était plus d’un ton humble et subordonné qu’il se servait, mais il traitait d’égal à égal.
Jusque là sa conduite était honorable, et il aurait pu servir de rempart à la nation ; mais, hélas! il avait trop appris à Rome; il tenait de l’empereur le désir de la domination et l’art de l’imposer par la force à des hommes libres. Il eut une garde et suivit en tout les institutions romaines; de sorte qu’avant lui jamais prince germain n’avait joui d’une pareille puissance. Son armée, forte de 70,000 hommes de pied et
(1) Voy. ta note parce 41.
de 4, 000 chevaux, était continuellement exercée contre les voisins, et l’on pouvait juger d’avaneequ’il se préparait pour déplus grands projets. Mais ce qu’il faut distinguer et blâmer dans sa conduite, ce qui fait que réellement on nepeutl’appelerungrand homme, c’est quelous ces prépara tifs, toutes ces mesures, n’avaient, pas pour but la liberté et le bonheur de sonpeuple; c’est qu’il ne travaillait que pour lui, et ne voulait qu’être appelé grand et puissant, qu’être craint et honoré.
Marbod paraissait déjà assez redoutable pour que Tibère, le fils de l’empereur, marchât luimême contre lui avec une puissante armée. Il allait l’attaquer avec vingt-deux légions , de deux côtés à la fois; déjà il était en marche, quand il reçut la nouvelle que la Hongrie, la Dalmatie, l’Illyrie, étaient en pleine révolte, et que tous les peuples, depuis la mer Adriatique jusqu’à la mer Noire, avaient formé une ligue contre les Romains et mis sur pied 200,000 fantassins et 9,000 chevaux pour faire une irruption en Italie. Rome fut dans les alarmes, et l’empereur Auguste dit en plein sénat qu’en dix jours l’ennemi pouvait paraître aux portes de la ville. Tibère se hâta donc de faire sa paix avec Marbod, à quelque prix que ce fût, pour courir en Pannonie avec toutes ses forces ; etee ne fut qu’après trois ans d’une guerre acharnée qu’il put remettre ces peuples sous la domination de son père. Cependant Auguste ne put jouir du bonheur de cette paix, car sur un autre point de son empire, les Germains lui avaient fait essuyer la perte la plus considérable et la plus douloureuse qu’il ait éprouvée de sa vie.
Arminius ou Hermann.
Les expéditions et les forteresses de Drusus, lesperfides et secrètes menées de Tibère, avaient eu, comme nous l’avons déjà dit, un si grand effet , que jusqu’au Wéser pas un seul peuple n’osait ouvertement se révolter. Tous baissaient la tète sous le joug; leurs alliances entre eux n’existaientplus,et grand nombre de nobles s’étaient déjà laissé enivrer par le poison que leur of-
AlîMINlUS OU HERMANN. 45
fraient les Romains. On aurait dit d’autres hommes ; car les habitudes des étrangers et leur fréquentation avaient presque banni les mœurs de leurs pères; ils accouraient avec empressement vendre, acheter ou échanger aux marchés qui se tenaient dans le camp romain; « la terre et le cicldeGermanic semblaient même radoucis et moins sauvages, * dit un écrivain du temps. Des forêts entières avaient en effet disparu; des chaussées et des ponts avaient été jetés Sur les marais ; trois légions complètes et les meilleures de toute l’armée, distribuées dans les différents châteaux, veillaient à la sûreté du pays; de sorte qu’au milieu de ces hautes forêts de chênes florissait une organisation romaine, des lois romaines, et la justice était rendue par des juges et des avocats romains.
