ÉLECTION I)F. CHARLES V
son n’avait pas assez de puissance pour opposer une digue aux difficultés du temps , et recommanda le jeune roi d’Espagne; alors les électeurs considérant qu’il était au moins un prince allemand , le petit-fils de l’empereur Maximilien , qui avait emporté au tombeau leur vénération , l’élurent le 28 juin 1 549. Ces représentants toutefois lurent obligés de souscrire avant l’élection un compromis qui portait : « Que l’Empereur ne ferait ni alliance ni guerre avec un étranger, sans l’approbation des princes, et qu’il n’amènerait non plus dans l’intérieur de l’Empire aucun soldat étranger. Que les emplois de l’Empire et de la cour seraient donnés à des Allemands de naissance ; qu’il ne tiendrait aucune diète hors de l’Allemagne; que, dans les affaires de l’Empire, soit par écrit, soit de vive voix, on n’emploierait que le langage allemand ou latin ; que plus tard , aidé des étals , il ferait entièrement disparaître ces ligues commerciales qui avaient jusqu’alors tout conduit par leur argent et disposé de tout à leur gré (î) ; qu’il ne mettrait aucun pays au ban de l’Empire, sans des raisons bien authentiques et sans un jugement en forme; qu’enfin il passerait en Allemagne le plus tôt possible et qu’il y ferait son principal séjour, i
Les envoyés jurèrent tous ces points et bien d’autres, au nom de leur maître, et promirent qu’il paraîtrait prochainement dans l’Empire.
Le jeune roi gouvernait , il est vrai , déjà depuis deux ans ; mais le monde ne le connaissait pas encore. Un grand nombre de personnes n’avaient conçu de lui que peu d’espérance. La mort prématurée de son noble et chevalier père, Philippe le Beau, la folie de Jeanne, sa mère, sa séparation d’avec son frère Ferdinand qui avait été élevé en Espagne, sa propre jeunesse passée parmi des étrangers dans les Pays- Bas, tout cela l’avait forcé de tout concentrer profondément au dedans de lui-même et de prendre de bonne heure cette discrétion qui lui faisait cacher à tout le monde ce qu’il pensait intérieurement. De plus, il n’arriva quelente-
(1) Cette clause est principalement contre la Hanse qui existait encore et montre la triste jalousie des princes pour la liberté et la prospérité des villes.
ment à cette clarté et cette indépendance d’esprit (pii plus tard l’ont rendu si grand ; il semblait alors qu’il se laisserait gouverner par ses conseillers. 11 n’y avait que les gens les plus versés dans la connaissance des hommes qui eussent remarqué des lumières concentrées au fond de son âme. Dans un grand tournoi à Valladolid, le jeune roi, qui depuis son enfance aimait les exercices des chevaliers, parut armé de pied en cap et fit quelques courses avec son premier écuyer. Il rompit trois lances avec lui et chaque fois les airs retentirent des cris de joie du peuple; car le jeune prince, qui n’avait pas encore dix-huit ans et passait pour être faible et facile à influencer, parut dans le plus noble maintien et avec toute la vigueur d’un noble chevalier ; sur son bouclier on ne lisait que ce mot : Nondum ! pas encore. Ceux qui en comprenaient tout le sens attendaient avec impatience le moment où il pourrait paraître agissant par lui-même.
Ce moment arriva. Il était empereur d’Allemagne , et il fallait décider promptement s’il abandonnerait désormais l’Espagne pour aller prendre les rênes de son nouvel empire. Cette grande nouvelle n’apporta aucun changement dans ce jeune prince de vingt ans. « Notre roi, qui maintenant est empereur, dit un témoin oculaire , semble ne considérer comme rien la plus grande fortune qui puisse arriver à un mortel; sa force de caractère et son flegme sont si extraordinaires, que l’on dirait qu’il a la boule du monde à ses pieds, t La résolution qu’il avait à prendre aurait été pour un homme ordinaire une décision très-difficile. L’Espague était en grande fermentation, et même presque en feu ; de puissants partis étaient en présence les uns contre les autres : l’autorité royale, une noblesse puissante et des villes riches et orgueilleuses. En Allemagne, il allait trouver un empire agité, en désordre, et surtout la grande lutte de religion qui déjà avait commencé et sur laquelle tous les yeux étaient fixés. Les Espagnols étaient même mécontents de voir leur roi revêtu de la dignité impériale; ils craignaient de ne former qu’un royaume secondaire sous un puissant dominateur.
