AFFAIRES DE RELIGION EN ALLEMAGNE
de Brunswick jusqu’à la décision de l’affaire par la voie de la justice. Ce moyen parut trop lent à ce duc exalté, qui volontiers se serait mis à la tête du parti catholique. Il avait coutume de dire : « Menacer au nom de l’Empereur, c’est chasser avec un faucon mort. » Son ardeur lui fit commettre une déloyauté à l’égard du roi de France, François 1er. Ce prince lui avait donné de l’argent pour enrôler en Allemagne des troupes à son service, et sitôt qu’elles furent rassemblées, le duc entra à leur tète dans son duché , en l’automne 1545, pour l’arracher à ses ennemis; mais le landgrave de Hesse fut bientôt sur pied avec son armée, et l’électeur de Saxe et le duc Maurice se mettant en même temps en campagne , ils resserrèrent si étroitement le duc dans son camp de Calefeld , près de Nordheim , qu’il fut contraint de se rendre prisonnier avec son fils. Alors le margrave le conduisit dans sa forteresse de Zigenliain , et l’Empereur se contenta de l’avertir de traiter son prisonnier avec bienveillance et avec les égards dus à un prince.
Cependant la diète de Worms, quoiqu’elle eût aussi servi à conserver la paix de religion , n’en avait pas moins laissé voir que la scission allait toujours croissant; les plaintes des deux partis devenaient de plus en plus fortes. Les catholiques ne manquaient pas de mettre en avant dans leurs récriminations la confiscation des biens ecclésiastiques dans les pays protestants; et les protestants, de leur côté, refusaient de reconnaître les arrêts de la chambre impériale en pareilles matières et même en d’autres, parce que les catholiques n’y voulaient souffrir que des juges de l’ancienne croyance. La défiance était déjà montée à un si haut degré, qu’il n’y eut qu’un très-petit nombre de princes protestants qui parurent à la diète. Le grand moyen , pour arriver à une réconciliation , sur
(1) Il était facile de répondre que le lieu n’empêchait point le concile d’être œcuménique et d’avoir toute son autorité; que si l’on ne connaissait point les mœurs des Allemands, leurs évêques pouvaienlles faire connaître; que , du reste , cette raison ne pouvait être alléguée que pour les détails dans les règles de discipline, pour lesquelles l’Église s'en rapporte assez volontiers à l’autorité ecclésiastique du pays , puisque même l’Église gallicane
lequel Charles avait auparavant beaucoup compté, c’est-à-dire un concile général, fut même inutilement employé alors , parce qu’on y eut recours trop tard et qu’il ne fut pas tenu dans des formes équitables. La cour de Rome avait enfin donné son consentement ; elle convoqua le concile pour le 15 mars 1545, à Trente , en Tyrol, et il fut solennellement ouvert le 13 décembre de celte même année. Mais les protestants refusèrent de lui reconnaître l’autorité pour décider sur leurs affaires; leurs raisons étaient : que le concile était convoqué sur les frontières de l’Italie, dans un pays tout à fait étranger aux mœurs des Allemands, ce qui, par conséquent, ne pouvait manquer d’avoir une funeste influence. Ensuite, que le pape, qui les avait déjà condamnés comme hérétiques ou du moins ne les traitait que comme des accusés , prenait la présidence au concile comme leur juge. Que pour que le concile put être regardé comme indépendant, il fallait qu’ils y jouissent des mêmes droits que les autres (1).