Ces changements étaient dus en grande partie à Sentius Saturnius, gouverneur de Germanie, l’an 5 et l’an 6 après J.-C., qui réunissait l’urbanité du temps avec la loyauté de l’ancienne Rome, aimait les fêtes et les plaisirs, et avait ainsi inspiré de plus en plus aux Germains le goût des mœurs policées. On lui donna pour successeur, dans l’automne de l’an 6, un homme sans énergie et plus propre à traiter des questions pacifiques qu’à faire la guerre, un homme par-dessus tout avare; car c’est de lui qu’on a dit : qu’il reçut pauvre le (jouvernement cl’une province riche (la Syrie) , et qu’il quitta riche cette province devenue pauvre , c’était Quintilius Varus. Il crut à la légère que les Germains étaient entièrement soumis, parce qu’ils ne remuaient pas; et il chercha d’en affermir l’esclavage par tous ces moyens qui opèrent leur effet sans bruit et sont bien plus funestes que la force des armes, ayant par eux-mêmes une apparence d’innocence qui écarte toute précaution. Il rendit la justice aux Germains comme aux Romains, disposant ainsi de leurs corps et de leurs biens; et au lieu de suivre la marche directe et simple qu’avaient suivie ces peuples auparavant, il eut soin d’introduire toutes les subtilités de la chicane, telles qu’elles existaient à Rome.
Or, si l’on veut arracher à un peuple ses idées généreuses , son amour pour la patrie et pour ses concitoyens afin d’y substituer l’égoïsme , le moyen le plus sur est celui que pri-
rent les Romains; il faut souiller l’esprit de chicane et de discussion , afin que les citoyens s’aigrissent les uns contre les autres, et ne voient rien de grand que leur propre avantage. De même que pour lui enlever toute nationalité, tout esprit de liberté et d’indépendance , et le fondre dans un autre peuple, il faut lui enlever même son langage. Et c’était encore un but qu’il se proposait en exigeant que la justice ne fût rendue que dans la langue romaine, qui se serait ainsi peu à peu répandue dans le pays. Mais Varus se trompa grandement de penser que les Germains étaient trop grossiers pour comprendre le but de ses menées; car l’intelligence naturelle des peuples est trèspénétrante pour tout ce qui tend à leur donner des fers; d’autant que les Germains étaient doués d’un esprit sain et clairvoyant. Ils devinèrent donc de fort loin ces moyens employés à leur perte, et ce fut surtout avec un souverain dépit qu’ils aperçurent ces haches et ces verges portées devant le consul pour leur dire qu’il pouvait faire fouetter et mettre à mort (î). Rien ne leur paraissait plus ignominieux pour un peuple libre que les punitions corporelles; ils les regardaient comme le dernier degré de servitude, et ils n’accordaient jamais ce droit à leurs princes, non plus que le droit de mort; leurs dieux seuls en jouissaient, et leurs jugements étaient rendus par la bouche de leurs ministres.
Mais ce dépit, ils ne pouvaient le manifester, et il resta longtemps caché au fond de leurs cœurs; parce que le génie audacieux qui seul pouvait allumer un incendie avec ce feu caché ne se présentait pas. Rome elle-même s’était chargée d’élever celui qui devait être le sauveur delà liberté, c’était Hermann ou Arminius, le fils de Ségimer, prince chérusque, jeune homme plein de vigueur et de noblesse, d’un esprit clair et actif et dont les yeux exprimaient tout le feu de son àme. Ce jeune prince, qui avait mérité par ses services dans l’armée d’être fait citoyen et même chevalier romain , n’était rentré dans sa patrie qu’après s’être
(1) Les faisceaux étaient composés de baguettes de vigne, parce que le soldat romain ne pouvait être battu qu’avec du bois de vigne (Tacite). N. T.
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instruit à fond dans l’art militaire et même dans les institutions civiles des Romains.
A son retour il fut témoin de l’humiliation de sa patrie et des projets de ruine dirigés contre elle, et aussitôt il médita de grands remèdes. Il connut bientôt que les premiers personnages des Chérusqueset des peuples voisins pensaient comme lui; sa voix lesenflamma encore davantage, et l’entreprise fut décidée. Pour accabler plus sûrement les Romains, disent les historiens du temps, ils ménagèrent successivement de petites révoltes afin d’écarter Varus du Rhin de plus en plus, et ils l’attirèrent ainsi jusqu’au fond de la grande forêt de Teutobourg, sur les rives du Wéser.
