MOEURS DES GERMAINS
Les Germains aimaient par-dessus tout la vie des champs; ils y étaient libres, et se gardaient bien de bâtir des villes qu’ils regardaient comme des prisons. Le petit nombre de lieux que les historiens romains prirent pour des villes (l’tolomée les nomma presque tous plus lard) n’étaient que les demeures des chefs; elles étaient bâties sur un plus grand emplacement et avec un peu plus de soin que celles des autres hommes libres, et tous les serviteurs avaient en outre chacun leur habitation autour de celle de leur maître. Un fossé et une muraille les entouraient et les défendaient contre l’ennemi.
Les peuples sasses ne pouvaient souffrir leurs demeures réunies avec d’autres dans un village; tant ils aimaient une liberté sans bornes. Le Saxon plaçait, comme nous l’avons déjà dit, sa maison au milieu de sa propriété qui était enfermée d’une clôture. Aucun art n’entrait
dans la construction de sa maison; des poutres taillées avec la hache, rangées cl liées ensemble par des branches de saule en travers et lutées avec de l’argile et de la paille, faisaient les murailles; un toit de chaume par-dessus couvrait, comme encore aujourd’hui en Westphalie, le bétail et la famille; seulement ils décoraient les parois avec des couleurs éclatantes. « Un bois, un ruisseau leur paraissaient-ils attrayants, dit Tacite, ils y fixaient leur demeure. De sorte que souvent l’utilité et la commodité étaient sacrifiées à l’amour d’une nature libre et belle : c’est même ce qui les attachait tant à leur patrie; car elle leur offrait une grande quantité de montagnes et de vallées, de bois et de prairies coupées par des ruisseaux sous mille aspects. »
Ce profond amour de la nature, qui dès les premiers temps vivait chez nos aïeux, est dans
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l’essence de notre caractère; et tant que nous le conserverons, il nous protégera contre l'énervement dans lequel sont tombés les peuples de l’antiquité par un excès de civilisation et de volupté, et surtout par le besoin de se réunir dans les villes.
L’occupation la plus chère aux Germains, après la guerre, c’était la chasse. Elle était même pour eux une espèce de guerre; car les forêts cachaient, outre les bêtes fauves qu’on chasse ordinairement, des ours, des loups, des bœufs sauvages, une espèce de bison, des élans, des sangliers et une grande quantité d’oiseaux de proie. Aussi le jeune Germain étaitil exercé à manier les armes dès sa jeunesse; et le jour qu’il devait sortir avec son père la première fois pour chasser les bêtes dans la forêt, était le plus beau jour de sa vie. «Ils laissaient, dit Tacite, aux femmes et aux esclaves les soins de l’agriculture, des troupeaux et du ménage; car le Germain allait bien plus volontiers provoquer l’ennemi et s’exposer aux blessures, qu’il ne labourait la terre pour attendre la moisson : même, il tenait pour lâche de gagner à la sueur de son front ce qu’il pouvait acquérir avec son sang. »
Cette peinture de nos aïeux, comme il arrive souvent dans les historiens romains, généralise ce qui n’est que particulier. Celui qui n’avait que quelques champs à faire valoir devait nécessairement , comme nos fermiers, mettre la main à l’œuvre et labourer ses terres; tandis que le riche propriétaire pouvait passer son temps à la chasse ou dans des fêles avec ses amis. Quant à ce caractère martial, qui les portait à acquérir plutôt au prix de leur sang qu’à la sueur de leur front, il faut l’attribuer à ces guerriers qui se mettaient à la suite d’un chef audacieux et conquérant, d’un Arioviste, par exemple, ou à des peuples de la frontière, en guerre avec les Romains, comme les Marcomans; car quand un peuple a fait une fois de l’agriculture et de l’entretien des troupeaux sa principale occupation , au point qu’elle lui devienne même nécessaire, alors cette profession ne peut être un état méprisé et abandonné aux femmes et aux esclaves.
Cependant , il n’en reste pas moins indubitable, que chez les anciens Germains dominait un
caractère belliqueux et un violent entrainement pour les entreprises audacieuses, et surtout que la loi du plus fort régnait avec ses intolérables abus. Mais au milieu de tous ces défauts brillait encore l’image des plus grandes vertus. Chez aucun peuple, l’histoire ne montre commechez les Germains, à côté des plus grands abus de la force brutale, les nobles sentiments, l’esprit d’ordre et de discipline, l’amour généreux de la patrie, la fidélité et la pureté des mœurs. « Chez eux, dit le noble Romain qui sentait tout le prix d’une nature encore neuve, on ne voit point badiner avec le crime; débaucher les autres, ou se laisser débaucher ne sont pas de bon ton ; car les bonnes mœurs y ont plus de puissance que de bonnes lois n’en ont ailleurs. » Cette pureté de mœurs découlait de la sainteté de leurs mariages et de l’intimité de leur vie en famille, deux grands caractères pour reconnaître la moralité d’un peuple. Parvenu à l’âge mûr, le jeune Germain choisissait sa femme parmi les jeunes filles à peu près de son âge. « Très-rarement, dit Tacite, ils prennent une deuxième femme, si ce n’est peut-être un prince quivoudraitaugmenter sa propre considération par une alliance avec une maison puissante. » La femme n’apportait aucune dot à son mari; mais celui-ci témoignait le prix qu’il attachait à cette alliance par des présents plus ou moins riches, suivant sa fortune : usage qui montre le respect dont on entourait les femmes. Le jour du mariage, la nouvelle épouse devait recevoir une paire de bœufs, un cheval de bataille, un bouclier et des armes. Ces présents n’étaient pas sans importance chez un peuple où la femme , particulièrement dans les grandes expéditions, suivait son mari à la guerre.
