DIÈTE DE WORKS
naissait point lui-même un moyen de remettre tout dans l’ordre, son dernier mot fut: « Si cet œuvre, est un œuvre humain , il disparaîtra de lui-même; mais s’il vient de Dieu, rien ne pourrait arrêter son progrès. »
L’Empereur au contraire déclara aux princes allemands du ton le plus positif : « Qu’il était résolu de consacrer tout ce qu’il avait, ses empires, ses États, ses amis, son corps, son sang et sa vie tout entière pour arrêter de suite la marche de cette entreprise impie, qui sans cela le couvrirait d’une honte éternelle, lui et toute la nation allemande; que ses aïeux, les empereurs d’Allemagne, les rois catholiques d’Espagne et les ducs d’Autriche et de Bourgogne avaient tous été , jusqu’au dernier moment, fidèles à l’Église romaine; qu’il avait reçu d’eux en héritage les dogmes catholiques et la discipline de l’Église et qu’il voulait vivre et mourir dans cette foi; qu’il ne voulait plus par conséquent en aucune manière entendre Luther ; mais qu’il le congédiait et qu’il allait aussitôt le poursuivre comme un hérétique. »
Cette déclaration de l’Empereur était grave. S’il n’eut été question que d’une limitation dans la puissance pontificale, peut-être n’eûtil pas vu sans plaisir ce mouvement devenir général; mais quand il vit qu’il s’agissait d’une apostasie de l’antique et éternelle croyance à laquelle il était attaché et que l’unité de l’Église était menacée, alors il sentit qu’il était en droit d’y mettre une opposition bien prononcée.
Son immense regard qui pouvait embrasser les grands rapports des peuples entre eux découvrait à l’avance les graves conséquences que celte affaire pourrait avoir : il voyait la division et l’irritation des esprits, la lutte des opinions, qui conduit si facilement à lutter avec les armes, et le terrible fléau d’une guerre de religion. Charles croyait pouvoir étouffer ce danger dès son principe et pouvoir s’opposer au torrent du siècle comme un rempart immuable : sa qualité d’empereur et de protecteur de l’Église semblait d’ailleurs lui en imposer le devoir. Et s’il avait conservé partout cette invariable et fidèle volonté, si une foule d’arrièrepensées non pures et mondaines ne s’y étaient étaient mêlées, et si l’ équitable Adrien VI, qui
gouverna en 1522 et 1525 et qui sérieusement voulait une réforme dans l’Église, eût vécu plus longtemps, peut-être que de grands malheurs auraient été épargnés à notre patrie. Il est vrai que Charles s’efforça, avec une dure sévérité, d’extirper les nouvelles doctrines de ses pays héréditaires, où il était seul maître; mais il croyait en avoir le droit et même que c’était un devoir; d’autant plus que son conseil, le plus grand nombre de ses sujets, particulièrement les Espagnols et les Napolitains, exigeaient de lui une pareille rigueur. En Allemagne, au contraire, où il y avait un grand nombre de princes indépendants et des peuples en fermentation , ou il se trouvait enchaîné par une stipulation pour son élection , ou chaque acte un peu violent était regardé comme une tentative pour étendre l’indépendance de la puissance impériale ; pendant longtemps il ne marcha qu’avec la plus grande modération. La conservation de la paix était pour lui le point capital, et il pressait avec instance les deux partis de faire des concessions. Aussi les Espagnols le surveillèrent-ils avec attention toute sa vie, dans la crainte que ses principes ne se fussent imprégnés de quelques taches d’hérésie par son commerce avec les Allemands.
Quelques ennemis de Luther, ses plus inexorables, voulurent entraîner l’Empereur à employer de suite la violence, s’appuyant sur les mêmes principes qui avaient fait traîner Hus au bûcher; mais il répondit que sa parole impériale était inviolable, et il assura à Luther un sauf-conduit pendant vingt et un jours pour son retour. Cependant beaucoup de gens tremblaient pour sa vie, craignant une trahison secrète, et son protecteur, l’électeur deSaxe, le fit enlever comme par violence de sa voiture, dans la Thuringe, par des chevaliers masqués, et transporter, pendant la nuit, à travers un bois, dans le château deWarlbourg, près d’Eisenacli. Là, il resta caché à tous les regards, jusqu’à ce que la fureur de ses adversaires se fût un peu calmée.