Varus aurait pu éviter son sort, s’il avait voulu; car parmi les Germains se trouvait un traître, Ségestc, le prince même des Chérusques, qui voyait avec jalousie que la jeunesse d’Hermann, la vigueur de son esprit et sa valeur héroïque lui attiraient les regards de tout le peuple. La veille encore du jour que devait éclater la conspiration, lorsqu’il avait tous les princes germains réunis à sa table, il fut pressé avec lesplus grandes instances de retenir Arminius prisonnier; mais une aveugle confiance en ses propres forces lui cachait le précipice qui s’ouvrait sous ses pieds, et le fit s’enfoncer encore plus avant dans les forêts qui bordent le Wéser. Bientôt les princes prirent congé de lui en promettant de rassembler des secours et de venir le rejoindre; ils revinrent en effet... La conjuration était grande et heureusement combinée, et ils l’attaquèrent au milieu de la forêt de Teutobourg, aujourd’hui la principauté de Lippe-detmold. C’étaient des collines entrecoupées de gorges étroites; nuis sentiers battus, et partout des forêts immenses et impénétrables; il fallait se faire un passage avec la hache, combler des fossés et des marais, et jeter des ponts. Déplus, on était en automne avec les ouragans de septembre, une pluie abondante rendait le terrain glissant, les passages dangereux; et la tempête qui ébranlait les chênes, mugissait comme si c’eût été la voix des dieux protecteurs qui menaçât les Romains. Soldats, bêtes de somme, trains, bagages, tout marchait en désordre et dans la plus parfaite sécurité. Ce fut, dis- je, au milieu de ce terrible boule-
versement de la nature que tout à coup parurent les Germains sur le haut des collines, mais non plus comme amis ; et de là ils accablaient de leurs javelots les Romains qui se trouvaient à leurs pieds sur un terrain glissant, surchargés de leurs équipements et sans défense, car la pluie avait rendu leurs armes inutiles. Cependant il fallut continuer la marche ainsi exposé à tous les coups de l’ennemi, jusqu’à ce que le soir on atteignit un lieu qui sembla convenir pour un campement. Quelque fatigués qu’ils fussent, ils recueillirent toutes leurs forces pour élever des fortifications qui pussent arrêter l’ennemi, et leur permettre de se reposer au moins en paix cette nuit, qui devait être la dernière : c’est là qu’ils attendirent le jour agités entre la crainte et l’espérance. Le lendemain , on brûla tout ce qui n’était point nécessaire, afin de diminuer le train et de mettre le soldat plus à même de combattre; puis on se mit en route. Lesfemmes et les enfants, qui étaient en grand nombre parce qu’on ne soupçonnait pas de guerre, furent placés au milieu des rangs ainsi que les bagages ; on marchait vraisemblablement vers le château d’Aliso ; leur position parut un moment devoir s’améliorer , quand ils arrivèrent à un endroit découvert où ils purent prendre leurs rangs et en imposer à l’ennemi qui n’osa les attaquer; mais on ne put s’arrêter longtemps , et il fallut de nouveau se mettre en route à travers d’elfrovables forêts. Alors l’ennemi recommença et multiplia ses attaques ; le mauvais temps qui continuait aussi l’excitait encore. « Voyez-vous, criaient-ils, les dieux nous viennent en aide pour que nous nous vengions de nos ennemis. » Déjà même les plus braves de l’armée romaine avaient succombé dans ces attaques acharnées qui devenaient de plus en plus audacieuses. Pour comble de maux la nuit revenait et les Romains cherchèrent à fortifier un nouveau camp; mais ils n’en eurent pas le temps; l’ennemi se jeta sur eux en poussant de grands cris de victoire, et dans ce moment où le ciel et la terre semblaient avoir conspiré leur ruine, les plus braves mêmes perdirent courage. Varus voyant tout désespéré se précipita sur son épée, et grand nombre de ses officiers suivirent son exemple. Tout le
AllMINIUS OU HERMANN.
reste de l’armée fut pris ou massacré, un trèspelil nombre seulement put échapper. Les dernières recherches ont prouvé que très-probablement celte bataille avait eu lieu entre llorn et Lippspringc, près de la frontière sud de la principauté de Lippe. Schmidt montre assez ingénieusement que les trois jours furent les 9, 10, hl septembre.