Longtemps auparavant l’électeur palatin Frédéric, qui venait de passer à la nouvelle Église, avait fait une proposition qui aurait pu avoir un résultat avantageux, si tout le monde avait été animé de bonne foi et d’intentions pures; c’était : « de convoquer un concile général d’Allemagne, et d’envoyer ensuite au concile de Trente, comme étant la voix de tout le peuple allemand, l’accommodement qui aurait été arrêté entre tous les partis. » Cet expédient, libre de toute influence étrangère, par lequel la nation aurait été représentée pour exprimer elle-même ses besoins, semblait le seul qui put être de quelque utilité et conduire à une conclusion en matière religieuse. Mais cette proposition ne trouva point d’écho , et la division s’accrut entre les partis.
n’a point admis les règlemenls de discipline du concile de Trente; qu’rnfin le concile ne pouvait avoir un autre président que le pape , parce qu’il est ridicule de demander qu’une autorité établie soit mise en question par cela seul qu’elle est attaquée, et qu’elle aille se soumettre A un jugement. En un mot, tous ces prétextes ne pouvaient point autoriser à rejeter des institutions de quinze siècles et des dogmes essentiels. N. T.
L’inquiétude de l’Empereur et des catholiques, qui craignaient de voir les protestants avoir la supériorité dans l’Empire, n’était pas sans fondement. Déjà dans le conseil des princes trois des quatre électeurs laïques avaient adopté les nouvelles doctrines (quoique l’électeur palatin et celui de Brandebourg n’aient pris aucune part à la ligue de Schmalkaldc) , cl maintenaient même un des trois ecclésiastiques, Hermann, le vieil électeur de Cologne, qui se montrait de plus en plus porté pour elles. 11 voulait, avec le consentement d’une partie de son chapitre, introduire dans son archevêché une réforme importante; il avait déjà fait travailler à ce projet et même fait venir Mélanchton de Wittenberg, dans ce dessein. Mais l’université et le maire de Cologne et une partie du chapitre, s'étant prononcés contre ces nouveautés , se tournèrent vers l’Empereur et le pape. Cette université avait déjà antérieurement à la réforme, du temps de Jacoh Hoogstralen, pris une part très-active dans la lutte contre les humanistes, c’est-à-dire les professeurs et répétiteurs des langues anciennes, nommément contre Reuchlin, et elle avait été plus tard une des premières à condamner les principes de Luther.
Dans cette confusion toujours croissante, comme aucun jour ne se montrait pour la réconciliation , l’empereur Charles crut qu’il fallait avoir recours à un dernier moyen, de l'e.nploi duquel une voix intérieure l’avait toujours détourné, à la force des armes, et lui faire décider la question. Son chancelier Cranvella parla donc en secret avec le légat du pape, le cardinal Farnèse, de la possibilité d’une guerre contre les protestants ; il lui lit voir qu’une coopération active du pape serait nécessaire, parce que l’Empereur était épuisé et que les princes catholiques étaient sans énergie; et le cardinal , dans la joie où il était de voir l’Empereur sérieusement résolu, fit les plus belles promesses.
(!) Luther n’était rien moins qu'un homme modéré; il suffit d’ouvrir un de ses livres pour s’en convaincre et pour connaître la fureur de ses déclamations contre ses adversaires , surtout contre le pape, duquel il dit un jour . « Il est plein de tant de diables qu’il en mouche ,
C’est ici un faux pas dans la vie de Charles V; car en prenant la résolution de décider maintenant avec la pointe de son épée ce qu’il avait tenté si longtemps d’obtenir par des paroles de douceur, de paix et de réconciliation , il tomba dans une grosse erreur; comme si la force d’un mouvement intellectuel pouvait être enchaînée par une force extérieure ! Depuis ce moment, il fut vaincu par cette affreuse époque qu’il avait jusqu’alors semblé maîtriser; il ne put la contenir. Son génie vieilli devenait de plus en plus sombre et ennemi de ce qui avait la vie de la jeunesse; et dans sa mauvaise humeur il voulait rompre avec son épée les nœuds qu’il ne pouvait dénouer. Cet égarement de l’empereur Charles dans les dernières années de sa vie ressemble à une tragédie dans laquelle on voit un cœur généreux succomber sous le poids des charges auxquelles le sort l’a soumis. Cependant ces dernières années sont les plus brillantes de sa vie par ses rapides succès au dehors; mais, précisément dans ces succès, il perdit le point précis de modération qu’il avait conservé jusque-là. Aussi eut-il la douleur de voir les plans qu’il avait disposés avec tant de peine détruits sans ressource; de sorte qu’il ne lui resta plus que de réunir toutes ses forces pour se tirer du tourbillon, et sauver l’indépendance de son esprit en se dépouillant de tout l’éclat de la grandeur terrestre. Par cette dernière résolution, sur laquelle nous reviendrons plus tard , l’empereur Charles a mis à couvert sa dignité d’homme et adouci la voix de la postérité.
