CHANGEMENTS DANS LES MOEURS
terre même de notre patrie, qui appartient spécialement à son peuple , et comme lui trouve dans sa nature même de riches sources de vie. C’est, pour ainsi dire, comme une plante placée dans un terrain fertile ; nous n’avons plus qu’à attendre qu’elle se développe d’clle-mème pour en jouir. Tandis que les langues qui ne sont que l’assemblage de plusieurs autres, qui ne sont que des ouvrages de la main des hommes, plus ou moins bien habilement disposées, peuvent à la vérité être très-polies, mais cependant ne sont que pour un temps, et n’ont en elles-mêmes aucune force de vie ou d’agrandissement.
Le mode d’administration devait aussi souffrir de grandes altérations. Ces peuples, en temps de paix dans leur patrie, réduisaient à presque rien l’autorité royale (1). Les vieillards ou les comtes (grafen) , établis comme juges dans chaque district, rendaient la justice d’après les coutumes dans les affaires les plus minimes; et sitôt qu’elles avaient quelque importance , ils convoquaient l’assemblée du peuple. Ce n’était que dans les guerres que l’autorité du général était au-dessus de toute autre, parce qu’alors en effet il faut des décisions promptes. Le prince ou le roi avait donc une puissance presque illimitée , qu’il partageait aux gens de sa suite qui l’entouraient, ses (getreues) fidèles ; et dès que la guerre était terminée , le prince rentrait dans son état de particulier, où il était pendant la paix. Mais alors, dans ces expéditions , pendant les nombreuses années que dura l’état de guerre, ils purent affermir leur autorité. La nation fut considérée comme une armée, elle s’habitua à l’obéissance, telle qu’elle est nécessaire pour la guerre, et les institutions civiles perdirent beaucoup; car comme on n’avait plus de patrie pour attacher les citoyens, ceux-ci placèrent toute leur confiance dans celui qui leur donnait des victoires, du butin, et qui conquérait pour eux un nouvel héritage. 11 était leur salut , leur espérance; il tenait lieu de la patrie, du foyer domestique; et ceux-là étaient heureux, qui formaient sa suite et l’approchaient de plus près. Aussi quand la conquête était achevée, c’était à eux
(1) Graf. que je traduis par comte, vient primitivement de grau, vieillard.
qu’il distribuait la première portion du butin et des terres, de même qu’auparavant il leur fournissait un cheval , des armes et l’entretien. Mais lui-même, comme de raison, prenait la plus grande part et la plus belle , et souvent se substituant à la place du prince qu’il avait dépouillé, il s’emparait de tous ses domaines. Ainsi sa puissance était fondée sur de grandes possessions et de grandes dépendances.
Les Golhs, les Bourguignons, les Lombards, qui firent leurs expéditions avec femmes et enfants, en un mot comme nation, durent nécessairement prendre sur les peuples vaincus une grande partie des terres; les Ostrogoths en Italie en exigèrent un tiers ; les Bourguignons et les Yisigoths en France en prirent les deux tiers. Quant aux Francs, comme ils n’étaient pas nombreux, et que leur invasion n’était pas tant celle d’un peuple en masse que la conquête faite par un roi suivi de tous ses gens, ils trouvèrent suffisamment pour eux dans ces biens que les Bomains appelaient propriété de l’État, et ils laissèrent aux particuliers leurs propriétés, quoiqu’ils entendissent bien que la conquête leur donnât droit sur le tout. De même , dans la partie conquise sur les Visigoths, ils trouvèrent beaucoup à prendre dans les biens qui appartenaient aux Visigoths, morts ou réfugiés en Espagne pour échapper à la domination des Francs. La masse des biens conquis formait le fisc, suivant l’expression latine, et servait à l’entretien de l’armée, pendant tout le temps que durait la guerre. Quand ensuite ces guerriers s’établissaient parmi leurs nouveaux sujets, ils recevaient une part sur les biens territoriaux qui appartenaient au fisc, à titre de récompense ( bencficium ) pour prêter leurs services; de sorte qu’ils étaient tenus de prendre les armes au premier ordre du roi. Du reste ils ne recevaient ces terres que comme un prêt et seulement pour leur vie.
Tel fut le commencement de ce système dit de la féodalité, qui eut plus tard une si puissante influence sur toute l’Europe. Il se développa peu à peu et parvint à son plus haut degré dans le siècle suivant, quand il se fut répandu jusque dans les anciennes demeures des Francs et sur tous les autres peuples allemands qui leur étaient soumis.
