‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 21 sur 116 · GERMAIN ICUS ET 1IE11MANN · texte numérisé non relu

GERMAIN ICUS ET 1IE11MANN

parcourait le pays des Chérusques, criant partout : Guerre à Ségeste ; guerre à Rome! Sa voix était pleine de force et d’amertume : « Quel souverain! quel général! quelle vaillante armée dont la puissance a pu traîner en captivité une faible femme! Que trois légions viennent donc au-devant de moi avec leurs généraux, et l’on verra si j’aurai recours à la trahison ! ou si je m’attaquerai à une femme enceinte! Mais que dis-je, est-ce que l’on ne voit pas encore flotter sur la cime de nos forêts les bannières romaines que j’y ai moi-meme attachées en l’honneur de nos dieux!... Que Ségeste aille porter son joug sur les rives du Rhin , que son fils y jouisse des honneurs de grand prêtre; nous, Germains, nous n’oublierons jamais que nous avons vu paraître entre le Rhin et l’Elbe, au milieu de nos forets, et la toge romaine et ses verges et ses haches. Si votre patrie, si vos ancêtres, si les anciennes mœurs de la Germanie vous sont plus chers que des maîtres et des étrangers, suivez Hermann qui vous conduira à la gloire et à la liberté; abandonnez Ségeste qui ne peut vous donner que la honte et l’esclavage. » Avec un pareil langage, il eut bientôt enflammé les Ghérusques et les peuples alliés; il entraîna même son oncle, appelé par les Romains Inguiomar, qui jouissait d’une grande considération parmi tout le peuple.

Germanicus avait déjà ramené ses légions sur le Rhin ; mais au bruit d’une nouvelle et grande révolte de tous les peuples de Germanie, il résolut une seconde expédition dans la même année, pour empêcher qu’ils ne vinssent euxmêmes faire une incursion; et afin de pénétrer plus promptement de plusieurs côtés à la fois dans le cœur du pays ennemi, il conduisit, à l’exemple de son père, une partie de son armée par mer à l’embouchure de l’Ems , tandis que deux autres armées, conduites par Cœsina et Pedon, partirent des bords du Rhin à travers les terres. Les trois corps d’armée, infanterie, cavalerie et troupes de la flotte, se réunirent au cœur de la Westphalie. Malheureusement pour la patrie, celte armée n’était pas composée uniquement de Romains, elle comptait une cavalerie balave, quantité de Germains auxiliaires, des troupes tirées des montagnes du Tyrol et de Salzbourg, et même de la rive gauche du Rhin.

Tout ce qui était entre l’Ems et la Lippe fut dévasté; les Bruclères eux-mêmes incendièrent leur propre pays , afin que les Romains n’eussent que des déserts à parcourir; mais ils n’en furent pas moins vivement poursuivis. On leur enleva même l’aigle de la dix-neuvième légion qu’ils avaient prisealans la bataille contre Varus. Germanicus eut alors le plus grand désir de pénétrer jusqu’à la forêt de Teutobourg et de rendre les derniers devoirs au malheureux général et à son armée. Il envoya donc Cœsina en avant pour examiner les collines et les mauvais pas, et jeter des ponts et des chaussées dans les marais dangereux; puis il se rendit ensuite luimême dans ces lieux si tristes par les spectacles qu’ils offraient et d’un souvenir si cruel. On pouvait encore reconnaître le premier camp de Varus, à sa grande enceinte, pour contenir trois légions complètes; le deuxième était plus petit; son rempart à moitié renversé et les fossés remplis, faisaient voir que les restes de l’armée s’y étaient retranchés jusqu’à ce qu’ils aient été emportés d’assaut. Dans les campagnes gisaient les membres des morts, et suivant que dans le lieu on avait fait résistance ou qu’on avait pris la fuite, les os étaient épars de tous côtés ou rassemblés dans un même endroit. Çà et là on rencontrait encore dans la forêt voisine des tronçons de lances, des os des chevaux, des crânes attachés aux arbres, les autels sur lesquels on avait immolé aux dieux les généraux et les principaux citoyens; et le petit nombre de ceux qui avaient survécu et avaient échappé à la captivité racontaient que là avaient péri plusieurs généraux, ici l’aigle avait été prise, dans un autre endroit Varus avait reçu sa première blessure; plus loin, il avait terminé sa malheureuse vie de sa propre main. Ainsi donc six ans après la défaite, l’armée romaine donna la sépulture aux trois légions de Varus, sans cependant savoir si parmi les os qu’elle couvrait de terre, il n’y en avait point d’ennemis mêlés avec les autres. — Hermann entendait fort bien le genre de guerre qui lui était le plus avantageux, car il se tenait au milieu des marais ou dans les forêts, et toutes les fois que l’ennemi approchait trop inconsidérément, il sortait de sa retraite, battait la cavalerie et la forçait de se replier sur l’infanterie; puis sitôt que Germa-

meus arrivait avec ses légions en bon ordre, il se relirait et abandonnait la partie. Cette poursuite d’ailleurs était une espèce de victoire, et il fallut songer au retour. Cœcina, un des généraux de Germanicus, revint vers le Rhin à travers le pays avec quatre légions ; \ itellius , autre général, gagna les côtes de la mer avec deux légions; tandis que Germanicus rejoignait ses vaisseaux avec le troisième corps d’armée.

