‹ Histoire d'Allemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1838;Chapitre 43 sur 116 · UODOLI'UE DE HABSBOURG · texte numérisé non relu

UODOLI'UE DE HABSBOURG

manda le comte Rodolphe pour la dignité impériale avec tant d’instance, qu’en effet les princes l’élevèrent sur le trône.

Rodolphe, qui ne pensait en aucune façon à une pareille élévation, était précisément en guerre avec Bâle pour y rétablir dans la ville le parti de la noblesse, appelé celui des slcruer, chassé par celui des psitlicher. Ce fut au milieu de la nuit que le burgrave de Nuremberg, Frédéric de Hohenzollern, beau-père de Rodolphe, arriva dans le camp avec ce message inattendu. Au commencement, Rodolphe n’y pouvait croire; mais quand plus tard arriva aussi le maréchal de l’Empire, Henri de Pappenheim , il envoya le burgrave dans la ville offrir la paix aux bourgeois; parce qu’il était maintenant le plus fort, disait-il. Ceux-ci la reçurent avec joie, et furent les premiers à faire des vœux pour le bonheur de son règne. 11 se rendit ensuite à Francfort et de là àAix, où il fut couronné solennellement. Après le couronnement, les princes de l’Empire présents devaient rendre hommage au nouvel empereur pour leurs États, suivant la coutume. Par hasard, il n’avait aucun sceptre à sa disposition , peut-être parce que les bijoux impériaux avaient été dilapidés par tant d’empereurs étrangers et tant de changements de souverains, et l’on était fort embarrassé de savoir comment l’Empereur se présen lerai t pour recevoir cet hommage. Mais Rodolphe sut trouver un moyen : il prit une croix et s’en servit comme d’un sceptre. « Ce signe, dit-il, par lequel le monde a été sauvé , peut bien remplacer un sceptre. » Ces paroles furent trèsagréables à tous les assistants. Ensuite l’Empereur se livra au gouvernement de l’Empire avec sévérité et en même temps avec une bienveillance si paternelle , que le dernier du peuple put en ressentir les effets : sa nouvelle dignité ne changea rien dans son caractère grand et ferme; il resta même pour son extérieur aussi simple qu’il l’avait été auparavant. Il tenait si peu à l’apparence extérieure et au luxe des habillements, que, particulièrement dans ses grandes campagnes, il n’avait pas honte de

(1) Rodolphe avait été maréchal da palais du roi de Bohême. Quand donc il le fit sommer de lui prêter hommage , Ottocar répondit dédaigneusement : « Que me

porter un mauvais manteau au milieu de ses compagnons d’armes et de raccommoder luimême son pourpoint gris. On ne trouve dans ses comptes qu’une seule fois une somme assez considérable portée pour l’habiller, lui, sa femme et ses enfants ; c’était pour sa première entrevue avec le pape.

Pour attaquer dès le commencement de son règne le mal de l’Empire dans ses racines, il envoya à tous ses vassaux et alliés la circulaire suivante : « Je veux, avec l’aide de Dieu, rétablir la paix dans l’État bouleversé depuis si longtemps jusque dans ses fondements, et par conséquent protéger contre la tyrannie celui qui jusque-là a été opprimé; mais pour cela, je compte sur la puissante coopération de mes États. »

L’efTet suivit la promesse; il parcourut aussitôt la Franconie, la Souabe et les provinces du Rhin; et partout où se trouvait un perturbateur, il le forçait au repos avec toute la sévérité de la loi. C’est ainsi qu’il en agit d’abord avec les perturbateurs et les brigands les plus faibles; mais il ne tarda pas à s’apercevoir que, pour rendre à la dignité impériale toute sa considération, il fallait qu’il put forcer les grands princes à remplir leurs devoirs et à lui rendre les hommages qui lui étaient dus. Cependant, il y avait le roi de Bohême , Ottocar, qui ne voulait en aucune façon entendre parler d’une pareille soumission. C’était un bien plus puissant prince que le comte de Habsbourg (î). Il possédait, outre la Bohême, les pays héréditaires d’Autriche, qu’il avait su s’approprier après l’extinction de la maison ducale de Babenberg, tant par droit de parenté que par la force des armes et par argent ; et il pensait que personne ne pouvait le forcer à l’obéissance. Déplus, les États d’Autriche portaient contre lui des plaintes amères , parce qu’il les pressurait et les accablait d’injustices. Rodolphe commença donc par faire sommer Ottocar de se présenter à la diète de Nuremberg, 1274, et d’y prêter le serment et l’hommage qu’il lui devait. Mais il ne se rendit pas plus à celle

