DES DIFFÉRENTES SOUCHES
Les anciens écrivains nous ont à la vérité donné plus ou moins exactement les noms d’un grand nombre de peuples germains et des pays qu’ils occupaient; quelques-uns d’eux nous ont même désigné certaines souches auxquelles plusieurs branches se rattachaient; mais leurs récits ne nous paraissent point assez concordants, ni assez exacts, quelque désireux que nous soyons d’avoir à ce sujet des opinions arrêtées. Combien en effet il serait intéressant pour nous de pouvoir montrer, dès le berceau de notre histoire, les différentes branches d’où sort chaque peuple, et de le prouver par des différences d’idiome et de mœurs, étudiées surtout chez les habitants de la campagne, comme étant plus rapprochés de la nature; mais c’est un terrain qui n’est rien moins que sur, et l’on ne peut donner que quelques observations générales.
Le partage en cinq races que donne Pline, sans aucun détail, est tout à fait dénué d’importance historique. Il appelle Vinites ou Windiles les peuples qui habitaient les côtes les plus reculées de la mer Baltique jusque vers l’embouchure de la Yistule; Ingavons, ceux à l’ouest de ce fleuve sur la côte, jusqu’à la mer du Nord, de l’autre côté de la presqu’île cimbrique; Istavons, ceux sur les deux rives du Rhin jusqu’au Mein ; Hermions, ceux dans l’intérieur de l’Allemagne vers la source du Wéser, de la Verra, de la Fulde et au sud jusqu’à la forêt hercynienne. Il ne donne point de nom à la cinquième race; mais il nomme comme en faisant partie, les Peuciniens, les Bastarnes, dans le bas Danube jusque chez les Daces.
On trouve dans Tacite trois de ces mêmes noms, et il les fait sortir d’une origine fabuleuse et populaire. « Le fils de Tuisko, appelé Man, raconte-t-il, avait eu trois fils, Ingavon,
Istavon et Hermion, dont la postérité donne les trois principales races des Ingavons, des Istavons et des Hermions. j>
Mais, comme aucune particularité de langage ou de mœurs, aucun fait digne de remarque ne se rattache à ces dénominations, nous ne nous arrêterons pas plus longtemps sur ce mystère que nous ne pouvons dévoiler. Ce que Ton trouve dans les anciens écrivains, nommément dans César et Tacite, sur une race spéciale qui comprenait plusieurs peuples, sur les Suèves, nous paraît d’une bien plus grande importance. Nous pourrons même, par la comparaison des mœurs et des usages des peuples germains qui nous ont été transmis par ces mêmes écrivains, désigner assez positivement une deuxième race, à laquelle les Romains n’ont point donné de nom commun. Parlons d’abord des Suèves, tels que César et Tacite nous les représentent.
Les peuples de race suève occupaient les pays situés sur le Rhin jusqu’à sa source, à partir du confluent du Mein; et de là, se répandant vers les sources du Danube, ils traversaient toute l’Allemagne et s’avançaient jusqu’à la mer Baltique; de sorte qu’ils possédaient toutes les contrées arrosées par le Necker, le Mein, la Saale, etcellessur la rive droite de l'Elbe, par le Havel, la Sprée et l’Oder. Tacite les fait même commencer de l’autre côté de la Vistule et les suit à travers le pays jusqu’en Suisse. Cependant, il est certain que, sur les bords de la Vistule et entre ce fleuve et l’Oder, il y avait une troisième race, celle des Golhs , sur lesquels nous donnerons quelques détails plus bas.
Une grande alliance depuis longtemps unissait les peuples Suèves, dit César, et leurs lois avaient pour but par dessus tout de faire des guerriers, d’entretenir parmi eux le goût des
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armes et de les tenir toujours prêts à toute espèce d’entreprises de guerre. Ainsi, il n’y avait chez eux aucune propriété territoriale; le prince ou les chefs partageaient les terres chaque année entre toutes les familles, comme ils le jugeaient à propos; de façon toutefois que la même famille ne pût posséder le même champ deux années de suite, dans la crainte sans doute qu'ils ne s’attachassent à la terre et à une demeure déterminée, et ne changeassent le goût de la guerre pour celui de l’agriculture. Ils craignaient encore que celui qui aurait acquis une grande portion de terre ne devint puissant, et n’opprimât le pauvre; qu’il ne songeât à bâtir une maison pour y avoir plus ses aises, et qu’avec le désir des richesses ne vinssent les divisions et les querelles. De plus, tous les ans cent hommes de chacun de leurs cent villages partaient pour la guerre, et ceux qui restaient à la maison faisaient valoir les terres pour eux. L’année suivante on changeait; ceux qui avaient été sous les armes restaient à la maison et étaient remplacés par les autres. De sorte que l’agriculture et le métier de la guerre étaient constamment exercés.
Ils tenaient pour une grande gloire de voir toutes leurs frontières ravagées au loin, comme témoignage que les peuples voisins n’avaient pu résister à leur puissance. Peut-être encore croyaient-ils ainsi se garantir mieux contre une invasion imprévue.