Cœcina, dans la route qu’il avait à tenir, devait traverser les Pontes-Lonrji (longs ponts) , étroite chaussée au milieu de marais à perle de vite; des deux côtés ils étaient surmontés de collines (1) boiseuses, en pente douce, occupées par Arminius qui de là attaquales Romains avec la plus grande vigueur, elfaillit leur faire éprouver le même sort que sous Varus. Le temps avait gâté la chaussée et les ponts , il fallait les restaurer, établir son camp et écarter l’ennemi. Beaucoup de Romains furent engloutis dans ces marais; car les Chérusques, qui connaissaient parfaitement tous les passages, avaient soin de se tenir dans les endroits les plus périlleux, et tiraient d’ailleurs un extrême avantage de leur armure, une très-longue lance qu’ils savaient même vibrer de loin avec beaucoup d’adresse, en sorte qu’ils mirent les Romains dans le plus grand danger. Et peut-être même ceux-ci ne durent-ils leur salut qu’à l’obscurité de la nuit qui survint, car les légions commençaient déjà à chanceler. Cependant l’ennemi ne perdit pas cette nuit dans le repos, mais il travailla constamment à détourner toutes les sources de la montagne , pour inonder le camp situé au bas.

Mais Cœcina, qui avait déjà 40 ans de service, avait passé par tous les grades, connaissait tous les accidents de la guerre, cl avait à cause de cela une âme que rien ne pouvait effrayer, sut disposer avec sang-froid tout ce qu’il y avait de plus à propos dans une pareille position. Des deux côtés personne ne put prendre de repos, car tandis que les Germains faisaient retentir de leurs cris de joie les vallées et

(1) Probablement les forêts du mont Cœsius, aujourd’hui Baumberg, entre Horstmar, Schapdelten et Cœsfeld , où l’Aar , le Stewer, le Bercel et quantité de petites rivières prennent leur source.

(2) Probablement entre Cœsfeld et Velen.

(3) Dans un camp romain , il y avait deux grandes

av. l.-c. — 480 AP. j.-c.

les cavernes d’alentour , le camp romain était dans de vives inquiétudes. On n’entendait que quelques sons de voix entrecoupés; on n’apercevait que quelques feux rares pour éclairer la garde ; des soldats placés de distance en distance près du rempart ou errant dans l’intérieur d’une tente à l’autre, plutôt parce qu’ils ne pouvaient dormir que pour l’observation de la discipline. Cœcina lui-même fut effrayé par un affreux songe. Varus lui apparut couvert de sang; il semblait sortir des marais et l’appeler à lui ; mais il refusait de le suivre, et lorsqu’il lui tendit la main pour l’entraîner, il le repoussa.

Au point du jour on se mit en route dans l’ordre prescrit par Cœcina, deux légions sur chaque côté et le train au milieu. Mais à peine avaient-ils quitté leur camp, que les Germains les attaquèrent avec une nouvelle fureur, conduits par Hermann qui leur criait : « C’est là Varus, c’est la même occasion! » Le combat fut acharné, Cœcina même fut renversé sous son cheval, et il était perdu, si la première légion ne se fût jetée au-devant de lui. Le train et les bagages tombèrent au pouvoir de l’ennemi , et même ce fut cet accident qui sauva l’armée ; les Germains quittèrent le combat pour le pillage, et les légions purent gagner du terrain et arriver dans un pays découvert, où l’on campa (2). Cependant leur position n’était rien moins que rassurante; déjà dans le camp on entendait de tous côtés des lamentations; on déplorait tout haut le sort d’une armée si nombreuse qui n’avait plus qu’un jour à vivre. L’épouvante alla si loin qu’un cheval qui s’était échappé ayant renversé quelques hommes, fit croire que les Germains avaient forcé le camp, et tout le monde prenait la fuite par une porte de derrière (3). Cœcina, pour les arrêter, cul recours aux prières , aux ordres, aux menaces, aux punitions, tout fut inutile. Dans son désespoir, il se jeta par terre en travers de la porte, en sorte que les fuyards étaient obligés de lui

portes : l’une, prœloria porta , par laquelle on sortait pour marcher à l'ennemi ; l’autre, decuniana porta, où était placée la dixième légion etqui correspondait A la prétorienne. Il y avait en outre deux autres portes, une sur chaque côté ; c’est sans doute par une de celles-ci que fuyaient les soldats. N. T.