» veut donc Rodolphe, ne lui ai-je pas payé ses gages?»

convocation qu’à une deuxième à Wurtsbourg, cl à une troisième à Augsbourg en 4275; il se contenta d’envoyer à sa place Bernard, éveque de Seekan ; et même ce prélat eut 1 impudence, dans un discours prononcé en latin devant les princes, de chercher à prouver que l’empereur Rodolphe n’avait pas été légitimement élu. Rodolphe l’interrompit et lui dit : « Monsieur l’évêque , quand vous aurez quelque chose à démêler avec mon clergé , alors vous pourrez le faire en latin ; mais quand il s’agit de mes droits et de ceux de l’Empire, parlez le langage commun. » Mais les princes, quand ils surent (pie l’évêque contestait l’élection de Rodolphe, voulurent le mettre à la porte ; celui-ci les prévint de lui-même, et se hâta de quitter Nuremberg.

Alors Ottocar fut mis au ban de l’Empire, comme rebelle ; mais tels étaient 1 emportement et la perfidie de ce prince, qu’il fit pendre à la porte de la ville de Prague les hérauts de l’Empire qui vinrent lui en faire la déclaration. Il en porta bientôt la punition. Rodolphe se hâta d’entrer en Autriche dès l’année suivante , et réduisit tout le pays sous sa puissance jusqu’à la ville devienne, qu’il assiégea. Ottocar se tenait de l’autre côté du Danube, et se croyait bien garanti par la largeur du fleuve. Mais Rodolphe y jeta un pont si promptement pour aller attaquer le roi dans son camp même , que celui-ci , étonné et effrayé, demanda la paix. Il fut obligé de renoncer à l’Autriche, la Styrie , la Carinthie et la Carniole; et pour consolider la paix, on régla un mariage entre le prince héritier de Bohème, Winceslas, et l’une des six filles de Rodolphe, et un second entre le fils de l’Empereur et une princesse de Bohême. Ensuite Ottocar se sendit au camp de Rodolphe pour lui prêter hommage pour ses Etats. Celte scène ne se passa pas sans causer un grand déplaisir à ce prince orgueilleux ; il avait espéré éclipser par l’éclat de sa pompe royale , la simplicité de l’Empereur; mais ce fut là précisé-

(1) On raconte qu’Ottocar avait exigé que la cérémonie se passât sous une tente , et que Rodolphe fil enlever les toiles tout d’un coup pendant que le roi était à genoux à ses pieds, pour qu’il fût vu par toute l’armée; et qu’enfin Ottocar furieux avait re-

nient la cause de son humiliation. « Le roi de Bohême a souvent ri de mon pourpoint gris, dit-il; aujourd’hui c’est à mon pourpoint gris de rire de lui. » Ensuite, allant s’asseoir sur le trône impérial dans le vilain accoutrement où il était, il reçut le roi tout brillant d’or et de pourpre, lui fit faire amende honorable sous les yeux de tous les évêques et princes , et rendre hommage pour la Bohême et la Moravie , qui lui furent maintenues (î).

Après cela les princes de l’Empire rentrèrent chacun chez eux, comme d’ordinaire à la suite d’une campagne. Mais Rodolphe qui se défiait encore de ce prince si fier, resta en Autriche avec ses fidèles chevaliers alsaciens et souabes qui lui étaient attachés depuis longtemps par des liens noués dans les nombreux combats livrés sous ses ordres, en qualité de comte de Habsbourg. Bientôt, en effet, Ottocar recommença la guerre, pensant qu’il n’avait plus aucune force avec lui. Mais Rodolphe marcha audacieusement à sa rencontre avec sa petite troupe, et, le 26 août 4278 , lui livra une sanglante bataille près de la ville de Marchefeld, sur la Morava. Longtemps la bataille fut douteuse, Rodolphe même y fut en très-grand danger; car un grand nombre de chevaliers bohémiens s’étaient ligués pour l’attaquer elle tuer. Un d’eux , Henri de Fullenstein , s’étant élancé sur lui la lance en arrêt, Rodolphe évita le coup par un détour adroit, lui enfonça la pointe de sa propre lance dans la tête au défaut de son casque pour les yeux, et le renversa mort de son cheval. Mais au même moment un chevalier thuringien, d’une taille gigantesque, un des conjurés, perça le cheval de 1 Empereur et le jeta par terre (2). De sorte que Rodolphe eut la plus grande peine à se garantir avec son bouclier pour n’être pas foulé aux pieds des chevaux, jusqu’à ce qu’un de ses chevaliers lui amenât un autre cheval; alors il sauta dessus, et son général Berthold Cappler étant arrivé dans le même moment avec son arrière-garde,

commencé la guerre. [Art île vérifier les dates).

