LIGUE DES SUISSES
ses actions ne furent pas toujours dirigées par lu justice. Elles eurent du moins pour résultat de lui apporter beaucoup de terres, et il jetait encore les yeux sur la Thuringe, la Bohème et la Hollande, quand la mort vint détruire tous ses projets. Dans l’année 1308, il passait dans ses pays héréditaires sur les frontières de la Suisse, pour rétablir la paix parmi les Suisses, qui s’étaient révoltés , et en même temps pour lever de grandes forces, afin de faire la guerre à la Bohème; il avait avec lui son jeune cousin, Jean de Souahe, fils de son frère Rodolphe, dont il retenait la portion dans l’héritage de Habsbourg, quoi qu’il ne fût que son tuteur. En vain le jeune homme réitérait-il ses prières pour obtenir son héritage, le roi toujours le refusait ; alors enfin, il prit avec quatre autres chevaliers, qui nourrissaient une haine secrète contre Albert, la résolution de l’assassiner.
Le 1er mai 1308, dans la dixième année de son règne, il descendait de Stein à Bade, dans l’Argovie, pour revenir à Reinfeld au camp où était la cour. Ils arrivèrent par des vallées profondes au passage de la Reuss, près de Windisch; là, les conjurés se pressèrent d’entrer avec l’Empereur dans le même canot, afin de le séparer de son escorte, et passèrent avec lui la rivière. A quelques pas plus loin, lorsqu’ils chevauchaient à travers les champs ensemencés au-dessous des collines de'Habsbourg, tout d’un coup le duc Jean de Souabe courut sur lui et lui enfonça sa lance dans le corps, en criant : Voilà le prix de l’injustice. En même temps, Rodolphe de Balm le perça de son épée, et Walter d’Eschenbach lui fendit la tète. Le roi tomba sans force par terre, baigné dans son sang. Une pauvre femme témoin du fait se hâta d’y accourir, et Albert mourut dans ses bras. Les conjurés se séparèrent ensuite, et poursuivis par leur mauvaise conscience depuis ce temps, ils ne se sont pas revus. Un d’eux, Rodolphe de Wart (î) , fut pris et roué sur le lieu même de l’assassinat ; tous
(1) Il y a sur ce sujet une chronique fort intéressante. Sa femme, Adélaïde de Sargans, qui fut prise avec lui dans le château , nourrissait un enfant qui fut jeté dans le cachot avec elle. L’enfant mourut de besoin , parce
les autres, comme le duc lui-mème, sont morts ignorés et dans la misère.
Ligue des Suisses.
L’année du meurtre du roi Albert fut aussi celle de l’établissement de la confédération suisse. Or l’histoire de ce peuple fort actif et avide delà liberté, habitant au pied des chaînes de montagnes situées entre l’Allemagne, la France et l’Italie, et distribué en une quantité de villes et de villages, entre naturellement aussi dans la nôtre, car son origine est tout à fait allemande, et l’on ne parle français que sur les frontières de France. Ses principales villes du côté de la Souabe : Berne , Zurich , Fribourg, Soleure, et d’autres, étaient depuis très-longtemps villes impériales de même que les villes mêmes des forêts , Schwitz , Uri et Unterwald étaient devenues villes immédiates de l’Empire. La forme de leur gouvernement était très-ancienne et semblait sortir des mains de la nature. Comme chez les anciens Allemands , l’assemblée générale des hommes libres, présidée par leur landamman , avait toute la puissance; et la force de leur gouvernement résidait dans la réunion des suflrages. Mais l’empereur d’Allemagne , parce qu’ils appartenaient à l’Empire, avait chez eux un intendant ou un vogt , qui exerçait sur eux les droits de l’Empire; c’était le droit de douane, de battre monnaie, le ban et autres qui n’étaient point accablants.
Le roi Albert, qui songeait à agrandir la puissance de sa maison, leur fit faire la proposition de renoncer à leur droit de pays impérial et de se mettre sous la protection de sa puissante maison, qui possédait déjà dans les environs tant de propriétés héréditaires; ce qui voulait dire qu’ils devaient devenir Habsbourgiens ou Autrichiens, au lieu d’Allemands.
que le lail de la mère se tarit. Adélaïde ayant réussi à sorlir de prison le jour de l’exécution de son mari, fut témoin de ses tortures et revint mourir de douleur à la porte de l’église. N. T.
