‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 29 sur 116 · THÉODORIC · texte numérisé non relu

THÉODORIC

autres. De sorte que, plusieurs siècles plus tard, les Francs passaient encore pour les plus perfides des peuples germains.

Quand Clovis eut soumis les Alamanns, étendu l’empire des Francs depuis l’embouchure du Rhin jusqu’à sa source en Suisse, et forcé les Bourguignons à lui payer tribut, il tourna ses regards sur le royaume des Visigolhs, qui occupait la plus belle partie du sud de la France ; et bien qu’il eut eu un peu auparavant avec leur roi Alaric une conférence dans laquelle ils s’étaient juré amitié , il n’en forma pas moins le projet d’envahir son territoire commece lui d’un ennemi.

En vain le sage roi des Ostrogoths , Théodoric, qui venait d’établir sa domination en Italie et avait épousé la sœur de Clovis , Audofléda , essaya-t-il de détourner ce prince de ses injustes entreprises contre le roi Alaric; en vain lui représenta-t-il que la paix et l’union convenaient seules à des peuples chrétiens ; tous les moyens qu’il employa furent sans action sur un ambitieux qui ne connaissait que le droit de l’épée etde la force brutale. Ilattaquadonc le royaume des Visigolhs, et livra près deVouillé, dans une plaine traversée par la Vienne, une grande bataille dans laquelle Alaric fut tué de la main même de Clovis (1). La capitale se soumit, et tout le royaume eût été contraint d’en faire autant, si Théodoric ne se fût présenté en force pour arrêter le vainqueur. Clovis alors fut obligé de se contenter de la conquête du pays situécntre la Loire et la Garonne. Il ne survécut pas longtemps à cette victoire , et mourut à Paris , en 511 , à l’âge de 43 ans.

Ses successeurs sur le trône de France, que l’on appelle les Mérovingiens, se montrèrent pour la plupart dignes de leur origine; on eût dit que le crime et la tyrannie, la cruauté la plus inouïe et la soif d’une sauvage vengeance étaient légués en héritage à chacun des membres de cette race, et qu’une malédiction eût été lancée sur eux ; dans un espace de 40 ans , on voit six rois mérovingiens périr par le poison ou par le glaive. Le peuple franc , sous de tels rois , était loin de perdre la férocité de ses

(1) Les Gaulois qui se trouvaient dans l'armée des Visigoths furent ceux qui firent la plus belle résistance, et

mœurs ; il s’y abandonnait au contraire plus que jamais.

Cependant, sa domination s’étendit de plus en plus sur les Bourguignons; en Allemagne, le puissant peuple des Thuringiens fut obligé de se soumettre à lui, et le duc de Bavière de demander sa protection. Ainsi, au milieu du sixième siècle, tous les peuples de l’Allemagne, depuis la frontière des Saxons jusqu’aux Alpes, étaient réunis à la nation des Francs, Thuringiens, Alamanns ou Souabes et Bavarois. Les Frisons et les Saxons, au nord-ouest, avaient seuls conservé leur indépendance.

Théodoric, appelé Diélric de Bern. 488—520.

Quand après la mort d’Attila l’empire des Huns se fut écroulé, comme nous l’avons déjà dit , les Ostrogoths recouvrèrent leur indépendance sous leur roi Amaler , et ils fixèrent leur demeure dans la Hongrie et les pays voisins , sur le Danube. Ils furent souvent en guerre avec les empereurs grecs : ce fut même l’occasion qui conduisit Théodoric à Constantinople. Il y vint comme otage, et y apprit à connaître, comme autrefois Marbod et Hermann dans Rome, quels sont les ressorts nécessaires pour constituer une grande domination. Etant donc devenu roi de tous les Ostrogoths, à la mort de son père Théodomir et de son oncle, il résolut de fonder avec son peuple , à l’exemple des autres souverains, un grand et bel empire. Ses sujets , d’ailleurs , lui demandaient de les conduire dans des contrées plus riches que celles de la Save et du Danube qu’ils habitaient. D’un autre côté, l’empereur Zénon , qui se regardait toujours comme l’héritier légitime de tout le vieil empire romain , venait de leur faire don de l’Italie , au lieu de leur donner la solde qu’il leur devait pour les services qu’il avait reçus d’eux. A la vérité, cette contrée était soumise à la domination d’Odoacre; mais son empire ne pouvait être considéré comme un em-

ils élaienl réputés la meilleure infanterie de l’armée c’étaient les peuples de l'Auvergne. N. T.

pire allemand, parce qu’il n’avail qu’un trèspelit nombre d’IIérules el de Rugiernes avec lui.