Mort de Luther, 18 février 1546. — Avant le commencement de celle triste lutte mourut Luther, l’auteur de tout ce grand mouvement. 11 avait dissuadé de tout son pouvoir de mêler la force extérieure avec ce qui ne doit avoir son siège que dans l’intérieur de l’âme; et tant qu’avait vécu cet homme énergique, il avait conservé la paix (1). Bien des fois il avait dit aux princes que sa doctrine était étrangère
qu’il en crache, qu’il en...» ( Advers . Papat., (oui. VII). Mais il faut convenir aussi que ses adversaires lui répondaient presque dans le même langage : les épithètes , démon, gueule de l’enfer, etc., ne lui étaient pas épargnées. — Il était aussi très-dur et exigeant avec ses par-
PRÉLIMINAIRES I>F. LA CUEUKF..
à leurs armes , et par conséquent il vit avec peine, flans les dernières années de sa vie, qu’on multipliait les précautions, que la division se tranchait, et il n’en augurait rien de bon ; le sort cependant lui évita de voir éclater ces funestes discordes. Il était malade depuis plusieurs années, et étant parti pour l’Eisleben au commencement de l'année 1546, afin d'y vider un différend du comte de Mansfeld , il y mourut, le 15 février, à l’àge de 63 ans, en protestant encore, dans ses dernières prières, qu’il avait vécu et mourait dans la ferme croyance du Christ, le Sauveur du monde. Son corps fut conduit en grande pompe à Wittenberg et placé dans le caveau de la chapelle du château.
Préliminaires de la guerre.
Au moment de la diète de Ratisbonne, 1546, où les protestants sollicitèrent pour la dernière fois « une paix durable, des droits égaux pour les évangélistes comme pour les catholiques, et un concile équitable de la nation allemande, » l’Empereur avait déjà enrôlé des troupes et conclu son alliance avec le pape. 11 avait décidé, de concert avec lui, de prendre contre Hermann, archevêque de Cologne, les mesures les plus extrêmes, et en effet ce vieillard fut déposé de son électorat en toutes formes. Cette conduite effraya les confédérés de Schmalkalde. Ils firent donc demander à l’Empereur quels desseins il avait pour de tels préparatifs. Celuici répondit en peu de mots : « que tous ceux qui se soumettraient à l’obéissance trouveraient toujours en lui, comme auparavant, des intentions bienveillantes, bonnes et paternelles; mais que tous ceux qui voudraient lui faire opposition pouvaient s’attendre à être traités par
(isans. comme on peut le voir dans les lettres deCalvin à Mélanchton et dans les écrits mêmes du pacifique Mélanchton, quelque soin qu’il prenne d’excuser son maître. Cependant on ne peut lui refuser d'avoir eu plus de modération dans ses principes que dans ses paroles ; il
lui avec toute la sévérité nécessaire. » El, peu après , quand le message qui annonçait la conclusion de l’alliance avec le pape fut arrivé, il déclara publiquement, le 25 juin : « que puisque tant de diètes n’avaient pu produire aucun résultat, ils pouvaient bien attendre avec patience la résolution qu’il prendrait au sujet de la religion , de la paix et du droit. » Celte déclaration montrait manifestement l’intention de l’Empereur d’avoir recours à la force, et les membres de la ligue de Schmalkalde se préparèrent en toute hâte à la défense. Mais le trop grand contraste qui existait entre les deux principaux membres ne faisait point espérer des suites bien éclatantes pour eux.