Ainsi fut anéantie la plus brave et la plus belle armée romaine, forte de 40,000 hommes en y comprenant les troupes auxiliaires. Ce fut l’heure de la vengeance pour ce peuple profondément blessé, pour ce peuple libre avant tout et encore sauvage, dont on devait par conséquent craindre la fureur. Un grand nombre de prisonniers les plus distingués furent sacrifiés sur les autels des dieux de la patrie, d’autres furent soumis aux emplois les plus abjects, en sorte que, comme le racontent les historiens romains eux-mêmes, plus d’un citoyen qui à Rome avait entrée au sénat, qui comptait des triomphateurs parmi ses ancêtres, se vit condamné pour le reste de sa vie à garder les troupeaux ou à veiller à la porte d’un Germain.
Telle fut donc l’issue de cette grande guerre pour l’indépendance de la Germanie, d’après le récit des ennemis mêmes, récit que nous aurions peut-être sous un tout autre jour, si un seul Allemand avait pu nous en laisser un témoignage. Car , le vaincu cherche toujours à diminuer ses fautes et souvent à imputer à la trahison de l’ennemi un résultat qui ne vient que des circonstances. Nous ne devons donc recevoir qu’avec la plus grande méfiance les détails donnés par les Romains pour représenter nos aïeux comme perfides dans leurs trames , cruels et sanguinaires dans leurs victoires; d’autant plus que le reproche de perfidie n’a pu sortir primitivement, puisque tous les chefs avaient été pris ou tués , que de la bouche du plus grand ennemi d’Hermann , de Ségesle, qui devait noircir son rival et plaire aux Romains; et que d’un autre coté, cette perfidie n’est point
(1) Aliso était la forteresse la plus avancée; elle était si bien fortifiée que les Germains, qui n’avaient point de machines pour les sièges, ne purent l’emporter d’assaut. Alors ils voulurent la prendre par la famine , mais la
du tout nécessaire pour expliquer ce résultat, que la nature du terrain seule et un peu d’imprévoyance de la part du général rendraient très-probable. Quant au reproche de cruauté, s’il y a eu quelques chefs immolés aux dieux de la patrie, d’après un ancien usage du paganisme; s’il y a eu des représailles de la part d’un peuple furieux qui avait tant à venger sur les Romains, serait-ce bien étrange? mais encore ce ne seraient que des actions particulières et non universelles, et même exagérées par la peur dans la bouche de ceux qui ont pu échapper.
Du reste, s’il y a tant d’incertitude pour tous ces détails, il est au moins incontesté que la patrie dut sa liberté à cette victoire dans la forêt de Teutobourg , et que nous , leurs petitsfils, nous avons dans nos veines le sang germain pur et sans mélange et la même langue qu’ils parlaient.
Cependant, cet événement répandit la douleur et la consternation dans Rome , et pendant que les Germains étaient dans la joie et escaladaient les forteresses, excepté Aliso toutefois , qui ne put être emportée et dont la garnison parvint à s’échapper (î) , l’empereur Auguste accablé de douleur répétait continuellement dans son délire : Varus, Varus, rends-moi mes téc/ions. Pendant plusieurs mois il laissa pousser sa barbe et ses cheveux, doubla les gardes de la ville dans la crainte de quelque révolte, en chassa tous les Germains et renvoya même sa garde dans les îles ; enfin il promit à son dieu de grandes fêtes s’il voulait rendre son règne plus heureux : c’étaient les mêmes craintes qu’au moment de l’invasion des Cimbres.
Pour s’opposer à de plus grandes entreprises de la part des Germains, Tibère rassembla au plus vile une armée cl se bâta d’arriver sur le Rhin où, à son grand étonnement, il trouva tout tranquille. Les Germains ne songeaient point aux conquêtes , ils avaient seulement voulu défendre leur liberté, et le danger écarté, chacun était rentré dans sa famille. Tibère regarnison sut par une ruse de guerre s’esquiver dans un moment où l’on ne surveillait pas , et gagna le Rhin sans trop grandes pertes. N. T.
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tint dans l’obéissance la Gaule qui chancelait; il passa même le Rhin, mais sans oser pénétrer trop loin , et quand quelques années après il lut appelé à succéder à Auguste, il conlia cette guerre de Germanie à son neveu Germanicus , iils de Drusus.