La plupart des membres du conseil deCharles lui conseillaient de ne pas abandonner le
royaume qu’il tenait de ses pères, pour une possession incertaine ou du moins dillicile à conserver; mais son génie voyait dans la circonstance le moment d’une détermination audacieuse et indépendante : il se trouvait jeté sur une carrière de gloire, il s’y lança sans crainte et sans hésitation. Ce fut encore dans le même temps , lorsqu’il était en route pour aller prendre possession de la couronne d’Allemagne, qu’arriva la nouvelle qui annonçait l’acquisition faite en son nom d’un deuxième empire dans le nouveau monde qu’on venait de découvrir , l’immense empire du Mexique. Un esprit plus commun aurait été accablé sous le poids de pareils événements; mais pour notre jeune héros de vingt ans, ils ne firent que hâter sa maturité et en former un homme. La moitié du globe avait besoin de sa sollicitude, et depuis ce moment il se montra toujours un souverain qui agit par lui-même et embrasse tout de son œil clairvoyant.
Charles débarqua d’Espagne dans les Pays- Bas et passa de là en Allemagne. Le 22 octobre 1520, il fut couronné à Aix avec une grande magnificence et fixa dès lors la première diète qu’il voulait tenir à Worms, le saint jour des Rois de l’année suivante. Cette diète fut une des plus brillantes qui aient jamais été tenues. On y vit six princes électeurs et une grande quantité de princes ecclésiastiques et laïques. La plus importante affaire qui fut traitée dans cette assemblée fut l’interrogatoire de Martin Luther.
Schisme dans l’Église ; motifs qui l’ont amené.
L’Église , depuis déjà plusieurs siècles, était en proie à toute espèce d’agitations; l’abandon de l’ancienne discipline avait même ébranlé la foi de bien du monde et corrompu la moralité
(1) Tout le monde convient en effet qu’une réforme était nécessaire; mais il fallait une réforme légale faite par l’Église même , et non par de simples particuliers. Il fallait réprimer les abus, empêcher la simonie et le
des peuples; ses institutions semblaient tout à fait déchues. De tous côtés s’élevaient des plaintes, et l’on demandait une réforme générale.
Il n’est personne, à quelque religion qu’il appartienne, s’il connaît l’histoire, qui ne sache qu’en effet ces plaintes étaient fondées, et qu’elles étaient élevées par toutes les nations, par les fidèles partisans de l’ancienne Eglise, par de vénérables évêques, par des savants et des hommes de poids dans l’Église et dans l’État (i).
Au temps du grand schisme, de 1378 à 1414, quand plusieurs papes se disputaient la chaire de saint Pierre, chaque prétendant à son tour excommuniait son rival et ses adhérents ; de sorte que toute la chrétienté se trouvait soumise au ban de l’Église, soit par un pape, soit par un autre, et que les esprits religieux et pacifiques ne savaient pas véritablement où trouver la paix du Christ; dans une pareille époque, et sous l’influence de tant de fureur dans les passions , cette antique vénération , fondée sur la foi et attachée au nom du pape, devait nécessairement s’affaiblir sensiblement ; et les liens invisibles et sacrés qui maintenaient les peuples se relâchaient tous les jours.
Joignez à cela une ignorance universelledans tout l’état ecclésiastique, du moins parmi le plus grand nombre de ses membres, car ce n’était pas quelques individus sages et érudits parmi eux qui pouvaient dissiper les ténèbres de la masse; et comme toujours les ténèbres de l’esprit entraînent après eux des vices qui ne peuvent être extirpés que par la lumière, un grand nombre d’ecclésiastiques étaient couverts de crimes, étaient un objet d’horreur pour les bons et de scandale pour le peuple. Dans l’année 1503, par conséquent avant que Luther ne parût sur la scène, un des premiers théologiens d’Allemagne peignait ainsi la décadence de l’état ecclésiastique avec les traits les plus forts : « L’étude de la théologie est méprisée parmi nous, disait-il, l’Évangile du
trafic des indulgences , exiger plus de science et de vertu dans le clergé; mais non pas attaquer l’autorité de l’Église et renverser des institutions de quinze siècles.
SCHISME HANS c’ ÉGLISE.