Pendant ce temps-là, à Worms, on le mettait au ban de l’Empire avec tous ceux qui s’attacheraient à lui ou le protégeraient; ses livres ' étaient condamnés à être brûlés partout, et
sixtiiMU èi'OQui:. 1520 — J ü ia.
lui-même devait être fait prisonnier et livré à l’Empereur: tel fut l’édit de Worms du 8 (26) mai 1521. A Rome on en eut une grande joie, et en Allemagne même beaucoup de monde crut que tout était terminé. Mais un Espagnol, Valdez, écrivait à un de ses amis de la diète même : « Loin de voir la fin de cette tragédie, je ne vois que le commencement; car je trouve que les esprits des Allemands sont fort exaltés contre la chaire pontificale. » En effet, on vit colporter avec impudence dans Worms, pendant que l’Empereur était encore dans la ville, les écrits de Luther, qu’on venait de brûler publiquement.
Premières guerres de religion.
Luther restait seul àWartbourg, où il employait les loisirs de son séjour à la traduction du Nouveau-Testament en Allemand, afin qu’il devint à la portée de tout le monde; quand lui arriva la nouvelle que par un zèle mal entendu des troubles avaient éclaté à Witlenberg , que l’on attaquait les églises, qu’on jetait par terre les images des saints , qu’on brisait les autels et les confessionnaux, et que son ami Carlsladt, homme plein de violence, était à la tète de ce désordre. Luther alors déposant toute crainte, abandonna aussitôt son lieu d asile et parut dans Wittenberg, au mois de mars 1522, sans en avoir obtenu la permission de 1 électeur , parla avec force contre ces désordres et réussit bientôt à rétablir l’ordre. Mais peu après suivirent de grands événements qui menaçaient de bouleverser tout l’état civil en Allemagne. Nous avons déjà montré plus haut sous quel dur joug soupiraient les paysans; longtemps ils avaient nourri en silence dans leurs cœurs les sentiments les plus acerbes; alors que leurs esprits étaient déjà excités d’un autre côté et provoqués à la liberté , ils éclatèrent. Ces hommes corvéables et taillables auparavant se crurent appelés à une égalité de droits avec leurs anciens maîtres. La révolte éclata d’abord dans le j.ucl de l’Allemagne, où la vue de leurs voisins
et du bien-être dont jouissaient les Suisses dans leur liberté avait encore excité leurs désirs. Les premiers qui se révoltèrent furent les paysans de l’abbé de Kempten et ceux de l’évêque d’Augsbourg. Douze articles qui contenaient tous les droits et prétentions des paysans furent publiés dans la Souabe et se répandirent par toute l’Allemagne avec une rapidité incroyable ; ils disaient : « Qu’on devait permettre aux paysans de choisir eux-mêmes des prêtres qui pussent leur annoncer la parole de Dieu, pure et sans mélange d’institutions humaines; qu’ils ne devaient payer à l’avenir aucune dime, si ce n’est celle en grains; qu’on les avait jusqu’alors traités comme esclaves, quoique par le sang du Christ tous les hommes fussent devenus libres; mais que, sans avoir la prétention de vivre indépendants de toute autorité supérieure, ils ne voulaient plus vivre dans l’esclavage où ils étaient, et qu’on devait leur montrer, par la sainte Écriture , qu’ils avaient tort d’en agir ainsi; qu’ils auraient bien des plaintes à élever, mais qu’ils se tairaient si les seigneurs voulaient se conduire d’après l’équité et les préceptes de l’Évangile, ne plus les opprimer et non leur imposer chaque jour quelque chose de plus qu’ils n’avaient déjà eu à supporter dans l’ancien temps. »
On trouve sans doute cette proclamation juste et modérée ; mais quand arriva l’exécution de ce qui était énoncé par une troupe grossière, alors les passions eurent bientôt renversé une parole sans force, et brisant toutes les barrières, elles ne connurent plus de mesures. Quand le plaignant veut être juge dans sa propre cause, il ne manque jamais d’employer la même justice dont il a été victime. Les paysans, rassemblés par bandes, commencèrent par piller et brûler les châteaux des nobles et les riches habitations des ecclésiastiques, souvent même ils massacrèrent leurs possesseurs. Bientôt ces bandes devinrent des armées, et la Souabe à elle seule en fournit trois. Luther, à qui ils avaient envoyé les douze articles pour avoir son approbation , avoua que leurs demandes étaient justes ; mais il leur reprocha leur conduite violente, et leur représenta que la liberté chrétienne était la liberté de l’esprit. Et pour écarter la culpabilité de
AFFAIRES DE CHARI.ES-Ql'INT HORS DE I. EMPIRE.
ces désordres de sa doctrine, qui n’en était qu’une occasion fort médiate, il engagea luimême les princes à tirer l’épée contre les révoltés. Or il en était temps; car déjà les maisons des nobles et des couvents étaient toutes en feu, en Souabe, en Franconie, en Tburingc, sur les bords du Rhin et jusqu’en Lorraine.