L’électeur de Saxe, qui était attaché à sa croyance de toute son âme et que rien d’exlérieur à elle ne pouvait ébranler, ne voulait admettre aucun calcul politique pour son alliance, et s’appuyait uniquement sur la conviction « que Dieu n’abandonnerait pas son Évangile. » II avait déjà antérieurement refusé l’alliance des rois d’Angleterre et de France; parce qu’il les regardait tous deux comme indignes de défendre des doctrines qui lui semblaient pures. Il crut même qu’il ne pouvait s’allier avec les Suisses, parce qu’ils s’éloignaient de sa croyance dans leur doctrine sur l’Eucharistie; car des contestations sur l’Eucharistie avaient éclaté avec une nouvelle énergie pendant même la vie de Luther. L’électeur, dont les idées étaient fort restreintes, ne pressentait point les plans de Charles-Quinl, depuis longtemps médités contre lui ; et même il conservait toujours au fond de son âme, pour l’ancien et beau nom de l’Empereur, cette vénération si digne d’éloge qu’on ne trouve qu’en Allemagne. Et si son chancelier, l’habile Bruck, à qui il confiait tout, n’avait su mieux que son maître lui-même concilier les maximes de la politique avec la sévérité de ses principes religieux , la ligue aurait eu encore beaucoup plus à en souffrir.
ne voulait aucun emploi de la force pour soulenir sa doctrine, et il eut certainement un beau moment quand il voulut arrêter les anabaptistes et la fureur de guerre des princes réformés. Voy. Gaillard , tlist. de Franc. 1er, tom. 111, luthéranisme. T. N.
SIXlfeMF. ÉPOQUE. 1520 — 1048.
Philippe de Hesse ne manquait non plus ni d’attachement ni de zèle pour sa croyance; mais bien d’autres motifs agissaient sur son âme et le dirigeaient entièrement. Il fut poussé dès le principe par une brûlante ambition, et si la combinaison des événements ne l’avait durement et constamment écarté du trône, il aurait pris une place remarquable parmi les amis elles généraux de l’Empereur. Mais se trouvant alors placé par le sort à la tète du parti contraire, son génie audacieux recherchait tous les expédients les plus hostiles à l’Empereur; et il avait pour cela un regard infiniment plus clairvoyant que celui de l’électeur de Saxe Volontiers il eût pris les armes dans maintes circonstances antérieures et favorables, afin d’obtenir pour lui et ses coreligionnaires certains droits qu’ils ne purent obtenir de l’Empereur que pour un temps limité. Nous savons aussi comment déjà deux fois il avait témérairement osé des coups de main hasardeux pour Ulric de Wurtemberg et contre le duc de Brunswick ; mais alors toutes les fois qu’il s’agissait de grandes entreprises, il se trouvait arrêté par l’électeur, qui craignait toujours de manquer à la légalité; de sorte qu’il fallait un danger commun pour contenir dans l’union deux esprits si différents et même si opposés. Cependant celte divergence d’opinion devait nécessairement produire du trouble au moment décisif.
