INSTITUTIONS CIVILES
Toute la masse du peuple était divisée en hommes libres et non libres; maisilyavaitune subdivision essentielle de ces derniers en deux classes : dans la première, dont on peut comparer les individus à ces hommes qui encore aujourd’hui sont attachés à la glèbe, ils conservaient leur liberté, dit Tacite, recevaient du propriétaire une maison avec une cour et un morceau de terre, et lui payaient pour cela un revenu déterminé en grain et en bétail, ou en étoffes faites par eux et telles qu’on les confectionnait dans chaque ménage; lasecondeclasse, au contraire, était proprement celle des esclaves, que l’on achetait et vendait, et qu’on employait aux plus gros travaux de la maison ou des champs.
Cependant leur sort était encore bien supportable; et leurs enfants, grandissant avec ceux de leur maître, presque sans aucune distinction, formaient avec eux les liens d’un solide attachement. Seulement, l’esclave était regardé comme indigne de porter les armes ; c’était le privilège des hommes libres.
Les hommes libres étaient nobles ou simplement hommes libres, nobïlesct ingenui, dit Tacite. Ce ne futqucplus tard qu’il se forma entre eux une différence essentielle. Dans le principe, les nobles étaient les plus riches, ceux qui avaient le plus d’hommes attachés à leurs terres et pouvaient ainsi exercer une plus grande influence ; tandis que les autres n’avaient qu’une petite propriété, qu’ils faisaient valoir de leurs propres mains, ou tout au plus avec le secours de quelques esclaves. Telle est l’origine de la noblessedes Germains, fondéed’aillcurssur la marche régulière de la nature; car la considération que donnent à un homme, comme tout le monde sait, ses biens, scs mérites et quelquefois même
' ceux de ses aïeux, explique facilement la préférence accordée aux uns sur les autres; et le temps, comme par prescription après une longue possession, vient ensuite donner un droit de jouissance là où il n’y avait eu qu’une habitude. Cependant, Tacite ne parle point encore du droit, mais de l’usage dans les communes et les cantons de donner les commandements à des familles distinguées. /
Un certain nombre de fermes grandes et petites, réunies par uneconvention mutuelle entre les propriétaires , formait une commune. Plusieurs communes formaient un canton qui donnait à tous, dans un grand cercle, un droit commun de pâture et de parcours. Enfin un certain nombre de ces cantons formait une association encore plus étendue, que l’on peut appeler le comté ou district (gau) ; elle avait pour but de protéger la vie et les richesses des particuliers contre les ennemis.
Dans chaque district, il y avait un juge qui dès lors peut-être portait le nom d egraf, comte. Au-dessous du graf étaient les centeniers, ainsi appelés parce qu’ils avaient une juridiction sur cent fermes. Ils décidaient dans les affaires de peu d’importance; dans les grandes, ils en référaient au comte ( graf) du district. Les devoirs de la justice n’étaientpasleur seule occupation; ils avaient aussi l’administration de la société, et en étaient les principaux personnages. Ils n’avaient point d’appointements fixes; mais chaque maître de maison leurfaisait un cadeau.
Au-dessus de tout était l’assemblécdu peuple, qui devait se réunir toutes les fois qu’il s’agissait de prendre une résolution sur une affaire importante. Tout hominelibre en faisait partie, le pauvre comme le riche, et prenait parla tout avec un droit égal.
INTRODUCTION
Dans plusieurs parties de la Germanie, il n’y avait pas pour les affaires d’administration intérieure pendant la paix, déplus grande assemblée que celle du district. Mais les dangers du dehors et des alliances de familles entre les différentes peuplades furent sans doute la cause de leurs réunions, qui formèrent des peuples puissants et prirent des institutionsdifférentes, su ivanllccapriccdc ces hommes essentiellement libres. Cependant, la plupart semblent avoireu pour le temps de paix la forme de gouvernement la plus simple; puisque leurs affaires ordinaires étaient discutées et décidées dans des assemblées communales. Dans certains districts même, toute l’administration reposait sur des usages; et alors il n’y avait pas besoin déjugés permanents. Mais en temps de guerre, on choisissait un duc, (heer-zog), un homme de courage et de mérite, dont la fonction cessait avec la guerre (duces ex virlute su munt. Tac.). D’autres peuples avaient un chef, même entempsde paix. Primitivement ce chefavaitété choisi par l’assemblée du peuple, parmi ceux qui avaient rendu le plus de services; puis, comme naturellement le fils fut nommé à la place du père, par le laps de temps la succession devint presque un droit (Reges ex nobilitatc sumunt. Tac.). Mais ces chefs étaient-ils déjà appelés rois partout, ou seulement dans quelques contrées? On ne peut le décider; et les Romains les appelaient reges, parce qu’ils n’avaient pas de mot plus convenable pour exprimer la dignité de celui qui avait l’autorité pendant la paix, comme pendant la guerre. Leduc devenait donc inutile, quand il y avait un roi; mais quand il s’agissait de pelites entreprises, qui ne pouvaient être regardées comme une guerre du peuple, ou quand ce roi était trop vieux ou trop faible pour jouirde ses droits, alors on nommait un duc.
