COALITIONS DES PEUPLES GERMAINS
Ce n’est pas qu’il ne soit possible que ces réunions aient conmencé par être peu importantes, et qu’elles ne se soient étendues que peu à peu, bien qu’elles n’aient été connues des Romains que dans le troisième siècle et n’aient eu qu’ alors de vrais résultats ; car leur origine est restée dans la plus grande obscurité. Les historiens romains nous ont laissé si peu de choses à ce sujet qu’il est impossible de baser aucune opinion , et les écrivains postérieurs semblent n’avoir fait des recherches que pour recueillir ce qu’il y avait de plus merveilleux et de plus inepte , sans s’inquiéter si ce qu’ils transcrivaient était une vérité ou une fiction. Voici ces peuples coalisés tels qu’ils paraissent sur la scène.
1. Les Alamanns , d’après les plus anciennes chroniques, successivement appelés Alemanns, Allemands, habitaient entre le Danube et le Mein. Plus tard, quand ils eurent conquis les Agri dccumalcs sur les Romains (1), ils se portèrent vers le haut Rhin et le Necker , d’où, plus tard encore , ils s’étendirent au nord jusqu’à la Lahn. C’était une coalition de peuples suèves, qui , suivant quelques anciens écrivains , tiraient leur nom de la diversité même des peuples qui entraient dans l’association ; mais il me parait plus juste de croire que leur nom veut dire société de guerriers qui protègent tout le pays ( aile manney ). Ils étaient très-belliqueux , très-braves , mais grossiers , et donnèrent beaucoup d’embarras aux Romains. Dion Cassius le mentionne pour la première fois dans l’histoire de Caracalla, et par conséquent au commencement du troisième siècle. Depuis lors , après avoir conquis les Agri decumalcs , ils firent des incursions tantôt en Gaule, qui n’était plus guerrière, tantôt sur le Danube, et tantôt même de l’autre côté des Alpes en Italie ; et ils ne rentraient jamais que chargés d’un riche butin.
2. Au nord des Allemands étaient les Francs, qui s’étendaient dans les Pays-Bas, jusqu’à la mer du Nord, depuis le Rhin. C’était aussi une coalition de différents peuples, ceux du nordouest, Cattes, Chérusques, Chamaves , Amsi-
(1) Le pays des Décumates et des Décumanls , aujourd’hui le Wurtemberg et la Souabe (Voy. l'Introduction).
bariens, Sigambres , Tenchlères , Usipèles, Bructères, Tubans et autres. Plus tard, les Balaves se joignirent encore à eux. Les savants anciens ne sont pas d’accord avec ceux des temps modernes sur l’étymologie de ce nom ; l’interprétation la plus répandue est que le mot Franc veut dire libre, et qu’on appela de ce nom toute cette coalition de peuples libres. D’après une autre opinion, les Francs auraient été, comme les Saxons, un peuple particulier dans le principe, qui se trouvant le premier dans l’union, finit par lui donner son nom. Ce qui paraît le plus probable, c’est que ce peuple belliqueux et aventurier sortit de l’est de la Germanie ( peut-être même est-ce celui que les anciens écrivains appelaient Bastarnes), arriva dans les terres occupées par les peuples sasses ( saxons ) dont plusieurs s’unirent à lui , et plus tard fut refoulé sur le Rhin par la confédération saxonne ; et enfin que son nom venait de leur armure appelée par les écrivains la francisque , espèce de lance terminée par une hache. L’histoire ne nous donne sur tout cela rien de positif ; seulement elle fait paraître tout d’un coup, au milieu du troisième siècle , une coalition des peuples du Nord sous le nom de Francs. Le premier qui les nomme est Flavus Vopiscus, sous le règne de l’empereur Aurélien, en 242, puis l’empereur Julien, et beaucoup d’autres plus lard. Ils étaient aussi eux trèsrobustes et très-audacieux. Ils parcoururent plusieurs provinces romaines et surtout la Gaule, d’une extrémité à l’autre, passèrent même les Pyrénées, vinrent en Espagne et prirent Tarragone, sa capitale. Ils se mettaient en campagne toutes les fois que le désir du butin et du pillage excitait leur caprice; car la puissance romaine était tellement tombée dès ce temps-là dans la Gaule, au troisième siècle, que plus de soixante-dix villes importantes étaient occupées par les Francs, ou d’autres peuples Germains , Bourguignons , Vandales, etc. Alors parut enfin, de 270 à 282, un héros parmi les empereurs : c’était Probus. Il repoussa tous les Germains jusque de l’autre côté du Pihin, dans leur pays, et en soumit une si grande multitude, qu’il fut obligé pour les affaiblir de les transporter par milliers dans d’autres parties de son empire. Ayant ainsi fait
passer un grand nombre de Francs des côtes de la mer du Nord à celles de la mer Noire, à plus de trois cenls milles de distance, il crut qu’ils oublieraient facilement le ciel dur et ingrat de leur patrie pour celui si beau et si serein d’une terre fertile et abondante. Mais les glaces de leur pays et les tempêtes de leur mer faisaient toujours leurs regrets; ils ne purent en chasser l’idée et cherchèrent tous les moyens d’y retourner. S’étant emparés de quelques vaisseaux, ils s’y embarquèrent, traversèrent quantité deniers inconnues, alfrontant mille dangers dans les mers de Grèce et d’Asie , sur les côtes de l’Italie, de l’Espagne, de la Gaule, souvent obligés de mettre pied à terre pour acheter des vivres avec la pointe de leur épée (ils pillèrent même la grande ville de Syracuse, devant laquelle la puissance des Athéniens avait échoué pendant trois ans), et enfin ils arrivèrent dans l’Océan , de là dans la mer du Nord et sur les côtes de Germanie, vers l’an 280 (Zosime, 171. Eumène, Panégyr.).