GERMANIGUS I

passer sur le corps. Alors seulement la vue de leur vieux, général qu'ils estimaient tant les rappela à eux et arrêta la fuite. Cependant les Cermains étaient venus entourer le camp; et Hermann , qui connaissait la force des campements romains, voulait qu’on les forçât par la famine plutôt que de risquer un assaut. Mais Inguiomar, son oncle, conseilla au contraire une attaque sur-le-champ , et son avis l’emporta parce qu’il était le plus téméraire. Ils courent donc à l’assaut ; mais au moment décisif Cœcina fait faire une sortie, tombe sur les assaillants et les met en fuite. Hermann était sain et sauf, mais Inguiomar fut gravement blessé. En suite de ce combat les légions ne furent plus poursuivies, et ce qui restait put regagner heureusement les bords du Rhin.

Pour sa troisième expédition qui eut lieu l’an 16 après J.-C., Germanicus fit encore de plus grands préparatifs que pour les précédentes. 11 rassembla une flotte de 100 vaisseaux de toutes grandeurs et de toutes formes, les uns à quille recourbée pour la mer, et d’autres plats pour remonter les rivières. Car, pour éviter les difficultés d’un voyage à travers le pays, il voulut transporter les troupes par eau jusque dans le cœur de la Germanie septentrionale, et même les ramener en cas de besoin. Pendant que ces préparatifs se faisaient, il exécuta avec succès une rapide excursion avec six légionspour aller délivrer Aliso , vraisemblablement par la grande route de Wésel à Lippestadt , le long de la rive nord delà Lippe. Aliso, reprise et rebâtie par les Romains, était alors assiégée; mais à son approche l’ennemi se dissipa, et il n’eut plus à s’occuper que de faire restaurer la route jusqu’au Rhin. Comme l’attaque principale devait avoir 1 icu d’un au tre côté, il se hâta de revenir et d’embarquer son armée, forte peut-être de 90,000 hommes. Il alla déboucher dans la mer du nord par la Fossa Drusiana (î) et remonta l’Ems. Les Cauques furent contraints de fournir des troupes, et les Augrivaricns , à l’embouchure du Wéser, de faire soumission. L’armée s’avança

(1) Canal de Drusus, celui qu’il fit creuser du Rhin à

Yssel , aujourd’hui Nover-Yssel. N. T.

(2) Suivant d’Anville , ce serait Ilastembeck près de Minden, village devenu encore célèbre dans la guerre de

ÎT HERMANN. £1

jusque dans les environs de Minden ; Hermann, à la tête de tous les Cbérusques , vint à sa rencontre et lui livra bataille à Idistavisus (2) , sur les bords du Wéser, entre Minden et Vlotho. Après un long et sanglant combat, les Germains abandonnèrent le champ de bataille aux Romains, qui s’étaient emparés des montagnes qui le dominaient. Mais ils durent la victoire aux troupes auxiliaires amenées des bords de la mer du Nord ou tirées des rives du Danube. Ainsi notre histoire présente dès son commencement une partie de la nation aidant elle-même les étrangers à imposer leur joug à l’autre partie. Il faut pourtant convenir qu’elle était alors plus excusable qu’elle ne l’a été plus tard , car il est probable que les habitants du Danube n’avaient jamais entendu prononcer le nom des Chérusques. Hermann fut blessé dans celte bataille et il ne dut son salut qu’à la célérité de son cheval. Le carnage fut si grand qu’il dura depuis midi jusqu’à la nuit et que le terrain était couvert de cadavres et de débris d’armes, l’espace de plus de dix milles.

Les peuples de ces contrées situées entre l’Elbe et le Wéser, abattus par tant de malheurs, avaient résolu d’abandonner leur patrie pour se retirer derrière l’Elbe ; mais quand ils aperçurent les trophées que les Romains élevaient après la victoire, portant inscrits le nom des peuples vaincus , ils devinrent furieux, et bien plus irrités par cette vue que par les maux qu’ils avaient soufferts et par la mort de leurs frères, le peuple, la noblesse, les jeunes gens, les vieillards, tous prennent les armes et courent se précipiter de nouveau sur l’ennemi. Une nouvelle bataille aussi sanglante que la première s’engagea dans un terrain couvert de bois entre le Wéser et le lac de Sleinhudcr, et prouva aux Romains que les forces des Cbérusques n’étaient pas entièrement écrasées; car bien que les Romains s’attribuent encore la victoire, cependant ils songèrent aussitôt après à la retraite et la Germanie fut sauvée; depuis lors le Wéser ne revit jamais une armée ro-

sept ans par cette victoire du maréchal d’Estrée sur le duc de Cumberland , qui amena la capitulation de Closter-Séven. N- T.