Enfin, nous voyons meme quelques-uns de ces peuples changer de gouvernement. Ainsi, les Chérusques, dans leurs guerres contre les Romains, ne prirent jamais un roi, et Àrminins était le duc reconnu par les communes. Plus tard, 47 ans après J. -G., ces mêmes Ghérusques font venir Italiens, fils de Flavius qui était élevé à Rome, pour en faire leur roi et apaiser les divisions intérieures. La forme d’un gouvernement libre convenait surtout aux peu-
pies Saxons (Sasses) , qui étaient composés de chefs de maison volontairement réunis, d’hommes indépendants qui régnaient et gouvernaient dans leurs enclos, comme un patriarche dans sa famille. Onnenommait unchef suprême chez eux que pour la guerre, et la guerre chez ce peuple de pacifiques agriculteurs, était purement défensive. Chez les Suèves au contraire, dont le gouvernement était tout àfait militaire, où de bonne heure l’individu était accoutumé à se regarder comme appartenant au tout, la forme du gouvernement était naturellement monarchique; aussi trouvons-nous chez eux des rois puissants, Arioviste, Marbod, Vaninus. D’après ces distinctions, nous pourrons comprendre les différentes peintures et les formes de gouvernement dont parlent les Romains, et qui sans cela ne seraient pas toujours faciles à saisir, parce qu’ils ont tout confondu.
Dans ces grandes associations qui formaient un peuple, il y avait certainement aussi desassemblées générales, quoique plus rarement que dans les districts; et c’est de ces grandes assemblées que veulent parler les Romains, quand ils disent que les affaires principales étaient traitées dans les grandes et dans les petites assemblées.
Ces assemblées se tenaient de préférence un jour de pleine ou de nouvelle lune, pareequ’ils croyaient ces époques plus favorables à toute espèce d’affaires. Ils y venaient armés; les armes étaient la marque de la liberté, et ils aimaient mieux s’exposer aux abus qu’on pouvait en faire, quede voir un seul d’eux y assister sans ces insignes. C’était dans ces assemblées, que le jeune homme qui en avait l’àge, ou en était jugé digne, recevait le droit de se parer de ses armes en temps de paix; un des princes, ouson père, ou un parent le décorait solennellement d’une lance et d’un bouclier. Avant il n’était (pie membre de la famille, et dès lors il devenait membre de la nation.
Les prêtres présidaient la commune, parce que, comme ces fiers Germains ne reconnaissaient que Dieu comme souverain maître, et qu’en lui obéissant ils ne craignaient pas de compromettre leur liberté, le prêtre seul, en qualité de représentant de la divinité, pouvait maîtriser la multitude. Il commandait le si-
INTRODUCTION
Icnre, puis le roi, le (lue, les comtes à qui de longues années d’exercice avaient donné l’expérience; les nobles qui avaient appris de leurs ancêtres à gouverner; les plus braves que leurs exploits avaient élevés au-dessus de tous les autres, prenaient la parole et s’exprimaient avec simplicité et en peu de mots, afin de motiver leurs propositions. Si leur opinion déplaisait , la foule le témoignait par ses murmures.
Si au contraire elle était agréée, ils frappaient avec bruit leurs armes les unes contre les autres; chez eux la plus grande marque d’approbation était celle donnée par les armes.
Dans les affaires importantes et difficiles, le roi et les princes délibéraient entre eux avant de porter l’affaire devant le peuple; parce qu’en efFet le peuple ne peut donner sa décision que sur des questions clairement et nettement posées.
On peut remarquer, d’après ces détails dans lesquels nous sommes entrés, avec quelle sagesse nos aïeux plaçaient pour bases de toute associa-
tion, l’obéissance aux lois et le respect pour la religion. Ils étaient élevés dans ces principes, ilsen nourrissaient leurs enfants, et donnaient ainsi à leur édifice une solidité intrinsèque qui ne peut être suppléée par aucun autre moyen extérieur, quelque savant et calculé qu’il soit. , 11 ne nous reste plus qu’un mot à dire surdes associationsencore plus grandes, celles composées de plusieurs peuples : c’est que, dans un danger commun , ils se liguaient ensemble, et le peuple le plus puissant se mettait à la tète de la ligue; telle fut celle des Chérusques contre les Romains, celle des Suèves à la tète do laquelle furent d’abord les Semnones ; telles furent plus tard celles des Goths, des Francs, des Allemands. Pour tout ce qui avait rapport à la confédération , les lois étaient très-sévères ; toute trahison ou lâcheté était punie de mort.
Leur devise était : un pour tous, et tous pour un; à la mort! Puisse-t-elle être éternellement celle des peuples Allemands!