CHARLES IV
riale dépendaient de Dieu immédiatement , et que dès qu’un prince avait été élu empereur ou roi conformément à l’antique et légitime usage, il devait être tenu aussitôt, en vertu de ce choix, pour seul vrai et légitime roi ou empereur romain, sans qu’il fût besoin d’aucune investiture du pape. » Ce décret fut en même temps signifié au pape par un écrit particulier.
Si Louis avait eu alors assez de fermeté pour tirer un bon parti de cette déclaratiou de la diète, baser sur elle sa puissance; si surtout il avait su se retrancher comme anciennement les empereurs sur la fidélité et la constance de tous ses sujets, alors il aurait pu gouverner heureusement ses peuples, malgré tous les projets hostiles des étrangers. Mais, comme il manquait de cette force d’àme qui sait se faire une vie égale et calme, les princes se déclarèrent de plus en plus contre lui; au point qu’une nouvelle diète des électeurs, tenue à Rens en 1544, le censura une deuxième fois pour son administration. Cette mauvaise disposition, dans beaucoup de ces princes, venait de la jalousie avec laquelle ils voyaient le bonheur de Louis pour l’agrandissement de sa maison. Il avait en effet acquis par sa femme, fille du comte Hennegau , Hollande, Séelande et Frise, des droits à tous ces États, parce qu’il n’v avait plus d’héritier mâle ; et plus tard , quand la ligne masculine de Anhalt - Brandebourg s’éteignit, l’Empereur donna pour apanage à son fils Louis la Marche du Brandebourg , en 1325 ; enfin quelque temps après , il maria ce même fils à Marguerite de Maultasch, héritière du Tyrol, ainsi appelée d’un de ses châteaux en Tyrol. Par cette dernière acquisition , il se rendit la maison d’Autriche encore plus ennemie, de même qu’il s’était aliéné la maison de Bohême-Luxembourg parla deuxième, et le roi de France par la première.
Les adversaires de Louis, particulièrement le pape Clément VI, poussèrent l’animosité jusqu’à faire élire, en 1346, par une assemblée composée d’une partie des princes , pour empereur d’Allemague , le fils du roi Jean de Bohème, Charles, margrave de Moravie, prince qui avait été élevé à Paris à la cour de France; car son père avait une grande prédilection
pour la France. Du reste il n’en rapporta point le bonheur pour l’Allemagne. Quand, après avoir été proclamé à Rens, il monta sur le trône impérial pour se montrer au peuple pour la première fois, et que retentit le cri de Vivat rex, alors la bannière de l’Empire , qui avait été plantée sur le bord du Rhin , tomba dans l’eau et fut perdue malgré tous les efforts qu’on fit pour la retrouver ; cet événement fut regardé comme un mauvais présage. Il ne jouit d’aucune considération tant que Louis vécut; mais ce prince mourut dès l’année suivante, frappé à la chasse d’un coup dirigé sur un ours. Le champ où Louis tomba de cheval , dans le voisinage du château de Furstenfeld, auprès de Munich , s’appelle encore aujourd’hui la Prairie de l’Empereur, en mémoire de cet événement. Louis est le dernier empereur qui ait été excommunié par les papes.
Charles IV. 1347—1578.
Il y avait alors en Allemagne trois maisons très-puissantes qui auraient facilement opprimé les autres, si elles avaient été d’accord. C’était la maison de Luxembourg qui, outre la Bohême et la Moravie, possédait encore une partie de la Silésie et de la Lusace ; la maison de Bavière, qui avait acquis le Brandebourg, la Hollande et le Tyrol; et celle d’Autriche qui possédait encore une partie de la Souabe , outre ses États héréditaires. La maison de Bavière ne pouvait oublier que Charles IV avait été ennemi de Louis ; elle chercha donc avec l’archevêque de Mayence et d’autres princes à lui opposer des rivaux, et trouva enfin, après avoir été refusée par Edouard, roi d’Angleterre, et par Frédéric, margrave de Misnie , à qui offrir la couronne; ce fut au comte Gunther de Schwarzbourg, homme plein de valeur, de force et d’équité, qui la reçut, comme il le déclara lui-même pour le bien de l’Empire, et aurait certainement été un puissant adversaire pour Charles, s’il n'était tombé malade tout d’un coup et n’eût succombé, empoisonné peut-être
comme il le croyait lui-même. Alors Charles gouverqa seul et gouverna longtemps. On espérait beaucoup <le lui, parce qu’il était rusé et adroit dans ses entreprises, et qu’il connaissait plusieurs langues. Cependant quelques soins qu’il ait pris pour les pays héréditaires et quelque utiles qu’aient été les dispositions par lesquelles il favorisa leur prospérité, il n’en lut pas moins pour l’Empire qu’un mauvais père, qui ne sentait rien pour lui au fond de ses entrailles. Les derniers petits restes des biens impériaux qui donnaient à l’Empire encore quelque considération, furent vendus par lui, comme par un mauvais père de famille qui vend des biens fonds pour des biens mobiliers, afin d’avoir une jouissance plus prompte.