Germanicus et Hermann. 14-10 ans après J.-C.
Germanicus était un jeune héros plein de feu, qui , ayant à cœur d’imiter l’exemple que son père lui avait laissé, résolut de venger la défaite de Varus. Il entreprit trois expéditions principales dans le nord de l’Allemagne , et toujours dans les mêmes contrées qui avaient été le théâtre de la guerre , c’est-à-dire sur les bords delà Lippe, et en remontant l’Ems, depuis la mer jusqu’au Wéser et à l’Elbe. La Germanie se trouvait donc encore une fois en danger; car Germanicus était un guerrier digne des plus beaux temps de Rome. Mais Hermann, qui avait su remporter une si éclatante victoire, quand il eut affaire à un mauvais général, développa autant d’habileté que de valeur pour résister à ce grand guerrier, à la tète d’une puissante armée; de sorte que s’il ne fut pas toujours vainqueur dans les combats particuliers, il força du moins son adversaire à se retirer après chaque campagne dans ses châteaux sur le bord du Rhin, et obtint ainsi pour sa patrie le même résultat que quand il détruisit les légions de Varus.
Germanicus fit sa première expédition 14 ans après J.-C., avec 12,000 soldats romains et un grand nombre d’alliés. 11 partit des bords du Rhin, des lieux où sont aujourd’hui Buderich etWésel, traversa la forêt cœsienne, tomba sur lesMarsesqui ne s’y attendaient pas et même étaient occupés à célébrer une grande fête dans la plus complète sécurité, les attaqua adroitement de plusieurs côtés à la fois, et mit tout à feu et à sang sur un espace de plus de dix milles, sans respecter ni âge, ni sexe, ni même
(1) Quelques-uns le placent dans le Teklenbourg , d’autres dans le Munster.
le temple de Tanlane, si vénéré dans tout le pays (î); il fut profané et pillé. Cependant il n’osa aller plus loin, parce que les Rructères, les Turbants et les Usipètes se hâtèrent de courir aux armes pour venger leurs voisins et leurs amis, et même le retour ne s’exécuta pas sans diüicultés; il fallut à Germanicus toute sa prudence et la fermeté de sa discipline pour ramener ses légions de l’autre côté du Rhin.
L’année suivante, après être tombé à l’improvisle sur les Catles , comme il avait fait sur les Marses, il arracha à la haine de ses concitoyens et aux mains de son rival le traître Ségeste , qui avait demandé son secours et était assiégé dans son château (2). C’est aussi dans cette expédition que fut prise la femme d’Hermann, Thusnelda, Hile de Ségeste. Celte princesse, conduite à Rome, n’oublia jamais quel était son rang, qui était son mari; et elle se montra toujours jalouse de l’imiter plutôt que son père. Ségeste, ainsi délivré, tint à son libérateur un discours dont on retrouve les idées dans la bouche de tous les traîtres à leur patrie.
« Ce n’est pas la première fois, dit-il, que je donne des preuves de ma fidélité et de mon attachement au peuple romain; depuis que j’ai été honoré par le divin Auguste du titre de citoyen, je n’ai désiré les suffrages de mes amis et de mes ennemis que pour vous être plus utile. Ce n’est pas chez moi haine de ma patrie, car je sais que les traîtres sont détestés même de ceux qui les emploient; mais c’est conviction que je sers ainsi à la fois les Romains et mes compatriotes; c’est préférence chez moi de la paix à la guerre, de ce dont on jouit à quelque chose de nouveau, enfin du repos au désordre. Aussi puisque me voilà auprès de toi, je me ferai intercesseur pour le peuple germain, s’il veut se repentir plutôt que de s’exposer à sa ruine. »
Ainsi parla Ségeste, et le jeune César lui promit protection et lui offrit une demeure sur les bords du Rhin. Quant à Arminius, il brûlait de la plus violente colère, et souffrait jusqu’au fond de ses entrailles de savoir que l’enfant que sa femme portait dans son sein allait recevoir le jour à Rome, au milieu de l’esclavage. Aussi il
(2) Celui d’Eresbourg,si célèbre sous le règne deCharlemagnc, suivant les recherches de Lcdebur.