C’était là le côté faible de la ligue de Schmalkalde; autrement, sous une bonne et sage direction concertée, elle était assez puissante pour obtenir un succès complet dans une légitime défense contre l’Empereur. Et dans ce cas les moyens et les idées de l’électeur de Saxe auraient été bien plus honorables; car ainsi le parti protestant aurait pu défendre sa liberté de croyance avec avantage et légitimement , les armes à la main , sans aucun appel aux étrangers, eux qui furent toujours si funestes à l’Allemagne ; en conservant à la majesté impériale tout le respect qui lui est dû, aussi longtemps du moins qu’elle n’aurait pas franchi les barrières du droit ; sans avoir recours aux déshonnêtes artifices de cette politique qui n’honore la vérité qu’aulaut qu’elle est d’accord avec l’intérêt. Mais la ligue de Schmalkalde n’avait point d’unité dans sa direction
non plus que dans son but. Un grand nombre de princes importants ne s’étaient point rattachés à l’alliance et allèrent même renforcer l’Empereur. Le jeune duc Maurice de Saxe, quoique protestant aussi lui-même, cousin de l’électeur et gendre du landgrave Philippe, était secrètement en intelligence avec l’Empereur. Le margrave de Brandebourg, Jean de Custrin , se sépara de la ligue, et celui de Baireulh, Albert, prit même publiquement du service contre elle. Cependant le duc Maurice était un des hommes les plus remarquables de son temps. Jeune, actif et téméraire, il possédait déjà ce regard perçant de l’âge mûr qui pénètre les rapports des événements entre eux, et assied d’après eux des plans pour ses desseins. Son extérieur même annonçait un homme accompli : un œil de feu et pénétrant, et dans sa figure brune, on voyait les traits du héros. L’empereur Charles lui-même, qui faisait peu de cas des Allemands, surtout de ceux du Sud, et n’en estimait aucun particulièrement, apprit bientôt à connaître le jeune duc et tout ce qu’il y avait de grand dans sa nature, et il sut le préférer à tous ses autres courtisans. Mais ce qui manqua au duc Maurice, comme à l’Empereur lui-même, ce fut de n’avoir pas eu autant de profondeur dans les principes que de pénétration et de clarté dans la vue pour saisir tous les rapports des événements temporels. Car cette piété intérieure et calme, cet amour des beaux sentiments, ce respect sacré pour la vérité et pour la justice qui font que l’homme sacrifie tout ce qui est terrestre pour les idées éternelles, et ne cherche qu’à maîtriser son humanité pour développer son être moral; ces sentiments de l’âme les plus grands, les plus nobles, ne se rencontraient ni dans Charles, ni dans Maurice. Chez eux, l’intelligence dominait le cœur, et la sagesse était la loi vitale. Aussi peu d’hommes peuvent- ils se vanter d’avoir possédé leur confiance, et leur silence a fait de leurs actions autant d’énigmes pour l’histoire.
Maurice voyait dans l’avenir bien plus loin que l’électeur son cousin ; il découvrit de bonne heure qu’il ne pourrait résister dans la lutte contre la prudence et l’adresse de Charles; et c’est de là qu’il conçut la pensée de se faire lui-même le chef de la maison de Saxe. Il
GUERRE RE SCHMALKALRE.
pourrait peut-être avancer pour sa justification, qu’il ne restait pas d’autre moyen de la sauver; mais pour obtenir ce but, sa loyauté et sa véracité durent être mises à de dures épreuves. Il ne se réunit pas à la ligue de Schmalkalde, parce qu’il voulait s’attacher à l’Empereur jusqu'à ce qu’il eût obtenu son but et qu’il fût temps de marcher indépendant. Quand la ligue se forma , il s’efforça de l'arrêter ; et quand on lui demanda d’y prendre part, il refusa et déclara qu’il ne voulait prendre les armes que pour la défense de son pays. Mais déjà il était en secret d’intelligence avec l’Empereur; combien étroitement était-il lié, et sous quelles stipulations? c’est ce qu’on ne peut savoir authentiquement; malheureusement il est vraisemblable que déjà on lui avait donné comme récompense des espérances sur l’électorat. Quel combat dut-il par conséquent sentir au fond de son àme, quand l’électeur, au moment de son expédition contre l’Empereur, lui confia son pays pour le protéger et le lui rendre fidèlement ensuite ! Cependant aucune marque extérieure ne découvrit ce combat intérieur , et la sagesse l’emporta sur la vérité ; pour ne pas se trahir, il accepta la protection de l’électorat.