(2) Ce chevalier ayant été pris cl amené à Rodolphe après la bataille, celui-ci loua son courage et lui rendit aussitôt la liberté.

ItODOLPIIK DD HABSBOURG.

l'ennemi ne put soutenir plus longtemps leurs attaques réunies et prit la fuite. Ottoear combattait encore en désespéré quand presque tous les siens étaient déjà en fuite, au témoignage de Rodolphe lui-même; enfin il fut renversé de cheval et tué par un chevalier de Styrie, qu’il avait vivement molesté quelque temps auparavant. Quand la paix fut rétablie on accomplit les alliances entre les deux maisons royales; la Bohème et le margraviat de Brandebourg furent assurés aux enfants d’Ottocar.

Rodolphe, avec le consentement des princes allemands, leur enleva l’Autriche au profit de sa propre famille, dont elle devint un fief. Ce fut pour l’empire d’Allemagne une conquête qu’il lui fit; et un des princes disait dans une lettre qu’il écrivait pour donner son approbation, « qu’il était trop juste que Rodolphe transmit à ses enfants, si bon lui semblait, cette principauté qu’il avait conquise à l’Empire avec beaucoup de sueur et de sang. » Rodolphe en prit donc, en 1282, solennellement possession dans une diète à Augsbourg, en présence d’une foule de princes et de seigneurs; il donna à ses fils Albert et Rodolphe l’Autriche, la Styrie, la Carniole et la Marche de Vienne; mais il donna la Carinthie au comtede Tyrol, Meinhard, dont son fils Albert épousa la fille. — Ainsi l’empereur Rodolphe fut donc le fondateur de la puissante maison d’Autriche.

Après avoir terminé ces affaires de famille, Rodolphe, quoique déjà très-vieux, s’occupa de nouveau avec zèle de la paix de l’Empire; il fit jurer aux comtes, aux nobles et aux villes dans les différentes contrées de l’Allemagne une trêve pour cinq ans; et sachant bien que les gens qui ont de mauvaises intentions ne sont pas assez liés par leur parole , il parcourut lui-même les provinces, renversa les châteaux des brigands, et punit les coupables. C’est ainsi que dans son expédition en Thuringe, il détruisit soixante-six de leurs châteaux, et fit exécuter vingt-neuf nobles ; puis il assiégea dans Stultgard le comte de Wurtemberg, Eberliard , un des princes les plus turbulents, dont la devise était : Gloire à Dieu, guerre an monde. 11 le força de détruire lui-même les murs de sa ville. Mais il permit au contraire à

d’autres États de l’Empire de bâtir des châteaux pour se protéger contre les brigands; par exemple à l’évêque de Paderborn, en 1290, qui fut autorisé à bâtir des châteaux sur ses terres.

De cette façon Rodolphe se créait tant d’occupation en Allemagne, qu’il ne put pas songer sérieusement à passer en Italie pour se faire couronner empereur. D’ailleurs il avait coutume de dire : « L’Italie me semble l’antre du lion ; je vois beaucoup de traces des empereurs qui y entrèrent et n’en vois point de ceux qui en sont sortis. » 11 fut si éloigné de partager les opinions de ses prédécesseurs sur l’Italie, que, dans un traité avec le pape Grégoire X, il céda tous les droits de l’Empire sur le territoire de

I Église , tel qu’il est encore aujourd’hui. Il put se féliciter d’avoir ainsi fait disparaître cet appât destructeur qui entraînait les empereurs dans les expéditions d’Italie.

Rodolphe s’efforça , dans les derniers temps de son règne, de porter la diète de Francfort à reconnaître son fils comme empereur d’Allemagne; mais les grands, jaloux et déjà fatigués du gouvernement de Rodolphe qu’ils trouvaient trop ferme, parce qu’il les empêchait de poursuivre leurs intérêts particuliers, repoussèrent cette proposition; d’autant plus qu’ils crurent que si le fils succédait au père, l’Empire finirait par cesser d’être électif. Rodolphe quitta la diète fort mécontent et se rendit à Bâle. Il était déjà dans un âge très-avancé et très-malade. Depuis un an les médecins ne prolongeaient son existence qu’à force de moyens artificiels. Un jour, comme il faisait une partie d’échecs, les médecins lui annoncèrent la proximité de sa mort. « Ainsi donc, dit-il, à Spire, au tombeau des rois , » mais il ne put y arriver.

II mourut àGermershein, le 30 septembre 1291, âgé de soixante-quatorze ans.