Dès lors la possession d’un fief devint de plus en plus le Lut de tous les efforts, malgré la dépendance du prince qui y était attachée, parce qu’elle donnait de la puissance et de l’influence. Les hommes de guerre qui devaient le servir furent appelés fidèles, laides du prince, ou vassaux; mais quand on voulait les qualifier en tant qu’hommes de guerre spécialement, on les appelait barons (î) ; en tant que possesseurs d’un fief, on les appelait ( seniores ) seigneurs, ou domini. Le nom d 'anlruslio, affidé, désignait probablement dans le principe le leude qui était à la tète d’une troupe qui servait d’escorte et était tenu de prêter un serment particulier : on l’appelait minisleriaiis , quand il s’approchait plus près du prince pour l’exercice de ses fonctions. — Les grands vassaux pouvaient donner une partie de leurs biens à d’autres, à titre de fiefs dépendants d’eux, qui leur devaient service à eux-mêmes; ce qu’on appela les petits vassaux. Ces sous-vassaux devaient suivre la bannière de leur seigneur suzerain à sa convocation; tandis que les hommes libres, les allodes, ceux qui ne possédaient qu’un héritage libre ou allodial (en opposition de féodal, feudum) , d’après les anciennes institutions, n’étaient tenus de prendre les armes que dans une guerre nationale et quand le ban de l’armée avait été publié. Cependant , ces leudes traitèrent bientôt avec mépris ces hommes libres qu’ils regardèrent comme inférieurs, et se firent passer pour la noblesse de leur nation , comme ils le devinrent en effet. La loi établit même une différence entre eux, et le leude fut protégé par une plus grosse amende; car il fallait payer 600 schillings pour expier sa mort, s’il était Franc, et 500, s’il était Romain ; mais 200 seulement , si c’était un homme libre, allode. Originairement ces fiefs n’étaient pas héréditaires; le suzerain pouvait les retirer et les donner à d’autres. Mais peu à peu, et surtout sous les rois faibles, les vassaux trouvèrent moyen, les uns d’une façon, les autres d’une autre, de rendre leur possession héréditaire et presque indépendante ; de sorte que les rois mêmes virent bientôt leur puissance fort restreinte par
(1) Il semblerait cependant que ces barons étaient distingués des leudes. Voy. YHist. de Luden , III, p. 245.
ceux qu’ils avaient élevés pour la protéger. La plus grande partie de ces vassaux étaient d’ailleurs déjà fort puissants par leurs terres allodiales. Et qui aurait osé prendre à un homme puissant ou à son fils le fief qu’il possédait? Bientôt la propriété et le fief se confondirent, parcequecelui qui héritaitdc la propriété héritait en même temps du fief. — Cependant la puissance royale n’était pas si gênée et la liberté tellement anéantie, que la nation ne put prendre encore part à la décision des affaires les plus importantes; on tenait des assemblées réglées; c’était tous les ans au mois de mars, et plus tard au mois de mai chez les Francs; de là même la dénomination de champ de mars et champ de mai. Mais la grande différence qu’il y eut alors, c’est que les hommes libres n’y étaient plus en majorité; ce n’étaient plus, pour ainsi dire, que des vassaux, de sorte que la noblesse conduisait les décisions.
Ces lois des peuples allemands montrent combien dans ce siècle ils étaient encore loin de la civilisation. Le meurtre n’était pas regardé comme un grand crime, à moins qu’il ne fût accompagné de lâcheté et de trahison; tout meurtre pouvait être racheté, et le prix était donné aux parents , qui , d’après l’ancienne loi , avaient le droit de demander le sang du meurtrier : à défaut des parents, c’était à la commune ou au fisc.
La peine de mort pour ces hommes violents, toujours prêts à user de leurs armes et accoutumés à regarder la mort sans aucun effroi, n’eût pu les retenir dans la satisfaction d’une vengeance d’un moment ; tandis que l’amende dans ce temps-là était très-sensible, d’autant plus que celui qui ne pouvait la payer perdait sa liberté et devenait esclave de l’offensé. C’est de celte façon que beaucoup d’hommes libres perdirent leur liberté, parce que leur avoir était trop petit pour acquitter l’amende. Car d’après la loi salique, par exemple, un bœuf n’était estimé que deux schillings; une vache, un seul; un cheval, six; une jument, trois; et d’un autre côté toute injure était soumise à une très-forte amende. Pour traiter quelqu’un de lâche (hase,
Il croit que èaroestlemol honorifique, pour dire homme, opposé ù celui de fra u , qui signifie femme distinguée.