La confédération de Souabe qui s’était reconstituée eut bientôt rassemblé une armée, qui, conduite par le capitaine George Truchsess de Waldbourg, dissipa promptemeut ces troupes de paysans en Souabe et en Franconie. D’autres princes vinrent en aide; mais les vainqueurs eux-mêmes exercèrent aussi de leur côté les plus révoltantes cruautés.
En Thuringe , l’égarement de l’esprit exalté du siècle se montra sous une autre forme, quoique semblable au fond ; ils s’appuyèrent sur des visions divines. Un prêtre séculier, Thomas Munzer, qui avait été le premier disciple de Luther, se fit passer pour avoir des visions particulières de Dieu, d’après lesquelles il pouvait faire connaître l’essence de la liberté chrétienne, bien mieux que Luther ne la connaissait et ne l’enseignait. « Dieu a créé la terre pour être l’héritage des croyants, disait-il, et tout gouvernement ne doit être conduit que par la Bible et les révélations divines. Il n’est aucunement besoin des princes , des supérieurs, de la noblesse, des prêtres, et toute différence entre riches et pauvres n’est pas chrétienne; car dans le royaume de Dieu tous les hommes doivent être égaux. » De pareils enseignements firent chasser Munzer de Saxe , et il se retira à Mulhausen en Thuringe, où il engagea le peuple à secouer toute autorité et à le prendre pour prêtre et pour maître de la ville. Ses principes d’égalité pour tous les hommes et de communauté de biens, qu’il introduisit après avoir chassé les riches de la ville, augmentèrent le nombre de ses partisans et répandirent bientôt son autorité dans les environs. Toute la Thuringe, la Hesse et la basse Saxe étaient en danger ; car dans ce même temps, la guerre des paysans exerçait toute sa fureur dans le sud de l’Allemague, et il était à craindre que les fanatiques de tous les pays n’affluassent comme un flot épouvan-
table. Mais à la persuasion de Luther, l’électeur et le duc George de Saxe, le landgrave de Hesse et le duc de Brunswick se réunirent contre les révoltés, et. surprirent une partie de leur armée auprès de Frankenhausen en Thuringe, le 15 mai 1525.
Les princes, pour ménager tant de malheureux égarés, leur firent promettre le pardon, s’ils voulaient rentrer dans l’ordre et livrer leur chef. Mais Munzer qui voulait écarter le danger de lui, profita de l’apparition d’un arcen-ciel pour enthousiasmer de nouveau ses partisans, en le leur donnant comme une marque qu’il était envoyé par le ciel; alors ceux-ci, dans leur fureur, poignardèrent les envoyés de l’électeur, et se préparèrent dans leurs retranchements à la plus vigoureuse défense. Mais bientôt cette fureur aveugle s’évanouit ; les troupes d’anges que Munzer avait promises ne parurent pas; il fut lui-même un des premiers à prendre la fuite et la moitié de son armée fut passée au fil de l’épée. Il s’était caché dans un grenier à Frankenhausen ; on l’en retira pour lui trancher la tête. H mourut sans courage.
Ainsi furent promptement étouffés ces terribles mouvements qui auraient pu bouleverser toute l’Allemagne, si toutes ces forces mises en jeu avaient été conduites par des hommes capables. Ils ont coûté beaucoup de sang. On a calculé que plus de 100,000 paysans avaient perdu la vie dans ces troubles. Ensuite vint un moment de calme pour la patrie.
Affaires de Charles-Ouint hors de l’Empire.