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Ceux-ci, qui se déliaient du roi, s’y refusèrent; I alors Albert les abandonna, et vit même avec plaisir que les intendants opprimaient ce peuple et commettaient des injustices à son égard.
II méprisait ce petit peuple montagnard et peu connu. Il y avait deux intendants impériaux : Hermann Gessler de Bruneck, gentilhomme plein d’orgueil, qui avait auprès d’Àltorf, dans Uri, un château ou une maison de force pour contraindre le peuple à l’obéissance, et Beringer de Landenberg , qui demeurait dans le château de Sarnen, dans l’Unterwald. De plus, il y avait un grand nombre de sous-un tendants.
Mais trois nobles Suisses, qui regardaient comme un malheur pour leur patrie la perte de sa vieille liberté, se liguèrent ensemble pour renverser cette puissance des intendants ; c’étaient Werner Stauffacher de Schwitz, Walther Furst d’Attinghausen , dans le pays d’Uri, et Arnold an cler Halden de Melchthal, dans l’Untervvald. Ils savaient tout l’appui qu’ils trouveraient dans ce peuple hardi et que rien n’effrayait, quand il s’agissait de soutenir ses droits. Arnold de Melchthal avait encore une raison particulière de colère. L’intendant du pays, Landenberg, lui ayant pris une paire de beaux bœufs sans aucune raison , quand son père alla s’en plaindre avec son fils, le serviteur de l’intendant leur répondit avec insolence : « Si les paysans veulent avoir du pain , il faut qu’ils tirent eux-mêmes la charrue. » Arnold en colère brisa la main de ce valet d’un coup de bâton; mais connaissant la cruauté de l’intendant, il s’enfuit et se cacha, et ce cruel tyran ne pouvant le trouver, avait fait crever les yeux à son père. De pareilles cruautés n’étaient pas rares dans ce temps.
Ces trois hommes sc réunissant pendant le silence delà nuit dans le llutli ( petite prairie retirée et située entre de hauts rochers sur le bord du lac de Lucerne ) , correspondaient ensemble, et en même temps ils entraînaient avec eux leurs amis; si bien que, dans la nuit du mercredi avant la Saint-Martin , chacun amena avec lui dix hommes du pays bien décidés. Quand ces trente-trois hommes se trouvèrent ainsi réunis, tous pleins du sentiment de leur ancienne liberté et liés par une amitié d’autant plus étroite, que le danger était plus grand,
les trois chefs levèrent leurs mains au ciel et jurèrent au nom de Dieu de défendre ensemble avec courage la liberté. Les trente levant aussi les mains à leur exemple, firent le même serment avec enthousiasme. L’exécution du projet fut arrêtée pour le premier jour de l’an. Pour lors chacun revint dans sa cabane, garda le silence et rentra ses troupeaux pour l’hiver. Il arriva de plus, sur ces entrefaites , que l’intendant de l’empire, Hermann Gessler, fut tué par Guillaume Tell, citoyen d’Uri, né à Burglen , et beau-fils de Walter Furst. Qui ne sait que cet homme indépendant et fier refusa de s’humilier devant le bonnet de Gessler suspendu à un arbre; qu’ensuite, sur un ordre inhumain autant qu’injuste, il lui fallut pour punition abattre avec une flèche une pomme sur la tète de son fils , et se voir encore entraîné dans une affreuse prison. Mais qui ne sait aussi que pendant la route, sur le lac de Lucerne, il sauta de la nacelle au moment d’un violent orage, et que plus tard il tua le tyran dans un chemin creux près de Krussnach ; tous ces détails sont dans la bouche du peuple, dans ses chansons et dans ses tableaux, exprimés avec la plus grande simplicité. — Quoique cette action ait eu lieu avant que l’heure fut sonnée pour la délivrance du pays et sans aucune prise de part du peuple opprimé, cependant elle affermit le courage des conjurés et de tous les autres citoyens.