Sa mémoire fut si vénérée en Allemagne, que longtemps après sa mort il y avait encore ce proverbe : Ce n’est pas la loyauté de Rodolphe.

Il était sous les armes depuis son enfance. Un de ses désirs favoris était d’avoir une armée de quarante mille fantassins allemands ctquatre mille chevaux pour faire face à tout l’univers, disait-il.

Adolphe de Nassau. 1292—1208.

Plusieurs princes étaient assez penchés pour Albert d’Autriche, fils de Rodolphe; mais l'archevêque Gérard de Mayence sut si bien manœuvrer, qu’il parvint à faire choisir son cousin, le comte de Nassau. Adolphe était à la \ érité un valeureux chevalier qui avait plusieurs belles qualités; mais pour une pareille dignité il n’avait ni assez de prudence, ni assez de puissance et de considération. Il ne possédait que la moitié du comté de Nassau; son bien était même trop petit pour qu’il put suffire aux frais de son couronnement. Pour se tirer d’embarras; il voulut mettre un impôt sur les juifs de Francfort; mais le maire de la ville s’y opposa, et alors l’archevêque fut obligé d’engager pour lui les biens de son évêché.

Nassau s’efforça de marcher sur les traces de Rodolphe; il chercha .à faire respecter la paix du pays et en même temps à agrandir sa propre maison; mais il ne réussit ni d’un côté ni de l’autre. Seulement les efforts qu’il fit et les moyensqu’il employa pour l’agrandissement de sa maison contribuèrent beaucoup à lui aliéner les esprits.

En effet, dans son extrême besoin d’argent, il promit à Édouard, roi d’Angleterre, des secours contre Philippe le Rel, roi de France, moyennant une assez grosse somme. Les secours ne purent être fournis, parce que la querelle fut alors suspendue entre les deux rois; mais Adolphe n’en employa pas moins l’argent à acheter des terres. — Il régnait alors en Thuringe un mauvais margrave, Albert le Dégénéré, qui s’était séparé de sa femme, la vertueuse Marguerite, fille de l’empereur Frédéric II, pour épouser Cunégonde d’Isenbourg. ( C’est dans l’excès de sa douleur, au moment de la séparation, que la malheureuse mère, obligée d’abandonner ses enfants, mordit à la joue l’un d’eux, Frédéric, qui par cette raison est connu dans l’histoire sous le nom de Frédéric le Mordu.) Or ce père dénaturé vendit les possessions héréditaires de ses enfants du premier lit à l’empereur Adolphe, pour en

donner l’argent à Albert, fils de Cunégonde. Mais plus lard, Frédéric et Dietzmann, les deux enfants de Marguerite, devenus grands, combattirent comme de braves chevaliers pour leur héritage, parce que le pays leur était resté fidèle; de sorte que l’Empereur se vit forcé de soutenir contre eux une guerre injuste, lui dont le premier devoir était de protéger le droit et la justice. Ils reprirent une partie de leurs États.

Une conduite si indigne de l’empereur Adolphe avait excité en Allemagne la haine de tout le monde; de plus, l’inconstant archevêque de Mayence, Gérard, fut aussi mécontent luimême, parce qu’il se vit trompé dans l’espérance qu’il avait eue de le conduire à sa fantaisie. Une nouvelle diète fut donc assemblée, d’après son impulsion , et Adolphe fut déposé : comme ayant désolé l’Église, reçu la solde d’un prince plus petit que lui ( le roi d’Angleterre ) , comme ayant démembré l’Empire au lieu de l’agrandir, et enfin comme n’ayant pas maintenu la paix du pays. Albert d’Autriche fut choisi pour le remplacer. Ce fut le premier exemple de la déposition d’un empereur par les seuls princes électeurs, sans aucune impulsion du pape.

Les deux adversaires marchèrent l’un contre l’autre et se livrèrent une bataille décisive en 1298; Adolphe fut battu et même tué dans le combat de la propre main d’Albert, disent quelques historiens.

Albert d’Autriche. 1298-1308.

Cet Albert n’avait ni la douceur ni l’affabilité de son père; c’était un maître sévère, dur et même défiguré par la perte d’un œil. A la vérité, sa sévérité fut juste contre l’archevêque de Mayence; car ce prélat l’avait menacé, parce qu’il ne voulut pas se soumettre à toutes ses volontés, en lui disant : qu’il avait bien d’autres empereurs dans sa poche. Il en avait , en effet, choisi un autre. Albert le mit donc promptement à la raison et le réduisit à demander grâce. Mais dans bien d’autres circonstances,

Page 1