3. La ligue saxonne, formée à côté de celle des Francs avec les peuples de la basse Allemagne qui n’étaient pas entrés dans leur alliance ou qui s’en étaient séparés, est désignée par Eutrope dès l’an 288. Ammien Marcellin en parle aussi au milieu du quatrième siècle, et après lui beaucoup d’autres écrivains. Au moment de leur plus grand développement , c’est-à-dire dans le siècle suivant jusqu’à Charlemagne, ils s’éloignèrent du Danemarck dont ils n’étaient séparés que par l’Eider, pour se replier sur la Basse-Saxe et la plus grande part ie de la Westphalie, occupant ainsi tout le pays baigné par l’Elbe, le Wéser, l’Aller, la Laine, l’Ems, la Lippe et la Ruhr. L’histoire de cet agrandissement des Saxons nous est tout à fait inconnue; cependant, si nous remarquons qu’il y a un petit peuple nommé Saxon quePtolomée connaît seul au deuxième siècle et qu’il place à l’embouchure de l’Elbe, vers le Holstein, nous pourrons conjecturer avec quelque raison qu’il s’unit avec les Cauehes, les Frisons, les Angrivariens, qui sont désignés comme faisant partie de l’alliance, et peut-être aussi avec les Foses et d’autres peuples encore, pour s’opposer à la puissante ligue des Francs, et même qu’ils parvinrent à les refouler vers le Rhin et
à leur enlever la plus grande partie de la Westphalie, dont ils s’étaient emparés précédemment.
Plus tard , on trouve les Saxons divisés en trois cercles : les Ostphaliens, sur la rive droite du Wéser, dans le Hanovre et le Brunswick; les Westphaliens, sur les bords de l’Ems et de la Lippe, vers Munster et Osnabruckjusqu’au Rhin; au milieu d’eux les Engerns, dont le nom n’est peut-être qu’une abréviation d’Angrivariens. Les Saxons entendaient aussi très-bien la navigation , quoique dans le principe leurs vaisseaux ne fussent que de simples troncs d’arbres attachés ensemble et couverts de peaux de bœufs. Ils s’adonnèrent à la piraterie et se rendirent ainsi formidables aux Romains sur les côtes de la Gaule, dès le troisième siècle. Nous verrons plus lard leurs descentes en Angleterre et comment ils y fondèrent un nouvel empire.
4. Mais la plus puissante ligue , c’est celle des Goths. Nous avons déjà trouvé leur nom sur les rives de la Vistule; et plus tard il fut donné à une vaste coalition de peuples qui semblent d’ailleurs tous être Goths d’origine , depuis la mer Baltique jusqu’à la mer Noire, coalition qui probablement existait du temps des grandes guerres contre Marc-Aurèle et fut fondée dans ce temps-là.
Les Goths se portèrent au midi et à l’orient de l’empire, vers la mer Noire et le Danube, tandis que les Allemands, les Francs, les Saxons attaquèrent plutôt la partie septentrionale. Dès le troisième siècle, les Romains avaient déjà eu plusieurs attaques à soutenir contre eux, lorsque le roi Gniva passa le Danube, parcourut la Mœsie et la Thrace , pilla plusieurs villes, ravagea tout le pays, cl quand alors l’empereur Dèce marcha contre lui, il fut si complètement battu auprès d’Abrutum qu’il resta lui-même avec son fils sur le champ de bataille. Depuis cette défaite, la faiblesse des Romains et la supériorité des Germains deviennent. de plus en plus sensibles , bien que de temps en temps quelques empereurs plus puissants que les autres aient encore remporté des victoires. Le successeur de Dèce, l’empereur Gallus fut obligé d’acheter d’eux la paix par l’abandon de tout le butin qu’ils avaient, de tous les prisonniers même les plus distingués, et de pro-