Le matin du premier jour de l’année 1508, quand l’intendant de Sarnen, Landenberg, descendit de son château pour aller à la messe, il fut accompagné de vingt hommes de l’Untervvalden, portant des veaux , des chèvres, des agneaux, des poules et des lièvres, comme présents du premier de l’an, d’après la coutume de ces montagnes. L’intendant, satisfait de ces cadeaux, fit entrer ces hommes dans le château; mais, quand ces vingt braves furent entrés , un d’eux sonna avec sa corne ; à ce signal chacun d’eux tira de sa poitrine un fer de lance qu’il emmancha au bout de son bâton pointu, et en même temps trente autres de leurs compagnons accoururent à travers le bois d'Erlen, et gravissant la montagne, arrivèrent au château dont la garnison fut faite prisonnière. Landenberg qui, entendant ce tumulte, s’était
FRÉDKRIC D'AUTRICHE.
enfui à travers la prairie de Sarnen vers Alpnach, fut rattrapé. Mais, comme les conjurés avaient promis de ne pas répandre de sang, on se contenta de lui faire jurer de quitter la Suisse pour toujours et de ne jamais y rentrer; puis on le laissa aller et il se retira auprès du roi.
La même ruse que celle employée à Sarnen mit également entre les mains des conjurés tous les autres châteaux de la Suisse, qui furent aussitôt détruits , et tous les intendants furent renvoyés au delà des frontières avec tous leurs gens; de sorte que de tous côtés arrivèrent à la fois sur le lac de Lucerne , les messagers apportant la nouvelle de leurs succès. Ainsi, dans ce beau jour, dans lequel l’infortuné aveugle de Melchthal put encore se féliciter d’avoir conservé la vie , malgré l’excitation du premier moment dans un peuple qui recouvre sa liberté, il n’y eut pas une goutte de sang répandu , pas un noble ne souffrit d’injustice. Le dimanche suivant , 7 janvier, les Suisses se réunirent et jurèrent de nouveau l’ancienne et éternelle alliance. Un danger très-prochain les menaçait de la part du roi Albert , qui était résolu de tirer punition de leur révolte , quand quelques mois plus lard , le bras du duc Jean de Souabe et de ses complices vint les en délivrer. Cependant ils devaient avoir à soutenir bientôt après de grands combats pour cette liberté nouvellement conquise.
Henri VII de la maison de Luxembourg. 1508-1313.
Après la mort d’Albert, lesprinces allemands, fidèles à leurs principes de ne pas choisir plusieurs empereurs de suite dans la même maison , et prisant au-dessus de tout les vertus chevaleresques, choisirent le comte Henri de Luxembourg, qui était connu pour un vaillant et vigoureux héros et chevalier. Il régna trop peu de temps sur l’Allemagne , pour faire beaucoup pour son bien ; cependant l’éclat de sa conduite prouva assez clairement que son courage et la noblesse de ses sentiments étaient
dignes de l’ancienne couronne impériale. Il entreprit une campagne en Italie, où aucun empereur n’était entré depuis Conrad IV, et là encore il fit briller son noble esprit de chevalier en réconciliant les Guelfes et les Gibelins. Mais bientôt l’esprit départi se réveilla et Henri lui-même en périt probablement la victime. Après avoir été couronné à Rome au milieu de la lutte des partis, il mourut tout d’un coup dans une expédition contre Robert, roi de Naples, à Bonconvento, près de Sienne, le 24 août 1313, empoisonné, dit-on.
11 acquit la Bohême à sa maison et jeta ainsi les fondements de sa grandeur. 11 y avait alors en Bohème, comme seul rejeton de l’ancienne famille royale, Élisabeth, petite-fille d’Ottocar. En haine de la maison de Habsbourg, qui avait, après celle jeune princesse, les premiers droits à la Bohème, les états en donnèrent l’héritière pour femme au fils de l’Empereur; la maison de Luxembourg acquit avec elle la couronne royale de Bohème, et même la couronne impériale lui revint encore plus tard.
Louis de Bavière. 1514—1347. — Frédéric d’Autriche.
Il y eut une grande division dans les nouvelles élections : l’un des partis , avec l’archevêque de Mayence à sa tète, choisit Louis de Bavière; l’autre, avec l’archevêque de Cologne, choisit le duc Frédéric d’Autriche, surnommé le Beau , à cause de la noblesse de ses traits. Alors s’éleva un nouvelle guerre en Allemagne qui se partagea en deux camps acharnés l’un contre l’autre. La plus grande partie des villes, particulièrement la Souabe, étaient pour Louis et aussi les Suisses, comme on le suppose facilement ; la noblesse au contraire était presque toute autrichienne. Frédéric trouvait encore un puissant secours dans son frère Léopold , qui était un très-brave chevalier et bon général. Ce prince avait résolu de venger la maison d’Autriche sur les pâtres de Suisse, et il entra dans leur pays aaeo une vaillante troupe
de chevaliers. Il disait qu’il voulait fouler aux pieds ces paysans, et il portait avec lui des cordes pour attacher leurs chefs; car il n’imaginait pas quels prodiges un peuple opprimé peut faire pour sa liberté, tout en ignorant même les premières règles de la lactique militaire.