L’Empereur fit tous ses efforts pour présenter celte guerre comme n’étant pas purement guerre de religion. Dans une proclamation aux principales villes protestantes, Strasbourg, Nuremberg, Augsbourg et Ulm, imprimée à Ratisbonne, il assurait positivement : « Que les préparatifs de Sa Majesté Impériale n’avaient aucunement pour but d’opprimer la religion et la liberté ; mais uniquement de forcer à l’obéissance quelques princes récalcitrants, qui sous le manteau de la religion pensaient entraîner dans leur parti d’autres membres du saintempire, et qui avaient perdu toute considération pour la justice et l’ordre, et pour la dignité impériale. » Mais les bourgeois allemands, avec leur bon sens, sentirent bien qu’une partie de cette proclamation n’était que des mots et de quels dangers ils seraient menacés par la ruine des princes; ils demeurèrent donc fortement attachés à la ligue des évangélistes. D’ailleurs un événement auquel il ne s’attendait point vint rendre inutiles tous ses efforts. A peine avait-il conclu avec le pape son alliance, dont le con-
tenu était précisément en opposition avec sa déclaration aux villes de la haute Allemagne , que celui-ci la rendit publique , et fit paraître dans tout le pays une bulle dans laquelle il représentait l’entreprise de l’Empereur comme une sainte entreprise pour la religion. « La vigne du Seigneur, y disait-il, doit être purgée par le fer et le feu des mauvaises plantes que l’hérés'e a semées en Allemagne. » Par cette alliance le pape promit un secours de douze mille fantassins italiens et mille cinq cents hommes de cavalerie légère qu’il devait entretenir pendant six mois à ses frais. En outre, il donnait deux cent mille couronnes pour la guerre , permettait à l’Empereur de jouir pendant le courant de l’année de la moitié des revenus des biens ecclésiastiques en Espagne, et d’y vendre pour cinq cent mille scudi de biens de couvents. De son côté Charles promit de forcer par ses armes tous les rebelles d’Allemagne à l’obéissance à la chaire de Rome, de faire revivre parmi eux l’ancienne religion et de ne faire sans la permission du saint-père aucune convention qui put être désavantageuse pour l’Eglise romaine avec ceux qui appartiendraient à la nouvelle hérésie.
Par ce manifeste, la guerre dut prendre, contre l’intention de Charles, un air de guerre de religion, et c’est ce que désirait le pape. Mais alors les pays protestants furent animés d’une inexprimable exaspération, et si les chefs avaient su profiter de ce moment pour entraîner le peuple en masse; s’ils avaient su le conduire, jamais l’Empereur n’aurait pu résister avec ses Espagnols et ses Italiens. Car les autres princes allemands, même les princes catholiques, se tenaient tranquilles ; ils craignaient de voir l’Empereur exercer la toute-puissance en Allemagne après avoir accablé les protestants.
Guerre de Schmalkalde. 154G — 1547.
L’armée des villes de la haute Allemagne parut la première en campagne; c’était une armée d’élite sous un capitaine distingué , le
chevalier Sébastien Schærtlin de Burtenbach , dans la dépendance d’Augsbourg, homme habile et expérimenté dans tout ce qui a rapport à la guerre et dont la vue tendait toujours droit au vrai but, qui ne voulait point de demi-mesure et visait à l’anéantissement de son ennemi. Il avait fait les campagnes contre les Turcs et les Français et avait assisté à la bataille de Pavie et à la prise de Rome, sous les ordres de Bourbon. La troupe du duc Ulric de Wurtemberg, commandée par le vaillant Jean deHeydeck, vint aussi se réunir à lui. Schærtlin prit aussitôt pour plan de guerre de détruire dès le principe la puissance militaire de l’Empereur qui se formait; car Charles, qui se tenait toujours à Augsbourg, avait tout au plus huit à dix mille hommes avec lui , et y attendait les troupes qu’il avait enrôlées en Allemagne et celles qu’il tirait des Pays-Bas et de l’Italie.
