HATAI IXE DH SEMPACH
peuple, et plus tard le duc avait mis, contre les traités , des douanes sur la frontière de la Suisse qui gênaient le commerce. Léopold jura de punir les habitants de Schwitz, les auteurs de ces prises d’armes contre les lois et de cette alliance offensive. La haine des nobles contre les serfs libérés et contre les bourgeois s’enflamma tout d’un coup dans tant d’endroits, qu’en moins d’une semaine les Suisses se virent attaqués par cent soixante-sept seigneurs, tant ecclésiastiques que laïques. Les lettres de déclaration de guerre furent envoyées à l’assemblée de la confédération en vingt messages, comme pour ébranler son courage par la répétition des coups. Le soir de la Saint-Jean-Baptiste arriva un message wurtembergeois avec quinze déclarations; on n’avait pas encore achevé de lire toutes les lettres, qu’arriva celui de Jean d’Ulric de Pfirt et de huit autres seigneurs; celui-ci avait à peine fini de parler, qu’arrivèrent les lettres des seigneurs de Thurm et de tous les nobles de Schaffouse. Le lendemain huit messagers apportèrent encore quarante-trois déclarations.
Les fédérés n’avaient d’appui que dans leur union et leur courage, cependant ils attendaient le commencement de cette guerre avec une impatience incroyable ; quatre jours avant la fin de l’armistice toute la population était sous les armes. Le terme de l’armistice était à peine arrivé que ces paysans fédérés se hâtèrent de commencer la guerre avec leurs seigneurs, et en moins de quelques semaines déjà plus d’un château fort qui opprimait les frontières de la fédération avait été détruit.
Le duc partit de Bade avec toutes ses forces réunies, du même lieu où soixante-dix ans plus tôt , l’autre Léopold avait aussi rassemblé ses troupes; mais il marcha sur Scmpach par un autre chemin. Là, l’attendaient les fédérés. Sur une colline qui dominait des prairies et des champs de blé qui s’étendaient jusqu’au lac, ils apercevaient la nombreuse et belle cavalerie de l’ennemi , formée de nobles et de seigneurs qui voulaient battre par eux-mêmes les paysans suisses, sans avoir recours à aucune infanterie. Parmi eux tous brillait le duc d’Autriche, Léopold, qui parcourait tous les rangs; jeune prince âgé de trente-cinq ans, bel homme,
d’un grand cœur, plein du feu des héros, déjà illustré par plusieurs victoires, et dans ce jour avide de vengeance contre les Suisses.
Quand le duc vit l’ennemi sur les hauteurs, il crut qu’il était nécessaire de mettre pied à terre et de faire éloigner les chevaux, quoique le lourd équipement des chevaliers ne les rendit guère propres aux mouvements de l’infanterie; peut-être pensait-il qu’il ne leur convenait pas, à de braves chevaliers, de chercher la victoire dans un combat inégal ; car les Suisses n’avaient pas de cavalerie. Il ordonna donc à ses nobles de mettre pied à terre et de marcher ensemble très-serrés, de manière à présenter à l’ennemi un mur d’airain infranchissable et hérissé de longues piques. Quand Jean de Hasenbourg, qui avait vieilli sous le harnais et avait une grande expérience de la guerre, vit cet ordre de bataille et cette position de l’ennemi, il crut devoir avertir cette fière noblesse : Que l’or-
gueil n’est bon à rien , et qu’on ferait mieux d’attendre l’infanterie que devait amener Jean de Bonstelten. » Ses compagnons alors se moquèrent de lui en criant : Que Hasenbourg a un cœur de lièvre (1). Quelques chevaliers ayant fait au duc des représentations pour l’engager à se ménager et à se tenir hors des rangs, il leur répondit d’abord en riant; mais ensuite, comme ils insistaient , il leur dit avec impatience : « Léopold doit-il donc contempler de loin comme ses chevaliers meurent pour lui. 11 faut qu’ici , dans mon pays, avec vous je vainque ou que je meurre pour mon peuple. » Tant que la cavalerie fut à cheval, il sembla trop dangereux aux confédérés de descendre dans la plaine ; mais quand ils virent qu’ils avaient mis pied à terre, ils quittèrent le bois pour aller en rase compagne. Ils étaient sur une ligne étroite, avec des armes très-courtes; c’étaient quatre cents hommes de Lucerne, neuf cents des quatre villes forestières et environ cent de Claris, Zug, Entlibuch et Rotenbourg ; quelques-uns portaient des hallebardes avec lesquelles leurs aïeux avaient combattu au passage de Morgarlen ; quelques
(1) C’est un jeu de mois en allemand, parce que hasen signifie lièvre : (1er Hasenburg liât cin hasenherz.
autres pour bouclier n’avaient qu’une petite planche, qu’ils s’étaient attachés au bras gauche ; ils tombèrent à genoux et prièrent Dieu suivant leur ancienne coutume. Les nobles attachèrent leurs casques , le duc arma des chevaliers. C’était en plein midi, la chaleur était étouffante.