Bataille de Morgarten. 131 5.
Le duc partagea son armée en deux corps à l’endroit où commencent les montagnes. La grosse cavalerie toute bardée de fer, qui en était l’orgueil et l’élite, marchait en avant : elle était très- nombreuse, car l’héroïsme du duc avait entraîné avec lui toute la noblesse de Habsbourg, Lensbourg et Kibourg; et au milieu d’eux tous, le gouverneur des Suisses, Landenberg, et la famille de Gessler avide de vengeance.
Mais rien ne put ébranler la résolution des gens de Schwitz. Sur la nouvelle de l’arrivée des ennemis, ils courent aux armes. Au commencement de la nuit, 400 hommes d’Uri se rendent à Brunnen, sur le territoirede Schwitz, et plus tard 300 arrivent d’Unterwald ; alors ils traversent la prairie et arrivent au village de Schwitz. Là, il y avait un vieillard, Rodolphe Redingde Biberegk, si faible à la vérité, qu’il ne pouvait pas se tenir sur ses pieds, mais si sage et si expérimenté dans la guerre, que le peuple écoutait tous ses avis et les suivait scrupuleusement. « Avant tout, leur dit-il, puisque vous êtes en si petit nombre, il faut faire eu sorte que le duc ne puisse tirer avantage de sa supériorité. » Puis, il leur montra comment ils devaient se poster dans la hauteur de Morgarten et de la montagne de Sattel, pour épouvanter l’armée du duc dans les passages étroits, la prendre en flanc, la séparer et la diviser.
Les montagnards fédérés, après s’être jetés à genoux , suivant l’usage de leurs aïeux, pour demander l’assistance de Dieu, partirent au nombre de 1,500 et allèrent se placer dans les montagnes de Sattel. Là, ils reçurent un grand secours et bien inattendu de la part de 50
hommes qui avaient été chassés du pays de Schwitz, à cause des dissensions qu’ils y excitaient; ces hommes connaissant le danger de la patrie, oublièrent leur querelle, arrivèrent à son aide, et se campèrent dans le Morgarten , bien résolus de sacrifier leur vie pour elle.
Le 15 novembre 1325, dès le point du jour, les premiers rayons du soleil étaient reflétés sur les casques et les harnais de la cavalerie qui arrivait ; aussi loin que la vue s’étendait, on apercevait des lances et des épées; déjà l’avant-garde était dans le passage, et tout l’espace entre les montagnes et l’eau était couvert de cavaliers qui marchaient très-serrés; dans ce moment nos cinquante braves font rouler des rochers des hauteurs de Morgarten, et lancent des pierres de toute la force de leurs bras sur les rangs de la cavalerie, en poussant de grands cris. Quand les 1,300 Suisses qui étaient sur le mont Sattel virent le désordre qui était dans cette cavalerie, ils descendirent en bon ordre; puis, courant tout d’un coup sur l’ennemi , ils se jettent sur son flanc, brisent avec leur massue tous leurs équipages, et avec leurs longues hallebardes, ils leur font de larges blessures. Quantité de comtes, de chevaliers et de nobles de l’armée de Léopold y trouvèrent la mort ; deux Gessler furent tués, et Landenberg ne fut pas épargné cette fois. Beaucoup de chevaux, dans cette bataille tout à fait contraire aux règles ordinaires, sur un terrain gelé et glissant, tombèrent dans le lac; le plus grand nombre revinrent en arrière et foulèrent aux pieds leur propre infanterie. Le duc Léopold lui-même ne put échapper qu’avec peine, conduit à travers des sentiers détournés par un homme du pays, et il arriva, dans la plus profonde tristesse , à Wintertur. Toute l’armée autrichienne prit la fuite dans le plus grand désordre; et ainsi, dans l’espace d’une heure et demie, la sagesse des Suisses, réunie à leur grand courage , favorisée aussi par l’imprudence de leurs ennemis, leur valut une victoire complète. La patrie reconnaissante pour les cinquante exilés, les reprit dans son sein, et l’empereur Louis confirma par plusieurs lettres la liberté des Suisses.
Depuis ce temps la confédération s'affermit