Pendant tout ce temps , l’empereur Charles- Quint n’avait pas été sans occupation au dehors. Après la diète de Worms, il avait passé dans les Pays-Bas, et de là était repassé en Espagne, où il resta environ huit ans. Son œil devait embrasser toute l’Europe; mais son attention était particulièrement fixée sur le roi de France, François Ier, rival et voisin dangereux , qui cherchait toutes les occasions de lui faire du tort. Il serait inutile de chercher bien
loin les raisons particulières qui ont souillé cette rivalité entre ces deux monarques; leur caractère et leurs relations politiques nous l’expliquent assez clairement. François était vaniteux et plein d’orgueil, et Charles n’était guère moins soumis à ces passions humaines ; seulement lui , il les avait ennoblies (t). Tous les deux avaient déjà concouru pour la couronne impériale, et François Ier qui avait cru l’emporter sur son adversaire par son âge, sa réputation comme chevalier et ses qualités personnelles, fut très-mortifié de la préférence que celui-ci obtint; d’ailleurs le duché de Milan que François Ier avait conquis, était pour Charles, à qui il appartenait comme fief de l’Empire , une occasion inévitable de rompre avec la France et devait être soustrait à sa puissance par la force des armes; tandis que, d’un autre côté , la prépondérance de Charles étant devenue menaçante pour l’Europe, tous les autres souverains en étaient inquiets. François Ier, qui possédait le plus puissant royaume après lui, se crut donc appelé plus que tout autre à entrer en lice contre lui. Il avait jeté ses yeux principalement sur l’Italie, où déjà une de ses expéditions avait été couronnée de succès. C’est là qu’il voulait briser la puissance de Charles; et il s’efforça de faire revivre tous les droits qu’il tenait de ses ancêtres sur le royaume de Naples , pour y aller tenter la fortune. Charles de son côté avait encore augmenté ses forces par une alliance avec le roi d’Angleterre, dont la vanité de François avait fait fi; de sorte que cette guerre, commencée dès l’an 1521, fut alors poursuivie par les Anglais et les Flamands sur toute la côte jusqu’en Espagne; mais cependant avec plus d’opiniâtreté et de violence en Italie que nulle part ailleurs. Charles avait le désavantage d’une possession très-disséminée, qui exigeait aussi la division de ses forces; tandis que François 1er pouvait du point central où il avait rallié ses troupes, partir tout d’un coup, à son gré, pour le côté où il voulait diriger son attaque. Mais ce qui caractérisait surtout la grande supériorité de
(1) Oui ne sait, au contraire, que si les passions pouvaient être ennoblies , ce serait dans notre roi-chevalier; tandis que Charles V est le vrai type du
Charles, ce qui faisait réellement sa puissance et jetait en même temps sur lui le lustre le plus brillant; c’est qu’il avait su rassembler autour de lui une troupe de gens les plus distingués, c’est que son œil pénétrant savait aussi bien découvrir le général qu’il fallait opposer à un ennemi que l’ambassadeur qui devait débrouiller les nœuds les plus compliqués de la politique, ou que le conseiller qui pourrait donner son avis même sur des spécialités et toujours avec sagesse. C’est par la puissance intellectuelle que le monde doit être gouverné, et Charles possédait l’art de se gagner les hommes de génie.
Un vaillant général français, le duc Charles de Bourbon, ayant été vivement molesté par le roi, passa du côté de Charles. Celui-ci le reçut à bras ouverts, et lui fit partager avec le viceroi de Naples, Lannoy, et le marquis de Pescaire ( Pescara ) , le premier guerrier de son temps, le commandement des armées impériales en Italie.
François 1er perdit au contraire, dans l’année 4524, son plus valeureux guerrier , le chevalier Bayard, qui pendant qu’on ramenait les troupes d’Italie, sauva l’armée au pont de la Sesia par son dévouement héroïque, et fut luimême frappé mortellement. Les avantages de la guerre parurent tout à l’avantage de l’Empereur; Milan fut reconquis et les Français repoussés d’Italie. Mais Charles ayant voulu attaquer la France même et faire passer son armée en Provence pour assiéger Marseille, pensa y perdre sa supériorité. La France est difficile à entamer de ce côté; la ville ne put être forcée et le pays environnant ayant été dévasté par les ennemis eux-mêmes, Pescaire fut obligé de faire retraite. Il fallut toute l’habileté de ce général pour sauver l’armée à travers des chemins si difficiles ; cependant, le roi François Ier, qui le poursuivait de près, conquit Milan et attaqua Pavie. Les généraux impériaux se trouvèrent alors dans un grand embarras : devant eux un ennemi beaucoup plus fort qui menaçait la capitale; derrière eux le territoire du
machiavélisme. Voyez le portrait qu’en fait l’auteur luimême plus bas.