PROGRÈS 1)E LA NOUVELLE DOCTRINE
parlé du pape avec loul le respect qu’il lui devait; et il promettait de garder désormais le silence, si de leur côté scs adversaires voulaient en faire autant sur son compte. Mais n’ayant reçu aucune réponse à cet écrit, il crut devoir se tourner vers le pape et rédigea en latin avec un notaire et des témoins un appel d’un mauvais jugement à un meilleur devant le pape. Il le fil afficher publiquement sur la porte de la cathédrale d’Augsbourg; ensuite il quitta la ville. Cet écrit prouve que Luther n’avait pas encore alors pris la résolution de se séparer de l’Église romaine. Mais la force des circonstances et la chaleur de la dispute avec ses adversaires l’y amenèrent peu à peu.
Un professeur de théologie à Ingolstadt en Bavière, le docteur Jean Eck ou Eckius, le plus habile athlète catholique, provoqua dans l’année 1519, Luther et un professeur de Wiltenberg, André Carlstadl , à une dissertation publique sur les matières de la foi , dans la ville de Leipzig, qui faisait partie du territoire de George, duc de Saxe. Ils y parurent tous les deux, accompagnés de Philippe Melanchton qui devint plus tard si célèbre et était alors à Wittenberg comme professeur de grec. Les conférences durèrent depuis le27 juin jusqu’au 13 juillet 1519; on discuta beaucoup sur les principaux articles de foi et sur le respect dû au pape; mais, comme il arrive presque toujours dans les contestations , où on se laisse aller à tout le feu de son esprit, on échangea de part et d autre des paroles dures et piquantes ; Eck partit de là pour Rome, et réclama contre les hérétiques toutes les foudres de la puissance pontificale. En effet il reparut bientôt en Allemagne avec une bulle du pape qui signalait quarante et une propositions de Luther comme hérétiques et le mettait lui-même au ban de l’Église, pour le cas où il ne se serait
(1) Les quatre-vingt-quinze propositions de Luther contre les indulgences furent répandues par toute l’Allemagne en quinze jours; dans l’espace de quatre à six semaines elles furent connues dans toute l’Europe , et l’on comprend facilement quel mouvement elles causèrent partout. En 1520 , les écrits de Luther étaient traduits en espagnol dans les Pays-Bas , en 1521 un voyageur les acheta à Jérusalem. Quand le sieur de Miltilz ,
pas publiquement rétracté au bout de seize jours; et il s’empressa de la répandre dans toutes les villes d’Allemagne. Mais elle ne fut reçue que dans quelques endroits : le magistral en défendait les affiches et le peuple les déchirait, tant la nouvelle doctrine avait déjà de prosélytes. Alors Luther en vint à une action qui brisa pour toujours le lien qui aurait pu l’attacher encore à l’ancienne Église. Il convoqua toute l’université de Wittenberg par une affiche publique pour le 10 octobre 1520, devant la porte de 1 Elster; les étudiants y élevèrent un bûcher , un maître de l’université y mit le feu et Luther au milieu des cris d’applaudissements de l’assemblée y jeta dans les flammes la bulle du pape, le droit canon et les écrits d’Eck.
Progrès rapides de la nouvelle doctrine.
Il n est pas possible de dire avec quelle rapidité ces dogmes se répandirent d’un bout de l’Allemagne jusqu’à l’autre et même au delà de ses frontières (î). On ne peut rien comparer de matériel pour la célérité; ce fut un incendie qui se communiqua aussi vite que la pensée , parce que partout était une matière inflammable qui ne demandait qu’une étincelle. Quand un siècle est mûr pour de grands changements, il ne faut qu un signal et tout le monde se lève comme par enchantement; alors celui qui proclame tout haut ce besoin, passe pour un grand inventeur, quoiqu’il ne soit que la voix qui exprime ce qui existe déjà dans le sein de la société et dans lame même de son admirateur. D’ailleurs les chapitres précédents nous ont fait voir comment la science qui alors
gentilhomme saxon, passa en 1519 d'Italie en Allemagne , chargé par le pape de chercher à engager Luther à faire des concessions et à promettre de garder le silence , il avoua que pendant son voyage , à travers 1 Allemagne , il avait toujours trouvé au moins trois personnes favorables à Luther contre une qui se portait pour le pape : et il y avait à peine deux ans que Luther paraissait sur la scène.