Théodoric se mit en marche en 488 avec tout le peuple des Ostrogoths , força les passages des Alpes, tomba sur Odoacrc près d’Aquileja el de Vérone, et le battit dans deux rencontres, parce que les Italiens ne combattirent qu’avec la plus froide indifférence pour leurs dominateurs. C’est depuis cette deuxième bataille , celle de Vérone, qu’il fut célébré comme un héros dans les chansons et dans toutes les bouches, sous le nom de Dietric de Bern (Bern est mis pour Vérone). Odoacre, chassé de Rome qui lui avait déjà fermé ses portes, et battu une troisième fois sur l'Adda (l’Adige), se vit assiégé dans Ravennes pendant trois ans, jusqu’à sa mort, arrivée en 495; il avait régné 17 ans.

Son royaume tomba ainsi entre les mains de Théodoric, qui devint maître de toute l’Italie et de tous les pays au delà des Alpes jusqu’au Danube, et en France jusqu’au Rhône. Grand et puissant empire, qui pourrait subsister encore aujourd’hui, si ses successeurs avaient eu autant de sagesse que lui et toutes ses qualités ; Ravennes el Vérone en étaient les deux principales villes.

Il régna plus de 50 ans et fut un roi plein de bonté et d’humanité, non-seulement pour les Goths, mais aussi pour tous ses sujets romains ou autres qui demeuraient en Italie; en sorte que ce pays jouit sous ce prince étranger d’un bonheur qu’il n’avait pas goûté depuis plusieurs siècles. On y vit fleurir de nouveau l’agriculture et le commerce; les arts et les sciences trouvèrent en lui un protecteur, et les villes qui depuis longtemps étaient ruinées furent rebâties; en un mot, l’Italie, pendant 40 ans de paix sous son règne et encore après lui, fut cultivée avec tant d’activité que nonseulement ses récoltes furent suffisantes pour elle , mais qu’elle put même exporter des grains en Gaule, tandis que sous les empereurs romains elle avait toujours été obligée de faire venir des blés de Sicile et d’Afrique.

Sa sagesse et sa justice l’élevèrent au-dessus de tous les rois de son temps. Il était avec eux comme un père au milieu d’une grande famille, dont il est le pacificateur ; de sorte que les peu-

ples même les plus éloignés voulaient avoir son approbation, el lui envoyaient des présents comme témoignage de leur estime. Il s’était attaché par des alliances presque tous les princes d’origine allemande, et son langage était tout à fait paternel. « Vous avez tous des témoignages de ma bienveillance , écrivait-il à l’un d’eux; vous êtes de jeunes héros, mais c’est à moi de vous donner conseil. Vos dissensions m’affligent , el je ne puis voir sans douleur que vous vous laissiez dominer par les passions; car la jalousie et les passions des rois sont la ruine des peuples; tandis qu’au contraire, si les rois sont unis ensemble, leur bonne intelligence et leur union sont, pour ainsi dire, les veines qui font couler d’un peuple à l’autre la satisfaction et le bonheur. »

Tels étaient les principes qu’il leur mettait sous les yeux , et il est incontestable que son esprit était sans cesse occupé d’une grande alliance basée sur la justice el l’équité, qui unirait tous les peuples chrétiens d’origine allemande établis en Europe ; alliance admirable dont l’idée présente d’heureuses images; alliance que les hommes les plus éclairés se sont toujours plu à exalter , qui aurait maintenu l’ordre et la justice parmi les peuples , et tenu enchaîné cet esprit de colère et de violence par lequel l’Europe a été désolée depuis un bout jusqu’à l’autre , toutes les fois que l’esprit chrétien a perdu sa supériorité.

Si Théodoric avait pu effectuer un pareil projet , il aurait fondé un empire tout pacifique , et bien autrement puissant que celui des Romains auxquels il avait succédé, et dont la puissance reposait entièrement sur la force brutale des armes. Malheureusement, comme la vérité et l’équité ne manquent jamais de trouver une haine acharnée dans l’égoïsme de ceux qui veulent avant tout leur propre intérêt et la satisfaction de leurs passions, Théodoric dut éprouver que son siècle n’était pas encore mûr pour de si grandes pensées ; car , tandis qu’il prêchait ainsi la paix et exprimait les nobles sentiments de son cœur , le jeune roi des Francs , Clovis, méprisant sa parole , n’en croyait qu’à son épée, qui faisait tout son droit, pour soumettre quantité dépeuples sous sa domination.