Christ, de même que les écrits des SS. Pères, sont négligés ; nous n’entendons jamais dans nos chaires un seul mot sur nos dogmes de foi, sur la piété, la modération et toutes les autres vertus dont les païens eux-mêmes faisaient tant de cas, sur le prodige de bonté de Dieu envers nous et sur les mérites de Jésus; des gens qui n’entendent rien à la philosophie non plus qu’à la théologie, sont élevés aux plus hautes dignités de l’Église, et deviennent les pasteurs de nos âmes! De là, la douloureuse décadence de l’Église chrétienne, le mépris dans lequel est tombé le clergé, et la disette complète où l’on est de bonnes instructions ! La vie désordonnée des ecclésiastiques effraye les honnêtes parents , et les empêche de consacrer leurs enfants à cet état. Ils laissent de côté le travail de l’Écriture sainte, ils corrompent tellement leur goût qu’ils ne sentent plus sa beauté et sa force; ils deviennent paresseux et tièdes dans leurs fonctions, et ils ne sont contents que quand tout est terminé, quand le chant, la prédication sont finis; en un mot, quand l’office n’a pas duré longtemps.
» Avec un débiteur, ils parlent avec plus d’attention , plus de sagesse qu’avec leur Créateur. Dans l’ennui que leur cause leur emploi, au lieu de s’occuper de leurs livres , ils consacrent leur vie au jeu, à la débauche, à la licence, sans aucune considération pour le mépris général qui en retombe sur eux. Comment est-il possible, dans cet état de choses, que les laïques aient du respect pour eux et la religion ? L’Évangile nous dit que le chemin pour arriver au ciel est étroit; mais eux, ils en font une voie large et facile. »
Cent autres témoignages irrécusables prouveraient que les traits de ce tableau ne sont pas trop forts , et quoique les moines aient accusé devant le pape, Jules II, ce savant professeur qui les avait si durement réprimandés , cependant les commissaires de la cour de Rome le renvoyèrent absous , tant la vérité était visiblement de son côté. Le pieux évêque d’Àugsbourg, Christophe de Stadion, élève absolument les mêmes plaintes dans une lettre synodale à son clergé , et lui reproche les vices les plus grossiers, qui ne peuvent manquer de corrompre leur troupeau. De même, Hugon , évê-
que de Constance, ennemi d’ailleurs des doctrines de Luther, se plaint aussi de la même manière, avec beaucoup d’autres principaux membres de l’Église catholique de ce temps-là. Comment en aurait-il été autrement, quand l’investiture des fonctions ecclésiastiques s’achetait au poids de l’or, sans égard à la capacité et à la réputation de l’acquéreur; quand le plus petit nombre d’entre eux seulement , comme le prouvent les plaintes dont nous avons parlé plus haut, avaient quelque connaissance de la parole de Dieu. C’était à un tel point , que les témoignages les plus véridiques assurent que, dans toute la confédération suisse, il n’y avait pas, au commencement du seizième siècle, parmi tous les principaux personnages de l’Église, trois membres qui eussent lu la Bible. Et les habitants du Valais ayant reçu , dans ce même temps, une lettre de Zurich, dans laquelle on faisait une citation de la sainte Écriture , il ne se trouva qu’un seul homme qui connût ce livre, encore n’était-ce que par ouï-dire ! Quelle devait donc être l’ignorance de cette époque, pour que les hommes aient tellement négligé de puiser à la source de toute piété, de toute vertu chrétienne, qu’ils en aient même complètement oublié le nom.
En Italie, et particulièrement à Rome, l’incrédulité et l’ignorance des choses de Dieu étaient montées au plus haut degré. Il est vrai que sous le pontificat de Léon X, de 1513 à 1521 , les arts fleurirent d’une manière remarquable; mais comme c’étaient des plants jetés dans un terrain trop gras, ils étouffèrent les germes de la véritable crainte de Dieu. La jouissance des sens était mise au-dessus de tout; la croyance à un monde invisible ne pouvait donc se maintenir avec un pareil principe, et la piété muette du cœur était l’objet du mépris du monde. On sembla ne plus conserver les usages du culte divin , que comme un frein pour la masse du peuple, et par conséquent ils devinrent bientôt des cérémonies purement extérieures.