Dans ces lois suèves, quelque grossières qu’elles soient, apparaît cependant une grande pensée, qui prouve que nos aïeux, au moment de la naissance de J. -G., ne pouvaient en aucune façon être rangés parmi les peuples sauvages. Car le but que Lycurgue voulait obtenir par ses lois; ce pourquoi il défendait toute propriété à ses concitoyens; cet esprit de communauté qui fait que chaque particulier s’occupe avant tout de la société, qu’il ne vit que par elle et pour elle, sans que jamais aucun esprit de propriété, de jalousie ou de paresse ne puisse le porter à faire bande à part, ou à priser son bien particulier plus que celui de toute la société; c’était aussi le but fondamental eL constitutif de l’alliance suève.
Au nord-ouest de l’Allemagne, entre l’Elbe cl le Rhin cl à leur embouchure, par consé-
quent dans le pays baigné par l’Aller, laLcine, le Wéscr, la Lippe, la Ruhr et l’Ems, jusqu’aux côtes de la mer du Nord, et plus tard sur les rives de la Meuse et de l’Escaut, de l’autre côté du Rhin, les Romains placent plusieurs peuples unis ensemble, auxquels ils ne donnent point de nom commun. Ce n’est que vers le deuxième siècle que le nom de Saxon commence à y apparaître, et plus tard encore qu’il devient dominant, dans le troisième siècle; lorsque le peuple Saxon, sorti du Ilolstein, se répandit sur toute la basse Allemagne , et donna son nom à tous les peuples qu’il soumit ou qui se réunirent à lui.
Cependant, on a aussi employé ce nom de Saxons pour désigner tous ces peuples, qui dès les premiers temps habitèrent la basse Allemagne; probablement parce que le nom semblait très-bien désigner le caractère distinctif des habitants, en le faisant dériver désassort, qui veut dire demeure fixe , de même que le nom de Suève semblait exprimer la vie errante (schweifen veut dire courir cà cl là). Toutefois, ces dérivations sont plutôt appuyées sur la raison que sur l’histoire; car, plus vraisemblablement le nom de Saxons (Saclisen) a été tiré de la courte épée qu’ils portaient, appelée saxon, et celui de Suèves, de sêo, mer, qu’on prononce quelquefois swée , indiquant leurs premières demeures.
Du reste celle opposition que nous venons de voir dans les noms, exprimait celle qui était dans les mœurs; car si les Suèves ne voulaient point avoir de demeures fixes, et s’ils cherchaient par des changements continuels à entretenir dans les individus l’amour des entreprises de guerre , les peuples de la basse Allemagne au contraire s’étaient habitués de bonne heure à avoir des demeures fixes et à faire de l’agriculture leur principale occupation. Ils habitaient dans des fermes isolées ; chaque ferme avait ses champs tout autour d’elle el était enclose par une haie el une muraille de terre. Le père de famille était le maître et le prêtre dans la ferme. Il était libre de faire alliance avec qui lui convenait. L’union de plusieurs pères de famille formait une commune, et celle de plusieurs communes formait un ((/an) district.
La constitution des Suèves était tout à fait
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opposée à celle des Saxons (Sasse) : d’un côté on trouvait l’indépendance des particuliers, de l’autre l’unité et la force du tout , dans lequel les individus sont perdus; ici la vie de famille dans toute sa restriction , là la vie sociale sous le jour d’une grande et belle idée.
Si les règlements saxons ne favorisaient pas autant le développement de toute la puissance de la nation pour repousser l’étranger , ils donnaient du moins à chaque individu un caractère énergique et indépendant, puisqu’il était seul maître dans sa ferme, sans supérieur , et qu’il devait protéger sa femme et ses enfants par sa propre force; tandis que l’homme qui vit dans des bourgs, dans des villes où il y a de nombreux habitants , se repose volontiers sur les autres, compte sur eux pour sa défense, s’accoutume ainsi à la protection et s’en fait lin besoin. En outre, celui dont l’habitation est isolée, s’il est fier et rude dans son indépendance, est néanmoins plein d’humanité et trèshospitalier; il tient à son foyer une place toujours prèle pour son voisin, ou son ami, ou
même pour l’étranger ; car il sent en lui-même combien la vue de l’homme ami, combien un épanchement d’idées, la conversation en un mot, fait de bien à l’àme. L’habitant des villes au contraire, qui rencontre des hommes à chaque pas, s’accoutume à passer avec froideur devant un visage humain. Aussi la cabane de l’hôte chez lequel le Saxon vient se présenter, après avoir longtemps couru avec sa lance à la main à travers les neiges et les frimais qui couvrent les bruyères, lui fait autant de plaisir, qu’au navigateur l’ilequi apparaît au milieu de la mer.
Nous parlerons plus bas des différents peuples qui faisaient partie de ces deux races, mais nous avons cru devoir donner ces préliminaires, afin qu’on puisse interpréter les auteurs qui en ont parlé; car, par exemple, César a principalement en vue les peuples Suèves, et Tacite les peuples Sasses. Cependant on pourra juger, d’après les détails dans lesquels nous allons entrer, que le fond du caractère est le même dans les deux races.