s’agrandissait considérablement; comment les grandes inventions du siècle précédent et surtout l’art de l’imprimerie cpii a rendu possible de communiquer à des milliers d’hommes à la lois ce qui auparavant n’aurait pu être connu que de quelques savants, après de longues années, et serait peut-être resté enfermé dans les murs d’un couvent; comment, dis-je, tout avait préparé le monde à de grands mouvements. D’un autre côté , la rapidité de la propagation des nouvelles doctrines est une preuve irréfragable de la grande décadence de l’esprit religieux et moral de cette époque. Car l’homme est attaché aux mœurs de ses pères par de profondes et fortes racines ; mais il tient plus fortement encore à leur croyance. Si donc il la dépose, cette croyance, c’est que le sentiment qui devait être en lui le plus vivace et le plus intime a péri et qu’il n’y a plus qu’un peu d’extérieur; puisque s’il vivait encore, il ne pourrait s’en défaire sans aller contre les lois de la nature.
Outre les raisons dont nous venons de parler, quantité d’autres circonstances contribuaient à cet essor rapide parmi le peuple et les bourgeois d’Allemagne. Signalons d’abord la plus grande. Jusqu’à ce moment, le peuple, la foule des gens simples et libres, avait été négligé et méprisé ; on n’avait rien fait pour son développement et ainsi toute son énergie sommeillait engourdie. Luther se présenta comme devant instruire le peuple; il se tourna vers lui, lui promit de l’instruction et même il le lit juge de ses querelles. Et il le fit avec une parole si énergique, si pressante, que jamais rien de semblable n’avait encore retenti à ses oreilles.
La condition du peuple demandait même cette tentative de Luther (i). Le paysan, à la vérité , avait peu à peu obtenu plus de liberté que dans les temps antérieurs ; cependant , les servitudes auxquelles il était condamné étaient toujours très - oppressives. Il était soumis à
(1) II faut convenir alors que les protestants ont été bien durement trompés ; car on ne voit pas que les pays qui ont admis la réforme aient obtenu de plus grandes libertés civiles ; il semble au contraire que c’est chez eux que le peuple est le plus humilié. Il suffit, pour s’en
toutes les autres conditions de la nation ; nonseulement à son seigneur , mais au chevalier , au comte, au prince; même scs droits en qualité d’homme n’étaient pas encore généralement reconnus, et souvent les maîtres accablaient leurs sujets des plus criantes injustices. C’est alors que retentit le mot de liberté chrétienne, qui résonna jusque sous le chaume des paysans. Ce mol enchanteur qu’ils n’interprétèrent pas dans un sens moral; mais dans le sens le plus extérieur, fit naître en eux de nouvelles et grandes espérances et produisit, nous le verrons bientôt, les plus déplorables désordres au commencement. Car, dans un mouvement si général de toute une génération, il est difficile, comme le démontre l’histoire de tous les peuples , que les justes bornes de la modération soient bien conservées.
De même que le peuple, la noblesse d’Allemagne fut elle- même promptement entraînée dans ce nouveau mouvement. Elle était encore tout animée d’enthousiasme pour la liberté et l’honneur de la patrie; et comme l’Allemagne était publiquement méprisée dans Rome, c’était pour elle une raison suffisante de se porter du côté de celui qui attaquait la puissance de la chaire romaine. D’un autre côté l’amour de la science qui revivait en Europe, avait aussi gagné la plus grande partie de la noblesse; et depuis que l’invention de la poudre à canon avait frappé la chevalerie d’une blessure mortelle, les armes n’avaient plus été l’unique occupation du jeune gentilhomme. Son esprit déjà plus développé était donc plus susceptible de recevoir des pensées neuves et hardies. Et enfin Luther, dans un écrit fort remarquable dont le titre était : A la noblesse d'Allemagne, s’était particulièrement adressé à elle et l’avait appelée au secours de son entreprise.
Parmi ses plus zélés prosélytes était Ulric de Ilutten. C’était un chef de parti tel qu’en produisent toujours les temps de révolution, hardi et plein de pénétration pour manier la plume
convaincre, de jeter un regard sur les États protestants et en général les États schismatiques d’Europe ; c’est même une conséquence naturelle de toute institution où les deux puissances temporelle et ecclésiastique se trouvent réunies sous le même sceptre. N. T.