Écoutons le témoignage du pieux Adrien VI , qui écrit à son nonce à la diète du Nuremberg, en 1522. « Nous savons, dit-il, que sur le saint-siège que nous occupons a régné une
grande corruption pendant plusieurs années, de grands abus pour toutes les affaires ecclésiastiques et pour tout ce qui émanait de notre chaire ; en un mot , la dépravation dans tout. Ainsi, il n’est pas étonnant que la maladie soit passée de la tète aux membres, du pape aux prêtres; c’est pourquoi, efforçons-nous donc , autant qu’il est en nous, de mettre tous nos soins à réformer d’abord notre siège , d’où peut-être est sorti tout le mal ; afin que, puisque la ruine est partie de là pour descendre aux degrés inférieurs, le salut et la vie y prennent aussi leur source. »
Le sentiment d’une réforme dans l’Église était si positivementrépandudanstousles rangs de la société, que le peuple , dès le milieu du quatorzième siècle , jetait les yeux sur l’empereur Frédéric II, mort depuis plus de cent ans, et l’attendait pour venir réformer l’Église. Nous avons déjà vu combien pressantes avaient été les instances des Allemands , des Anglais et des Français aux conciles de Constance et de Bâle. L’an 1510, la diète d’Augsbourg éleva encore des griefs contre les prétentions ambitieuses des papes; c’était le commencement du schisme qui a divisé l’Église : « car si on ne remédie pas à l’objet de ces plaintes, disait la diète, il pourrait facilement survenir une persécution contre tous les prêtres, ou bien , conformément à l’exemple donné en Bohème , un abandon général de l’Église romaine. »
Ainsi voyons-nous dans ces temps-là le vieil et grand échafaudage de la hiérarchie, indispensable pour l’unité des peuples chrétiens, qui subsistait depuis nombre de siècles, se miner et chanceler ébranlé jusque dans ses fondements ; parce qu’il avait perdu sa considération ; parce que les principaux membres, vivant dans une orgueilleuse sécurité, n’avaient aucun égard pour l’esprit de l’époque.
Quelque évident que soit à tous les yeux ce que nous venons de dire, cependant jetons un regard plus approfondi, afin de suivre jusque dans ses premières racines ce grand changement opéré dans le monde. Un peu de bonne
(1) Il ne faut pas confondre les scolastiques avec les catholiques. L’auteur semble n’en pas faire assez la distinction : la scolastique était alors un reste d’une
volonté et une amélioration successive auraienl pu satisfaire à toutes ces plaintes, qui ne reposaient, en grande partie, que sur des formes extérieures et des objets de pure administration dans l’Eglise ; si seulement il s’était trouvé à la tête de la religion un génie qui pût donner la vie et la clarté aux idées, les entraîner à sa suite et les maîtriser. Mais , tout au contraire , ce n’était plus seulement cette ignorance dont nous avons parlé plus haut, c’était une science tout au rebours du bon sens dans presque tous les théologiens; ils faisaient le plus grand cas d’une espèce de science appelée la scolastique, qui avaitété formée anciennement d’un mélange de principes philosophiques avec les enseignements du christianisme. Les vérités des saintes Écritures les plus simples, claires et intelligibles pour l’enlant le plus ignorant , étaient enveloppées de mots obscurs et savants, et ces mots étaient regardés comme le principal; bientôt même on discuta sur leur sens , et celui-là passait pour le plus savant qui savait parler avec le plus de finesse dans celte discussion. De sorte que la vérité se perdit inondée dans un flux de paroles, et la douce, la pure et bienfaisante lumière de la foi chrétienne s’évanouit étouffée dans ce fatras de science qu’ils appelaient leur théologie. Mais, dès le quinzième siècle , une nouvelle époque commença à poindre pour les sciences, et un soleil plus brillant sembla éclairer les esprits : la scolastique avec ce vain éclat sans goût, avec cette importance qu’elle attachait aux mots, avec tout son vide, ne put soutenir l’éclat de cette lumière; les meilleures tètes du temps l’attaquèrent par la raison et les railleries, et en dévoilèrent toute la nudité; leurs adversaires, les défenseurs de l’ancienne école, ne se contentèrent pas de se retrancher derrière le seul boulevard qu’ils eussent, et de dire que la lumière ne pouvait être que dans leur doctrine; mais ils voulurent même, par un zèle aveugle et menaçant, éclipser ces rayons lumineux qui commençaient à former un nouveau jour (i). Il y avait en Allemagne un savant, le
ancienne école dégénérée ; les scolastiques étaient des catholiques outrés. (Voyez le Dictionnaire de Trévoux.)