Les Suisses, après la prière du combat, se précipitèrent dans la plaine en poussant de grands cris; mais ils vinrent se heurter contre les boucliers, comme contre un mur hérissé d'innombrables piques de fer. La troupe de Lucerne combattit avec une colère impatiente et cherchait à pénétrer entre les piques pour arriver à ceux qui les portaient. Mais de son coté l’ennemi s’agitait avec un fracas effroyable et donnait plus de largeur à son ordre de bataille, comme pour en faire un arc de cercle cl envelopper ainsi la petite troupe des Suisses. La bataille fut disputée et acharnée; une quantité de Suisses avaient déjà succombé. La bannière de la ville de Lucerne parut longtemps perdue ; parce que maître Pétermann de Gundoldingen, bailli de Lucerne, avait été grièvement blés é. Beaucoup d’autres hommes de cœur avaient également été tués. Dans ce moment d’une terrible incertitude, un homme décida l’affaire, le chevalier Arnold deWinkelried : « Je veux vous faire un chemin, » dit-ii à ses compagnons ; aussitôt il sort de son rang en criant tout haut : « Prenez soin de ma femme et de mes enfants, fidèles et chers compagnons ; n’oubliez pas ma famille. » 11 se jette sur l’ennemi, embrasse plusieurs pointes avec ses bras, les saisit, les enfonce dans sa poitrine , et comme il était grand et vigoureux, il les emporte avec lui dans sa chute: aussitôt ses compagnons de guerre passent par-dessus son corps, les plus braves des Suisses se jettent en foule dans le vide et menacent les flancs de l’ennemi de deux côtés. Celui-ci , au contraire, s’efTorçait de les écraser dans ses rangs et de remplir l’intervalle; mais là, quantité de seigneurs embarrassés dans leurs harnais , furent étoulfés sans être blessés , à cause du tumulte, de la foule et de la chaleur. Le premier qui périt fut le seigneur de Brandis, chevalier si fier et si vigoureux ; lui seul était aussi terrible que vingt. A côté de lui tomba le grand Friess-
hard qui se vantait de pouvoir tout seul faire tète aux fédérés ; alors la fortune changea de côté. Les valets et les gens du train des nobles seigneurs , voyant le désordre , montèrent suites chevaux pour se sauver plus promptement à couvert. Cependant , le drapeau autrichien est renversé. Le chevalier Ulric d’Aarbourg le sauve, le relève bien haut et le défend avec vigueur; mais en vain. Bientôt il tombe blessé ; alors il s’écrie de toute sa force : Relia Oslreich, relia! sauve l’Autriche, sauve! Aussitôt arrive le duc Léopold lui-même qui prit l’étendard de sa main mourante , et de nouveau on le vit flotter au-dessus des bataillons ; mais couvert de sang, et entre les mains du souverain. On s’empresse autour du duc et un grand nombre de chevaliers meurent à côté de lui pour le défendre. « Puisque tant de comtes et seigneurs sont morts pour moi, s’écrie le duc , je veux mourir avec eux. » Il se cache à ses amis, l’âme déchirée par la douleur et le désespoir, et se jette au plus épais de la foule des ennemis pour y trouver la mort. 11 tomba renversé au milieu de la mêlée et se débattait avec fureur pour se relever embarrassé par son lourd équipement, lorsqu’un citoyen inconnu du pays de Schwitz vint à lui : « Je suis le prince d’Autriche, » s’écria Léopold qui ne pouvait se défendre; mais soit que celui-ci ne l’entendit pas, ou ne le crût pas , ou pensât qu’au combat il n’y avait plus de distinction, il le tua. Sir Martin Malterer, celui qui portait la bannière de Fribourg ( en Brisgau ) , aperçut son cadavre ; il fut si étonné qu’il resta stupéfait, et la bannière lui tomba des mains ; puis il se jeta sur le corps de Léopold afin qu’il ne fût pas foulé aux pieds ni par les amis, ni par les ennemis; il y resta, et même y trouva lui-même la mort.
L’armée autrichienne chercha son prince des yeux pendant longtemps ; puis pleine d’eflroi, elle prit la fuite tout entière. Tout le monde criait : « Ici les chevaux! ici les chevaux ! » Mais à peine pouvaient-ils apercevoir encore dans le lointain la poussière des palefreniers qui s’enfuyaient. Ainsi, il ne leur restait plus , sous le poids de leur grosse armure, par une extrême chaleur, épuisés de soif et de fatigues, que de venger leur prince cl de vendre