Schærtlin se dirigea d’abord sur une des principales villes d’enrôlement de l’Empereur, celle de Fuessen , sur le Lech , en Souabe. Mais les bandes à son approche se retirèrent en Bavière, et lorsqu’il était occupé à les poursuivre arriva un messager de la ville d’Augsbourg, au service de laquelle il était particulièrement, avec l’ordre de ne pas entrer sur les terres du duc de Bavière , qui était neutre. La maison de Bavière avait menacé de se joindre à l’Empereur s’il ne quittait son territoire ; mais si elle eût voulu rester complètement neutre, elle n’aurait pas non plus permis le passage aux troupes de l’Empereur. Ce fut donc avec le plus grand dépit que Schærtlin s’arrêta sur le Lech, sans le passer; car il avait dans l’esprit un projet plus grand encore. S’il avait pu chasser promptement les bandes impériales devant lui, il aurait poussé jusqu’à Ratisbonne. Les troupes qui s’y trouvaient étaient encore trop peu nombreuses; l'Empereur aurait été vraisemblablement contraint de prendre la fuite, et la haute Allemagne était perdue pour lui.
Schærtlin écrivit à ce sujet « que certainement Annibal n’avait pas eu plus de douleur à quitter l’Italie, que lui la Bavière dans un pareil moment. »
Arrêté de ce côté, il forma aussitôt le projet d’empêcher les troupes du pape d’arriver en
Allemagne. Jamais on n’avait levé en Italie une armée si bien équipée; des soldats courageux avec des chefs distingués et tous remplis de zèle contre les protestants. Leur chemin était de traverser le Tyrol ; Schærtlin voulut leur couper la route. Il s’avança à marches forcées sur Ehrenberg et s’empara par surprise de ce passage important , le 10 juin. De là il marcha contre Inspruck, et il aurait certainement obtenu son but d’occuper tous les passages, si un nouvel ordre ne lui était survenu de la part des chefs de la ligue, d’évacuer le Tyrol; parce que le roi Ferdinand, à qui ce pays appartenait, n’avait pas encore déclaré la guerre à la ligue de Schmalkalde. Ainsi dès le commencement, il parut assez d’incertitude et de peur parmi les ligués, pour , qu’un œil pénétrant put d’avance présager que leurs allâmes ne seraient pas heureuses. C’était en effet la plus folle pusillanimité, quand une fois la guerre est inévitable, d’épargner celui qui ne s’est peutêtre pas encore déclaré comme ennemi , mais en a du moins pris toutes les apparences. Toutefois, il fallut que le général obéit et laissât ainsi perdre le plus beau moment d’agir.
Pendant ce temps-là, les armées saxonne et hessoise s’étaient aussi mises sur pied et marchaient vers la haute Allemagne. Les deux chefs écrivirent le 4 juillet une lettre à Charles, pour lui dire : « Qu’ils n’étaient point coupables de désobéissance, comme l’Empereur voulait les en charger. Mais auraient-ils quelque chose à se reprocher, encore serait-il équitable de les entendre auparavant; et dans ce cas qu’ils rendraient patent à tous les yeux que l’Empereur n’entreprend la guerre que sur les instigations du pape pour étouffer les dogmes des évangélistes et les libertés germaniques. » Cette dernière accusation est la plus grave qui ait été faite à l’Empereur par ses adversaires, et c’était alors pour la première fois; mais elle fut reçue avidement et répandue par tout le monde. Cette seule parole, si elle eût été crue vraie, aurait renversé tout le zèle de religion des catholiques, qui n’auraient plus osé souhaiter la victoire à l’Empereur sur ses adversaires. D’autant plus que sa conduite dans le moment même qu’on lui faisait ce reproche, semblait confirmer l’accusation. Quand la lettre
GUERRE DE SCHMAEKALDE.