THÉODOUIC. 71

Le grand Théodorie mourut en l’an MG , avant d’avoir pu assurer la stabilité de son royaume , car son 111s Alhalaric n’avait que dis ans ; encore ne survécut-il pas longtemps à son père. Les grands du royaume, peu d’accord entre eus , élevèrent successivement, dans un court intervalle , plusieurs princes sur le trône et les en précipitèrent. D’ailleurs , les Romains qu’ils avaient soumis ne pouvaient oublier que leurs vainqueurs étaient des Goths et des sectateurs d’Àrius. Par conséquent, ils désiraient se mettre sous la puissance de l’empereur grec , qui résidait à Constantinople et avait au moins conservé la vraie croyance, quelque faible et réduite que fût son autorité. Justinien , qui fut un des meilleurs empereurs grecs, résolut alors de profiter des divisions qui régnaient en Italie pour la soumettre, et il y envoya Bélisaire d’abord et ensuite Narsès. Tout le pays se vit donc en proie à une longue et sanglante guerre , qui fut à la vérité au désavantage des Goths malgré tout leur courage ; mais Rome surtout en fut la victime; ravagée par plusieurs sièges et presque déserte , elle ne conserva plus aucune trace de son ancien éclat. C’élail une nouvelle époque de terreur.

Cependant les Goths , quoique accablés par de nombreuses défaites et par la perle de quatre de leurs rois , se relevèrent encore une fois sous Totilas, prince qui aurait été digne de gouverner le royaume de Théodorie. Mais quand il eut succombé en combattant contre Narsès, après onze ans d’une lutte glorieuse, et que dix mois après Tejas , son successeur , eut été tué dans une bataille décisive près de Cumes, alors aussi finit l’empire des Goths, vingtsept ans après la mort de Théodorie , l’an 553 de notre ère. Ce peuple des Ostrogolhs n’était pas seulement vaincu , mais presque anéanti ; un très-petit nombre put traverser les Alpes pour venir chercher un asile dans quelques villes libres d’Allemagne.

Les Longobards ou Lombards en Italie. 5C8.

Quinze ans après la destruction des Ostrogolhs, un autre peuple allemand non moins brave, les Longobards, après avoir pris leur ancienne place sur les bords du Danube, vinrent aussi les venger des Grecs. Narsès , tombé dans la disgrâce de Justinien, appela en Italie leur roi Albin ou Albwin , qui déjà avait soumis les Gépides et étendait sa domination en Hongrie , en Autriche , dans la Carniole et même en Bavière. Ce prince avait une de ces âmes héroïques qui s’attachent tous les cœurs; si bien que non-seulement son peuple , mais les Saxons et les Bavarois chantaient sa gloire dans leurs chansons encore un siècle après sa mort.

Le 2 avril 568 , Alboin quitta la Hongrie à la tète de tous ses Lombards , hommes , femmes et enfants, accompagné de 20,000 Saxons, et abandonna son propre pays à ses alliés, les Avares, que Charlemagne y retrouva encore. Ce fut pour eux un beau jour que celui où, du sommet d’un des pics des Alpes , qui fut depuis appelé le Kœnigsberg, ces étrangers purent jeter leurs yeux étonnés sur le beau pays qui allait devenir leur patrie.

Partout où Alboin passait , il respectait les églises et cherchait à gagner l’affection des habitants. Après avoir pris Pavie, située au confluent du Tésin et du Pô, il en fit la capitale de son empire dans le nord de l’Italie, qui encore aujourd’hui est appelée la Lombardie. Il conquit aussi , dans le sud de l’Italie , de superbes contrées , dont il forma la principauté de Bénévent ; elle embrassait à peu près tout le domaine du royaume actuel de Naples. Mais Rome et Ravennes, avec leurs dépendances, restèrent entre les mains des Grecs, qui surent même gagner les Francs par leur argent, et leur faire voir leur intérêt à empêcher que les Lombards ne réunissent ces deux villes à leur empire et ne devinssent trop puissants. Ce fut pour le malheur du pays , car c’est depuis lors que l’Italie fut divisée et démembrée; c’est depuis lors que des étrangers s’en sont disputé les différentes portions, et que son sol a été arrosé avec

îles torrents de sang, répandu par ses citoyens aussi bien <|tie par les étrangers.