Elle devait savoir que le courage, la guerre et les armes ne pouvaient plus lui être étrangers, et cette cérémonie du mariage avait pour but de lui rappeler que désormais elle devait partager ses fatigues et ses dangers dans la paix comme dans la guerre; qu’elle devait vivre et mourir dans celte union; que ce qu’elle recevait devait être transmis tout entier à ses enfants, pour être de nouveau conservé parlabellefille aux petits-enfants. Ces présents étaient, comme dit Tacite, la mystérieuse et sainte consécration du mariage. Une pareille alliance.
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fondée sur l'amour et la vertu et sur le partage de toutes les chances bonnes ou mauvaises jusqu’à la mort, ne pouvait souffrir aucune atteinte à sa sainteté; et en effet, au témoignage de Tacite , les fautes contre la fidélité étaient presque inouïes, et le mépris le plus général et le plus profond punissait ce crime du reste si rare.
Les enfants issus de ces mariages étaient un précieux gage d’amour pour les parents. Dès leur naissance, ils étaient regardés comme des êtres libres et jouissant des droits de l’humanité. On ne trouvait chez les Germains aucune trace de la puissance despotique du père sur les enfants, comme elle était chez les Romains. Les mères nourrissaient leurs enfants de leur propre sein et ne les abandonnaient point à des nourrices ou à des servantes. C’est même de là que venait cette grande vénération des Germains pour une femme vertueuse; ils croyaient qu’il y avait en elle quelque chose de sacré, qu’elle était remplie de pressentiments, et souvent aussi ils suivaient ses inspirations dans des circonstances critiques. Vénération du reste admirable chez un peuple essentiellement belliqueux, où régnait, comme nous l’avons dit, le droit du plus fort; il était de ce côté beaucoup au-dessus des Grecs et des Romains.
Les usages des anciens Germains, quant à l’habillement et la nourriture, étaient simples et tout à fait conformes à la nature. Les femmes n’avaient pas d’autre parure que leur longue chevelure blonde, la clarté et la fraîcheur de leur peau colorée, et leurs vêtements de laine qu’elles avaient elles-mêmes filés et tissus et qu’elles tenaient attachés par un cordon rouge en guise de ceinture. Quant au Germain luimême , il ne connaissait d’autre ornement que ses armes; son bouclier et son casque, s’il en avait un , faisaient son plus beau costume. Les Suèves portaient leurs cheveux attachés en toupet sur le sommet de la tète, pour avoir une expression plus martiale; mais les Saxons les séparaient par une raie au milieu, et les laissaient tomber sur leurs épaules jusqu’à une certaine grandeur.
La viande et le lait faisaient particulièrement leur nourriture. Avec de l’orge et de l’avoine, ils composaient une boisson qu’ils aimaient
beaucoup, la bière; ils connaissaient aussi l’hydromel, autre boisson faite avec de l’eau et du miel; car les abeilles sauvages leur donnaient dans les bois de très-bon miel en abondance. Sur les bords du Rhin, ils ne dédaignaient pas non plus le vin fabriqué par les Romains.
Chez aucun peuple, l’hospitalité n’était pratiquée comme chez les Germains. Il eût été trèshonteux de refuser sa maison à un étranger quel qu’il fût. Partout où il entrait, son hôte le recevait à sa table et partageait avec lui ses provisions; étaient-elles épuisées, il se faisait du moins son guide, et tous deux entraient, sans être invités, dans la maison la plus proche et la meilleure, où ils étaient reçus avec cordialité. Quand l’étranger prenait congé, il recevait encore en don ce dont il avaitbesoin ; mais aussi, on lui demandait avec la même liber téce qui faisait plaisir à son hôte. Ce peuple bienveillant aimait les cadeaux , et cependant ne croyait pas qu’on eût alors beaucoup fait pour lui , ni qu’il fût tenu à beaucoup de reconnaissance.
C’était souvent dans les repas, que les Germains délibéraient sur les affaires les plus importantes, sur la réconciliation avec les ennemis, sur les alliances, les amitiés, sur le choix des chefs et mèmesurla paix etlaguerre; parce qu’alors, la joie produite par le repas et par la réunion ouvrait tous les cœurs et arrachait les secrets; mais le lendemain, ils revoyaient l’objet de la délibération de la veille avant de l’approuver. Ainsi, ils discutaient quand ils ne pouvaient cacher leurs pensées, et ils prenaient une résolution quand ils étaient capables d’une délibération calme.
Il y avait une espèce de spectacle pour ces repas; on voyait des jeunes gens danser entre des épées et des lances. Ce n’était pas pour un lucre qu’ils se livraient à ces exercices; le seul salaire qu’ils attendaientétaitl’approbaliondes spectateurs et l’honneur de pouvoir exercer un talent périlleux.
Ils étaient adonnés aux jeux de hasard , raconte Tacite avec une expression d’étonnement; ils s’y livraient de sang-froid comme à une affaire sérieuse, et avec une telle passion, que quand ils avaient tout perdu, ils engageaient sur un seul coup de dés et leur liberté et leur per-
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sonne mémo. Celui qui perdait se soumettait de bon gré à l’esclavage; et fût-il plus jeune et plus vigoureux que son adversaire, il se laissait lier patiemment et vendre comme esclave; tant ils
se tenaient liés par leur parole. « C’est cequ’ils appelaient de la bonne foi, » dit l’historien romain.