Sous son règne arrivèrent en outre de grands lléaux qui ne peuvent pas lui être imputés. Dès le commencement, en elfet, survint un moment clfroyable pour l’Allemagne et pour beaucoup d’autres pays d’Europe. Déjà dix ans plus tôt, dans l’été de 1338, des nuées de sauterelles, en si grand nombre qu’elles obscurcissaient le soleil , avaient été jetées de l’Orient sur une partie de l’Europe, et si terribles que la Hongrie, la Pologne, la Silésie, l’Autriche et d’autres contrées encore avaient été complètement dévastées. Une grande famine désola ensuite les habitants de ces contrées; mais l’année 1348 fut affligée d’une suite de fléaux encore plus grands. Le 13 janvier de cette année, le soleil s’obscurcit , et le 25 un grand tremblement de terre se fit sentir par toute l’Europe. Des villes et des villages furent renversés çà et la et ensevelirent leurs malheureux habitants sous leurs ruines. De pareils tremblements de terre se firent sentir à plusieurs reprises dans cette même année; et la suivante, une grande peste apportée par des vaisseaux du Levant en Italie, après avoir désolé ces contrées, porta ses affreux ravages en France et en Allemagne. L’histoire ne connaît point de désolation plus grande que celle de cette époque. De noirs bubons se répandaient tout d’un coup sur tout le corps, et dans quelques jours, souvent dans quelques heures, la mort s’ensuivait. Dans les grandes villes on comptait les morts par centaines de mille, car dans quelques-unes il restait à peine la dixième partie des habitants;
des milliers de familles furent complètement anéanties; des rues entières étaient dépeuplées, et l’on n’y trouvait pas un seul être vivant, pas même un animal domestique; et des voyageurs «pii allaient d’Italie en Bohème ont trouvé des villes entières et des villages sans un seul habitant vivant. Ces maux réveillèrent dans beaucoup de monde des sentiments de repentance pour les crimes qu’ils avaient commis; car c’était un temps de désordre qui venait de s’écouler. Dans cette consternation on eut recours à des exercices de pénitence de toute espèce, et on vit reparaître des ordres pieux qui n’existaient plus , particulièrement ceux des flagellants; ils allaient par centaines, et bientôt par milliers, de ville en ville, et là, se rangeant en rond , le dos nu et en chantant, ils se frappaient et se faisaient frapper à grands coups de discipline avec de gros nœuds et des pointes. Souvent même le chef de la troupe était obligé d’arrêter leur fureur dans la flagellation par les ordres les plus formels. On vit même des enfants emportés par le désir de la flagellation, parcourir aussi le pays. Mais comme ce zèle dégénéra bientôt en fanatisme et en espèce de folie, et que d’ailleurs les plus grands désordres de toute espèce y prenaient naissance , le pape fut obligé de faire une défense et même de prononcer des excommunications pour les empêcher ; et ce ne fut qu’avec peine qu’on put réussir à les faire disparaître.
En même temps, comme si cette époque devait offrir aux regards le spectacle de tous les désordres à la fois , se renouvela l’ancienne persécution des juifs. Le bruit s’était répandu parmi le peuple que les juifs étaient les auteurs de cette épidémie ; parce qu’ils avaient empoisonné les fontaines et les ruisseaux pour détruire toute la chrétienté. La haine des chrétiens inventa contre eux toute espèce de cruautés ; bientôt même les gouvernants ne purent contenir la fureur du peuple; et en Suisse et dans les villes du Rhin on les tourmenta par de si grands supplices que des juifs, poursuivis par des assassins, aimèrent mieux se brûler avec tous les leurs que de tomber entre leurs mains. Dans les contrées où ils furent le moins maltraités, on les dépouilla de leurs biens et