Du reste, les Lombards s’occupèrent avec tant d’activité à réparer les ruines que bientôt tous ces tristes témoignages de la dévastation eurent disparu. Le roi vivait de ses revenus, faisait valoir ses terres et semblait un père de famille honoré de la dignité de général. Les guerriers eux-mêmes ou les hommes libres, comme les premiers Romains, se mettaient au travail pour fert iliser ces champs déserts ; cl par là, ils se distinguèrent de toutes les autres races allemandes. C’était surtout autourdescouvents que fleurissait l’agriculture. « L’histoire de ce peuple , dit un grand historien allemand, contient à la vérité des récits moins brillants et tout pacifiques ; mais elle nous fait voir comment on peut vaincre la nature ou l’aider, comment des guérets ou de riants pâturages vinrent remplacer les ruines qui couvraient l’ancienne Italie. »

Changements dans les mœurs et les institut ions des peuples sortis d’Allemagne (1).

La plus grande partie des peuples allemands qui s’étaient mis en mouvement au moment des migrations, étaient arrivés dans des pays tout différents de ceux qu’ils avaient quittés. Ils avaient trouvé une autre race d’hommes, un autre langage, d’autres mœurs , d’autres lois ; ils ne purent donc rester stationnaires comme ceux qui n’avaient pas quitté la patrie , et de là l’importance pour notre histoire de bien caractériser la différence entre ces deux espèces de peuples.

Les conquérants de la Gaule, de l’Espagne, de l’Italie et de l’Angleterre, trouvèrent partout la race aborigène mêlée de Romains , et ils se contentèrent de lui enlever une partie de ses biens, sans la chasser. La regardant toutefois comme une race humiliée, ils s’en tenaient séparés; et les lois des Francs punissaient le meurtrier d’un Romain et d’un Gaulois d’une

amende deux fois ou même quatre fois plus petite que celui d’un Franc. Mais il est toujours pernicieux pour l’esprit de l’homme de n’êtrc entouré que d’esclaves; car malgré celte espèce de séparation , il devait nécessairement arriver bientôt une mixtion; d’autant plus que les anciens habitants , plus instruits et plus adroits , s’élevèrent peu à peu sous des rois faibles aux premières fonctions, et gouvernèrent leurs anciens maîtres. Puis , comme alors tous les services ne se payaient qu’avec des terres, ils reçurent des fiefs et firent ainsi partie de la féodalité. De là vit-on aussi des Romains et des Gaulois parmi les comtes et même les maires du palais; de là'encore, quoique lentement, la fusion des peuples, des mœurs, du langage et des idées.

Ceux qui étaient venus dans des pays chauds, dans des pays d’abondance , laissèrent affaiblir dans la mollesse et la volupté cette vigueur de leur nature. Ainsi les Vandales en Afrique, les Ostrogoths en Italie, quelques années aprèsleur invasion , étaient déjà changés , énervés ; et ils succombèrent sous les coups d’un ennemi qui auparavant ne pouvait pas même soutenir leurs regards. Ceux, au contraire, qui étaient restés dans le pays, conservèrent leur corps de fer, et si cependant ils s’adoucirent , comme leur climat lui-même, où peu à peu les anciennes forêts disparurent , ce ne fut que lentement cl sans craindre les dangers d’un changement trop brusque.

Mais le plus grand changement qui s’opéra parmi ces conquérants, ce fut celui du langage. Car, comme partout on parlait principalement la langue des Romains , langue bien plus travaillée, plus perfectionnée , à laquelle ils ne purent substituer la leur, dont les mots étaient encore trop rudes et sauvages; ils formèrent avec un mélange du latin , pour la plus grande partie, et de la langue indigène du pays, en France, en Espagne, en Portugal, en Italie et en Angleterre , des langues à la vérité plus douces à l’oreille, mais aussi privées de cette énergie, de cette vérité, de cette loyauté originale, et déjà vieillies à leur commencement. Tandis que la nôtre est toujours jeune, vivace, et peut s’enrichir, s’embellir tous les jours, parce que c’est une langue primitive, qui est sortie de la

(I) Voir Thierry , Lettres sur l’Histoire de France.

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