mainc sur scs bords. Gcrmanicus ramena la plus grande partie de son armée sur sa tlottc et descendit. par l’Ems dans la mer du Nord, où il fut surpris par une effroyable tempete qui dispersa ses vaisseaux et en lit échouer une partie sur les côtes de Bretagne. Quelque temps après, il fut rappelé par l’empereur Tibère jaloux de la réputation militaire qu’il se faisait sur les bords du l\hin, et envoyé à l’armée d’Asie, où bientôt il fut empoisonné ; il mourut à la fleur de l’âge.

Mort d’Hermann, 21 ans après J.-C.

Ainsi notre héros put jouir du bonheur de voir la patrie délivrée de la crainte du joug étranger; et ce fut la récompense de son activité, de son énergie à relever son peuple après un échec et à lui souiller un nouveau courage. Or, ce ne fut point avec un peuple naissant ni même un peuple passé qu’il eut à combattre, ce fut avec l’empire romain à son plus beau moment, et les plus puissants empires du monde eux-mêmes n’auraient pu résister à cette armée si bien disciplinée contre laquelle il eut à lutter à Idistavisus et à Steinhuder.

Après avoir assuré les frontières , Hermann se tourna contre un ennemi de l’intérieur qui avait montré une indigne indifférence dans cette lutte en faveur de la liberté, contre Marbod, roi des Marcomans, que d’ailleurs son esprit de domination et scs mœurs tout à fait romaines rendaient odieux même à son peuple.

Hermann, après sa victoire dans la forêt de Teulobourg, lui avait envoyé la tète de \arus, soit pour lui reprocher de n’avoir pas pris part à l’alliance, soit encore peut-être pour leprovo- (juer à se déclarer contre les Romains , pour le tirer de son inaction et pour l’engager à faire uneincursiondansla belle province romaine qui le touchait. Marbodn’en lit rien. Plus tard, l'empereur Tibère, déjà si habile à employer la ruse contre les Germains, sut encore jeter la division entre ces deux princes, qui en vinrent aux mains ensemble, sinon à la tète de leurs peuples, du moins avec les volontaires de leur

suite : c’est ce que dit Tacite positivement. Marhod, après un combat d’ailleurs assez insignifiant, fut obligé de se retirer ; il perdit de plus en plus l’estime de son peuple, et fut enfin réduit à aller chercher un asile à Rome, chassé par Kalualda, prince gotli. Il reçut une pension , peut-être comme récompense de son inaction au moment de la révolte, et il ne termina sa vie déshonorée qu’après en avoir dû la conservation aux Romains pendant J 8 ans.

Nous n’avons aucun document sur les dernières années de la vie d’Hermann , si ce n’est que Tacite nous dit, en quelques mots, qu’il avait été soupçonné de tendre au despotisme, et qu’il fut victime d’une conspiration dans laquelle entrèrent ses parents , vraisemblablement Ségesleet Inguiomar, l’an 21 après J.-C. Il était âgé de 57 ans et avait commandé pendant 12 ans. Nous ne devons pas oublier que les Romains qui nous ont transmis ce récit de la mort d’Arminius l’avaient probablement reçu de leur vieil ami Ségesle; car le grand caractère qu’il a développé pendant toute sa vie témoigne assez haut qu’il n’était pas homme à ne travailler que pour lui-même. Il est donc bien probable qu’il s'efforçait plutôt de donner à l’alliance chérusque plus de force et de durée en cherchant à en resserrer les liens et à la perpétuer même pendant la paix, car elle n’était proprement que pour l’état de guerre , afin qu’un nouvel ennemi se présentant, elle lut toujours prête à lui faire face; mais que son intention ayant été méconnue, Ségesle, son ancien ennemi et son onde , qui était jaloux de la grande réputation de son jeune neveu, profila de l’occasion pour soulever les esprits contre lui et le perdre. Ce qui relève surtout sa gloire, c’est le témoignage du grand écrivain romain, qui, après le court récit de sa mort, parle ainsi de lui : « Arminius fut sans contredit le libérateur de là Germanie; s’il ne fut pas toujours vainqueur, il ne fut du moins jamais vaincu; cependant les écrivains grecs ne le connaîtront pas, parce qu’ils ne sont occupés que d’eux-mêmes, et les Romains ne l’élèveront pas assez haut , parce que nous ne donnons de prix qu’à ce qui est vieux cl nous méprisons ce qui est contemporain ; mais il vivra dans les chansons des Germains. »

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